Les sources présocratiques de Platon

 

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Platon est souvent considéré comme le père de la philosophie occidentale. pourtant, ses dialogues mettent en scène ou font référence à certains de ses prédécesseurs qu’on appelle les philosophes présocratiques, au premier rang desquels se trouvent Héraclite et Parménide. Quant à Socrate, son maître, il est aussi omniprésent dans sa pensée et son oeuvre.

 

 

On considère parfois Platon comme une source possible pour la connaissance des penseurs qui l’ont précédé, à savoir les fameux présocratiques. C’est un paradoxe puisque Platon n’est pas un historien de la philosophie, ni un commentateur d’œuvres. Son propos n’est jamais d’exposer des doctrines, mais de les reconstruire, pour en faire des thèses à discuter, critiquer, parfois reprendre. Si Platon n’a donc littéralement pas de prédécesseurs, seulement des interlocuteurs qu’il interroge, comme s’ils étaient là en personne, il nous permet toutefois de connaître ces paroles avec lesquelles il est constamment en dialogue.

Héraclite (1) et Parménide (2) sont tout au long de l’histoire de la philosophie, comme deux symboles qui n’ont de cesse d’énoncer les questions essentielles. La pensée occidentale, à travers tous ses changements, a continué à se référer à eux comme s’ils livraient un schéma de pensée incontournable. Ils ont posé le problème du changement et de la durée, de l’éphémère et du permanent. Et, du même coup, le problème de l’Un et du multiple (3). Sans cette opposition fondamentale entre l’exigence d’identité de notre entendement d’un côté, et l’évidence de notre expérience quotidienne où nous ne voyons que changement, d’un autre côté, la philosophie n’existerait pas. Platon s’est inspiré de ces deux grands penseurs.

 

 

Héraclite, l'unité des contraires ; la connaissance erronée ou ”doxa”, et le “logos” comme raisonnement vrai

Héraclite reprend la question posée par l’École de Milet (4) : Qu’est-ce qui persiste à travers le changement ? Sa réponse est : le changement lui-même. Il met l’accent sur les contraires et déclare que tout ce qui existe n’existe que grâce aux contraires. Les contraires sont la condition de toute chose. Il le dit en termes métaphoriques : «Le combat est le père de toutes choses». C’est la tension entre les contraires qui engendre la réalité. C’est une pensée métaphysique, où il s’agit de retrouver l’origine et le fondement de la nature. La nature, la réalité physique, doit son existence à un affrontement qui a lieu au-delà d’elle, au-delà de ses contraires. Le réel est un combat, un devenir. «Tout coule…», «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve».

Par-delà ce combat et cet écoulement incessants, il y a cependant chez Héraclite un principe d’ordre et d’équilibre. Combat, mouvement ne sont pas entièrement abandonnés à eux-mêmes. L’un des éléments domine : le Feu. Un Feu qui est en même temps le Logos. Le Logos fait régner une sorte d’équilibre. Il veille à ce que, dans le combat des contraires, aucun ne l’emporte définitivement car dans ce cas tout cesserait d’exister. Le combat se trouve donc régi par une loi d’équilibre qui a pour effet de faire revenir périodiquement toute chose dans le feu originel, dans le Logos.

 

La thèse du changement perpétuel et celle de l’unité harmonieuse du tout ne se contredisent donc pas pour qui parvient à découvrir, derrière le changement et la mobilité de toutes choses, l’ordre sempiternel de ces mêmes choses. Héraclite a donné de l’unité des contraires une formule originale, puisque les contraires ne sont pas supprimés dans l’unité qu’ils forment, mais l’unité d’une chose quelconque consiste très exactement dans le rapport et la tension des contraires qui la constituent.

À la différence d’un Parménide qui prononce l’impossibilité de connaître les phénomènes, toujours changeants, Héraclite dit que les hommes ne font pas un usage convenable de la raison. Il existe bien un bon usage de la pensée, un bon raisonnement (Logos) à propos de tout ce qui est, qui doit être distingué des manières de connaître qu’adoptent les hommes et auxquelles ils ont la faiblesse de se tenir. La distinction est ainsi introduite entre la connaissance et la pensée ordinaire, celle du grand nombre, et la connaissance comme la parole savante, que l’on dira bientôt «philosophique».

Héraclite distingue deux types de connaissances : les connaissances fausses que partage la totalité des hommes, fausses parce qu’elles résultent d’un mauvais usage de la réflexion, et la connaissance, seule en son genre, qui est vraie parce qu’elle est la connaissance de ce que sont toutes choses. À cette connaissance vraie, Héraclite réserve le nom de Logos, «raisonnement qui est toujours vrai».

