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Marc Aurèle, l'empereur philosophe (121-180 après J.-C.)

 

Pour les hommes de cette époque, la philosophie ne consiste pas en des spéculations abstraites, capables de faire « rêver » et de procurer une évasion, mais dans une discipline de vie qui engage toute l’existence. Un empereur philosophe, c’est tout simplement un empereur qui essaie d’agir raisonnablement. Tel fut Marc Aurèle.

 

Une enfance paisible, un règne tourmenté

 

« Ce que j’admire le plus en lui, c’est que, dans des difficultés extraordinaires et hors du commun, il parvint à survivre et à sauver l’Empire. » selon l’historien Dion Cassius

 

Dès l’instant où Marc Aurèle accède à la dignité impériale, en effet, les catastrophes naturelles, les difficultés militaires et politiques, les soucis et les deuils familiaux vont fondre sur lui et l’obliger à une lutte de tous les jours.

 

Né en 121, le futur Marc Aurèle, qui s’appelle alors Marcus Annius Verus, a une enfance et une jeunesse paisibles et heureuses. Après la mort de son père, survenue alors qu’il a à peine trois ans, il est remarqué, protégé, favorisé par l’empereur Hadrien. Peu avant de mourir, en 138, Hadrien, pour assurer sa succession, adopte Antonin, l’oncle par alliance du futur Marc Aurèle, en lui demandant d’adopter à son tour ce dernier. Le 10 juillet 138, Antonin succède à Hadrien ; un an après, Marc Aurèle reçoit le nom de « César » et, en 145, il épouse Faustina, la fille d’Antonin.

 

La correspondance qu’il échange avec Fronton, son maître de rhétorique, et qui s’étend sur près de trente ans – de 139 (Marc Aurèle a 18 ans) à 166 (date de la mort de Fronton) –, nous fournit de précieux détails sur cette période de la vie de Marc Aurèle et sur son comportement à la cour d’Antonin : la vie familiale, la chasse, les vendanges, les études ; les devoirs de rhétorique qu’il envoie fidèlement à Fronton ; la tendre amitié qui lie le maître et l’élève.

 

La conversion de Marc Aurèle à la philosophie (en 146-147), s’effectue grâce à un personnage du nom de Junius Rusticus, qui lui donne à lire les Entretiens d’Epictète. C’est son maître de philosophie et en même temps son directeur de conscience. C’est un praticien de la philosophie stoïcienne et en même temps homme d’Etat (préfet de la ville de Rome)

 

À la mort d’Antonin (161), Marc Aurèle, à l’âge de trente-neuf ans, devient empereur et il associe immédiatement à l’empire Lucius, son frère d’adoption.

 

L’année même de leur accession à cette charge, les Parthes envahissent les provinces orientales de l’Empire. La campagne commence par un désastre pour l’armée romaine. Lucius est envoyé en hâte en Orient, où d’ailleurs, sous la conduite de deux généraux aguerris, les Romains reprennent l’avantage (163-166), envahissent le royaume parthe et s’emparent de Ctésiphon et de Séleucie.

 

À peine terminées les cérémonies célébrant le triomphe des deux empereurs après la victoire (166), les nouvelles les plus alarmantes parviennent d’une autre frontière de l’Empire. Des peuplades germaniques de la région du Danube, les Marcomans et les Quades, menacent le nord de l’Italie. Les deux empereurs doivent donc venir en personne redresser la situation et passent l’hiver en Aquilée.

 

Mais, en janvier 169, Lucius meurt. De 169 à 175, Marc Aurèle doit mener des opérations militaires dans les régions danubiennes. Au moment même où il aboutit au succès, en 175, lui parvint la nouvelle de la rébellion d’Avidius Cassius, qui, grâce à une conjuration qui s’étend dans différentes provinces d’Orient et d’Égypte, s’était fait proclamer empereur. Au moment où l’empereur se prépare à partir pour l’Orient, il apprend l’assassinat d’Avidius Cassius, ce qui met fin à cet épisode tragique.

 

Marc Aurèle décide néanmoins de faire un voyage dans les provinces orientales, accompagné de Faustina et de leur fils Commode. Il se rend en Syrie, en Égypte et en Cilicie, où meurt Faustina. L’empereur est profondément affecté par sa perte et, dans les Pensées (I, 17, 18), il évoque avec émotion sa femme « si docile, si aimante, si droite ». Dans son voyage de retour vers Rome, l’empereur passe par Smyrne, puis Athènes, où, avec Commode, il est initié aux mystères d’Éleusis. À Rome eurent lieu, le 23 novembre 176, les fêtes du triomphe sur les Germains et les Sarmates, mais, l’année suivante, Marc Aurèle doit repartir vers la frontière danubienne. Il meurt le 17 mars 180.

 

Plus encore que par les guerres, l’Empire fut ravagé par les catastrophes naturelles, les inondations du Tibre (161), le tremblement de terre de Cyzique (165) et surtout la terrible épidémie de peste ramenée par les armées romaines de la guerre contre les Parthes (166).