 

 

Parménide, l'identité, l'Être, l'Absolu

 

Contemporain d’Héraclite, fondateur de l’École éléate, Parménide affirme avec une puissance exceptionnelle le principe d’identité et l’installe dans l’Être même. Il dit : je peux dire «l’Être est», mais je ne peux pas dire : «le non-être est». Ce serait une contradiction. Les impossibilités logiques sont du même coup des impossibilités ontologiques, au niveau de l’être. Par conséquent, je ne dois même pas prononcer le mot «non-être». L’impossibilité du non-être est une exigence inscrite dans l’être même.

Parménide vit aussi dans les réalités du monde, et comme Héraclite, il voit bien qu’elles ne cessent de changer. Il distingue donc deux voies : la connaissance vraie de l’être dans son immuable identité ; la connaissance courante que nous avons du monde extérieur où nous vivons. Il appelle cette dernière doxa, c’est-à-dire «opinion».

Parménide rattache à l’opinion toute connaissance concernant le monde du changement que nous rencontrons dans l’expérience. Par contre, il est d’une rigueur absolue lorsqu’il s’agit de la connaissance de l’être même. Pour lui, l’Être est incréé, immuable, éternel, sans commencement ni fin. Il est perfection en tant que totalité. Parménide lui donne la forme d’une sphère, image de l’être parfait qui se suffit à lui-même. Il pense la perfection en elle-même, en soi, comme dira Platon plus tard.

Le mythe platonicien de la Caverne (5), l’image de la Ligne avec ses différents niveaux de connaissance (6), la théorie platonicienne des Idées ne sont-ils pas une mise en scène synthétique des pensées d’Héraclite et de Parménide ?

 

Platon, critique d'Héraclite et de Parménide

 

Platon est le premier citateur et témoin de la pensée d’Héraclite, sinon de son œuvre. C’est notamment dans le Banquet (187 a-b) que Platon indique que le propos d’Héraclite doit être interprété, comme si tout accès au sens évident de son propos était interdit. C’est le médecin Eryximaque qui corrige le propos d’Héraclite de deux manières : d’une part il en corrige la maladresse, en suggérant qu’Héraclite s’est mal exprimé ; et d’autre part il en souligne l’obscurité, en notant toutefois qu’il est possible de deviner ce qu’Héraclite a voulu dire. C’est donc essentiellement le style d’Héraclite qui est mis en cause, comme dans le Cratyle ou le Théétète, qui tous deux citent Héraclite en accompagnant ces citations d’une indispensable explication de texte. Ce style est mis en cause pour deux raisons. D’abord, du fait de son expression : le vocabulaire et la syntaxe qu’il emploie ne conviennent pas ; ensuite, du fait de son absence de clarté. La pertinence du propos d’Héraclite ne semble donc pas être remise en cause sur l’essentiel par Platon.

 

Quant à l’œuvre de Parménide, l’Étranger du Sophiste de Platon (7) introduit une distinction inconnue de Parménide : la négation (le non-être) peut exprimer soit une différence, soit une absence. Pour Platon, le non-être n’est donc pas une absence totale de l’être, comme l’évoque Parménide, mais une différence d’être. Au fil du dialogue, l’Étranger de Platon s’affranchit du sens unitaire qu’aurait la négation dans le Poème de Parménide (8). Le non-être n’est plus ce qui régit les propos des mortels et les rend contradictoires, mais on peut affirmer des non-êtres qui sont, faisant ainsi allusion aux multiples objets que nous voyons dans le monde qui nous entoure. Ceci permet à Platon de rétablir le discours des mortels, sans pour autant mettre en cause la condamnation par la déesse du non-être de Parménide. Le discours des mortels possède chez Platon le statut d’un savoir inférieur, collant ainsi aux vers de Parménide la distinction entre une connaissance adaptée à une réalité intelligible et une opinion portant sur les objets du monde sensible, dont la perception est aléatoire. Platon réalise une sorte d’euphémisation de la distinction faite par la déesse du poème de Parménide, sans la remettre en cause. Cette interprétation faite par Platon le rend du même coup proche de la vision d’Héraclite.