 

Les « Pensées »

 

Le titre de l’ouvrage attesté dans la tradition manuscrite est : À lui-même

Elles semblent avoir été rédigées à la fin de sa vie : deux livres au moins ont dû être écrits pendant la campagne du Danube, l’un « chez les Quades, au bord du Gran » (c’est-à-dire dans l’actuelle Slovaquie), l’autre « à Carnuntum » (c’est-à-dire sur le Danube, dans l’actuelle Autriche). On peut les dater des années 172-173.

Marc Aurèle ici n’écrit pas en latin, comme dans la correspondance avec Fronton, mais en grec.

 

L’erreur de beaucoup d’historiens a été de considérer les Pensées comme un journal intime au sens moderne du mot, comme une « confession » dans laquelle l’empereur aurait exprimé au jour le jour ses impressions sur la vie.

 

Certes, les Pensées donnent bien l’impression d’avoir été écrites au jour le jour, mais on peut y reconnaître facilement la pratique d’un exercice spirituel, codifié par les stoïciens, qui recommandaient précisément de s’y exercer tous les jours par écrit.

 

Epictète : Entretiens, III, XXIV, 103 :

« Que ces paroles te soient présentes à l’esprit nuit et jour ; il faut les écrire, les lire, converser à leur sujet, soit en toi-même, soit en t’adressant à un autre : « as-tu une aide pour moi dans cette circonstance ? » ; et il faut à nouveau aller à un autre et à un autre encore. »

 

Arrien parlant d’Epictète : lorsqu’il parlait, il n’avait assurément d’autre désir que de mettre en mouvement vers ce qu’il y a de meilleur les pensées de ceux qui l’écoutaient… lorsque Epictète prononçait ces paroles, celui qui l’entendait ne pouvait s’empêcher d’éprouver ce que cet homme voulait lui faire éprouver.

 

Thérapeutique de la parole, grâce à des formules frappantes et émouvantes, à l’aide de raisonnements logiques, mais aussi d’images persuasives.

 

Thérapeutique de l’écriture pour soi qui consiste pour Marc Aurèle, en s’adressant à lui-même, à reprendre les dogmes et les règles d’action, tels qu’ils ont été énoncés par Epictète, pour les assimiler, pour qu’ils deviennent les principes de son discours intérieur.

Il faut sans cesse rallumer en soi-même les représentations, les discours qui formulent les règles de vie stoïcienne. Ce qui explique les répétitions, puisqu’une Pensée déjà écrite n’a pas à être relue, il faut formuler à nouveau, dans un instant précis, où l’on a besoin d’écrire.

 

Ainsi se succèdent les exhortations à soi-même, les essais nouveaux de rédaction, les reprises des  mêmes formules, les variations sans fin sur les mêmes thèmes, ceux d’Epictète.

Il s’agit de réactualiser, de rallumer, de réveiller sans cesse un état intérieur qui risque sans cesse de s’assoupir et de s’éteindre.

Trois faits sont certains :

. l’empereur a écrit pour lui-même

. il a écrit au jour le jour, sans chercher à rédiger un ouvrage unifié et destiné au public

. il a pris la peine de rédiger ses pensées, ses réflexions, selon une forme littéraire raffinée, parce que c’était précisément la perfection des formules qui pouvait leur assurer leur efficacité psychologique, leur force de persuasion.

 

Dans le premier livre, très différent des autres, il énumère tous les bienfaits, c’est-à-dire les bons exemples, les bons conseils, qu’il a reçus de ses parents et de ses maîtres.

Il exprime sa reconnaissance envers tous ceux qui l’ont aidé.

Ce texte jette une précieuse lumière sur son univers de valeurs. Les onze livres qui suivent rassemblent des pensées dont la longueur varie d’une ligne à une page. Il semble bien que chaque livre ait son unité et a été composé dans une période pendant laquelle les intérêts de l’empereur étaient concentrés sur telle ou telle question.

 

Variations sur la triple règle de vie, qui propose une discipline de la représentation ou du jugement, du désir et de l’action. Cette tripartition est la spécificité d’Epictète et est reprise par Marc Aurèle.

 

Marc Aurèle cite un texte d’Epictète que nous ne connaissons que grâce à lui : (Pensées, XI,37) :

« il faut découvrir la règle qu’il faut appliquer au sujet de l’assentiment à donner aux représentations et aux jugement ; et dans le thème d’exercice qui se rapporte aux impulsions à l’action, il ne faut jamais relâcher son attention, pour que ces impulsions à l’action aient pour fin le service de la communauté et, finalement, il faut s’abstenir totalement du désir et ignorer l’aversion pour les choses qui ne dépendent pas de nous. »

 

Nous avons donc là les trois domaines d’activité où doit s’exercer le philosophe.