 

 

L'influence de Socrate et de son ignorance

 

Socrate a eu une influence décisive sur la définition de la philosophie et du philosophe. Il provoque une rupture par rapport à la vision antérieure. Ceci est clairement exprimé par Platon dans le Banquet, avec l’image de la situation paradoxale du philosophe au milieu des hommes. La rupture qu’apporte Socrate est que le philosophe ne sait rien, mais qu’il est conscient de son non-savoir. La mission de Socrate, qui lui a été confiée par le dieu Apollon, est de faire prendre conscience aux autres hommes de leur non-savoir, de leur non-sagesse. Socrate prend lui-même l’attitude de quelqu’un qui ne sait rien ; c’est la fameuse ironie socratique. Il s’agit d’une révolution dans la conception du savoir. Le savoir n’est pas un objet fabriqué, un contenu achevé, transmissible directement par l’écriture ou par le discours. La méthode philosophique de Socrate consiste non pas à transmettre un savoir, ce qui reviendrait à répondre aux questions des disciples, mais au contraire à interroger les disciples ; parce que lui-même n’a rien à leur dire, rien à leur apprendre, en fait de contenu théorique de savoir. Cette critique du savoir a une double signification : d’une part, le savoir et la vérité ne peuvent être reçus tout faits, mais ils doivent être engendrés par l’individu lui-même. C’est pourquoi Socrate affirme, dans le Théétète, qu’il se contente dans la discussion avec autrui, de jouer le rôle d’accoucheur. Ce sont ses questions, ses interrogations qui aident les interlocuteurs à accoucher de leur vérité. Une telle image laisse entendre que c’est dans l’âme elle-même que se trouve le savoir et c’est à l’individu lui-même de le découvrir. Dans la perspective de sa propre pensée, Platon exprimera cette idée en disant que toute connaissance est réminiscence d’une vision que l’âme a eue dans une existence antérieure. Il faut apprendre à se souvenir.

 

D’autre part, chez Socrate, le dialogue est fait pour aboutir à une aporie, à l’impossibilité de formuler un savoir. C’est parce que l’interlocuteur découvre la vanité de son savoir qu’il passe du savoir à lui-même et qu’il commence à se mettre lui-même en question. Autrement dit, dans le dialogue socratique, la vraie question qui est en jeu n’est pas ce dont on parle, mais celui qui parle.

Chez Socrate, le non-savoir et le savoir ne portent pas sur des concepts, mais sur des valeurs. La question principale posée par Socrate est : comment faut-il vivre pour vivre selon le bien ? Il est le premier à s’être interrogé sur cette obligation qu’a l’être humain de diriger sa vie, d’orienter ses actes vers le Bien, selon des voies qu’il lui faut trouver lui-même.

 

Platon reprend à son compte les deux aspects de la méthode socratique dans sa dialectique, mais, au fil des siècles et des interprétations, la philosophie occidentale mettra davantage l’accent sur l’aspect conceptuel des Idées, reléguant souvent au second plan les valeurs morales qu’elles véhiculent.

 

Notes

(1) Héraclite d’Éphèse, philosophe grec présocratique de la fin du VIe siècle av. J.-C.

(2) Parménide d’Élée, philosophe grec présocratique (fin du VIe siècle av. J.-C. - milieu du Ve siècle av. J.-C.). Platon lui consacra un dialogue qui porte son nom, le Parménide

(3) Voir article de Fernand Schwarz, L’Un et le multiple page 23

(4) École fondée au VIe siècle av. J.-C. dans la ville ionienne de Milet, représentée principalement par trois philosophes : Thalès, Anaximandre, Anaximène. Ils ont effectué des travaux sur la géométrie, l’astronomie et ont apporté de nouvelles idées sur la cosmogonie, la physique et la biologie

(5) Allégorie de la caverne, exposée dans Le Livre VII de La République de Platon. Elle met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui ne voient que leurs ombres et celles projetées d’objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés les conditions d’accession de l’homme à la connaissance de la réalité ainsi que la difficile transmission de cette connaissance. Voir dans Hors série n°2 de la revue Acropolis Socrate, l’actualité du dialogue article de Philippe Guitton, page 51, La caverne, lieu de renaissance

(6) Voir dans Hors série n°2 de la revue Acropolis Socrate, L’actualité du dialogue, article de Thierry Adda page 12, L’itinéraire la conscience avec le Paradigme de la ligne

(7) Dialogue de Platon traitant de la nature du sophiste. À lire dans Platon, oeuvres complètes, sous la direction de Luc BRISSON, éditions Garnier-Flammarion, 2008, 2204 pages

(8) Sur la nature, poème de Parménide, qui eut une influence essentielle sur la philosophie occidentale.