 

Nous avons un lien entre ces 3 domaines et les 3 disciplines stoïciennes :

. La discipline de l’assentiment ( les représentations/jugements) = logique (parvenir à une vision soutenue par la seule raison)

. La discipline du désir = physique   (vouloir ce que veut le Destin)

. La discipline de l’action = éthique (agir au service des hommes)

 

 

I – LA DISCIPLINE DE L’ASSENTIMENT ou la Citadelle intérieure


Objectif : parvenir à une représentation objective ou adéquate. Etudier nos propres représentations pour ne juger que conformément à la raison qui est en nous.

Quel est le processus ? La sensation est un processus corporel par lequel l’impression d’un objet extérieur se transmet à l’âme. Une image (phantasia) se produit dans la partie directrice de l’âme. Ensuite, une réflexion énonce ce qu’elle éprouve du fait de l’image et l’exprime par le discours. La présence de l’image dans l’âme s’accompagne d’un discours intérieur et c’est à ce discours que nous pouvons ou non donner notre assentiment.  C’est l’activité de la partie directrice de l’âme.

 

Pensées VIII, 49

 

La représentation objective, c’est celle qui correspond exactement à la réalité, qui engendre en nous un discours intérieur qui n’est rien d’autre que la description pure et simple de l’événement, sans aucun jugement de valeur subjectif.

 

La citadelle intérieure, c’est le réduit inviolable de liberté, car aucun discours subjectif ne s’y produit,, aucune interprétation.

Pensées XI, 16

 

La discipline de l’assentiment est donc un effort constant pour éliminer les jugements de valeur que nous pouvons porter sur ce qui ne dépend pas de nous. La transformation de la conscience du monde entraîne une transformation de la conscience du moi. Le moi prend conscience de lui-même comme d’un îlot de liberté au sein de la nécessité.

 

Circonscrire le moi : Pensées XII, 3

 

II – LA DISCIPLINE DU DESIR ou L’amor Fati

 

Objectif : accepter avec amour les événements que nous impose le destin, en nous conformant à la raison immanente au cosmos. Le désir se rapporte à l’affectivité : plaisir et douleur, le domaine de la passion. La discipline du désir se rapporte à la manière dont nous devons accueillir les événements qui résultent du mouvement général de la Nature universelle.

 

«Nous disons que les événements s’ajustent à nous, comme les maçons le disent des pierres carrées, dans les murs ou les pyramides, quand elles s’adaptent bien entre elles dans une combinaison déterminée. «

Dans le même moment où la liberté prend conscience d’elle-même, elle prend conscience du fait que le moi déterminé par le Destin n‘est qu’une partie infime du monde.

L’homme alors accepte de jouer le rôle que le metteur en scène divin lui a réservé dans le drame de l’univers. En acceptant cela, il se transfigure. La raison individuelle coïncide avec la Raison universelle.

Cette discipline apporte la sérénité, la paix de l’âme.

 

III – LA DISCIPLINE DE L’ACTION ou l’action au service des hommes


Objectif : agir avec justice à l’égard des autres hommes conformément à la raison immanente au corps social.

Il s’agit maintenant d’agir, d’engager sa responsabilité, d’entrer en relation avec les êtres. Ici la norme sera dans la Nature humaine, partie de la Nature universelle. En tant que parties du genre humain, agir au service du Tout, aimer tous les hommes, puisque nous sommes les membres d’un même corps. Le vice qui s’oppose à la discipline de l’action, c’est la légèreté. Elle s’oppose au sérieux, à la gravité que doit revêtir toute action, ne pas se disperser dans une agitation fébrile.

 

Marc Aurèle s’exhorte (X, I, 1) à la fois à vivre dans une continuelle « disposition d’amour et de tendresse » et reconnaître une admirable beauté dans tous les aspects de la nature (III, 2).

 

On  trouve dans les Pensées d’autres exercices spirituels :

. l’examen de conscience,

. la préparation intérieure aux difficultés de la vie,

. la méditation des dogmes fondamentaux du stoïcisme,

. l’application de ces principes aux cas particuliers qui peuvent se rencontrer dans la vie de tous les jours.

 

Ce qui a fait le succès de l’œuvre de Marc Aurèle à travers les âges, c’est tout d’abord, précisément, son universalité : il s’agit d’un effort sans cesse renouvelé pour se libérer des préjugés courants, et pour se replacer dans la perspective du cosmos et de la raison universelle.

 

Mais c’est aussi son extraordinaire force d’expression. Marc Aurèle trouve les mots les plus frappants, les figures les plus fortes. Pour décrire la réalité telle qu’elle est en elle-même, pour se pénétrer des principes qui doivent diriger sa vie, Marc Aurèle sait utiliser des formules qui, comme il le dit, « frappent au cœur ». Il en résulte une œuvre saisissante, qui ne peut laisser indifférent son lecteur, même moderne, bien que Marc Aurèle l’ait adressée à lui-même.