L'homme et les trois mondes

Extrait du livre de Fernand Schwarz, La Tradition et les voies de la connaissance, hier et aujourd'hui. Editions Nouvelle Acropole.

 

De la Chine ancienne à la Grèce, de la Sibérie au monde chrétien des Mayas précolombiens à l’Egypte pharaonique, le dénominateur commun de toutes les Traditions est celui d'une constitution ésotérique de l'homme fondée sur une structure ternaire de I'Univers.

La création est partagée en trois sphères qui s'interpénètrent: le monde matériel symbolisé par la Terre, le monde spirituel symbolisé par le Ciel et le monde intermédiaire, symbolisé par l'atmosphère, reliant les deux précédents, dans lequel vit l’homme.

L'Homme est dans cette vision considéré comme un «microcosmos» ou Petit Univers, et possède en lui‑même la même structure organisatrice que l'Univers.

Selon René GUENON,

« La division ternaire est la plus générale et en même temps la plus simple qu'on puisse établir pour définir la constitution d'un être vivant, et en particulier celle de l'homme, car il est bien entendu que la dualité cartésienne de l'«esprit» et du «corps», qui s'est en quelque sorte imposée à toute la pensée occidentale moderne, ne saurait en aucune façon correspondre à la réalité. La distinction de l'esprit, de l'âme et du corps est d'ailleurs celle qui a été unanimement admise par toutes les doctrines traditionnelles de l'Occident, que ce soit dans l'antiquité ou au moyen‑âge; qu'on en soit arrivé plus tard à l'oublier au point de ne plus voir dans les termes d'«esprit» et d'«âme» que des sortes de synonymes, d'ailleurs assez vagues, et de les employer indistinctement l'un pour l'autre, alors qu'ils désignent proprement des réalités d'ordre totalement différent, c'est peut‑être là un des exemples les plus étonnants que l'on puisse donner de la confusion qui caractérise la mentalité moderne.

 

Cette distinction de l'esprit, de l'âme et du corps a été appliquée au <

Un être tel que l'homme, en tant que «microcosme», doit nécessairement participer des «trois mondes» et avoir en lui des éléments qui leur correspondent respectivement; et, en effet, la même division générale ternaire lui est également applicable: il appartient par l'esprit au domaine de la manifestation informelle, par l'âme à celui de la manifestation subtile, et par le corps à celui de la manifestation grossière. C'est d'ailleurs l'homme, et par là il faut entendre surtout l'«homme véritable» ou pleinement réalisé, qui, plus que tout autre être, est véritablement le «microcosme», et cela encore en raison de sa situation «centrale», qui en fait comme une image ou plutôt comme une «somme» (au sens latin de ce mot) de tout l'ensemble de la manifestation, sa nature, synthétisant en elle‑même celle de tous les autres êtres, de sorte qu'il ne peut rien se trouver dans la manifestation qui n'ait dans l'homme sa représentation et sa correspondance. Ce n'est pas là une simple façon de parler plus ou moins « métaphorique», comme les modernes sont trop volontiers portés à le croire, mais bien l'expression d'une vérité rigoureuse, sur laquelle se fonde une notable partie des sciences traditionnelles; là réside notamment l'explication des corrélations qui existent, de la façon la plus «positive», entre les modifications de l'ordre humain et celles de l'ordre cosmique. » ( 1 )

 

Platon décrit dans le Timée la création de l'âme humaine disant que le démiurge forma d'abord l'âme immortelle (nous), c'est‑à-dire l'intelligence; après quoi les dieux subalternes, tandis qu'ils enfermaient cette première âme dans un corps physique (soma). formèrent l'âme mortelle (psyché) composée du courage et du désir. Ainsi, de par son union avec le corps, l'âme devient sujette à la mort: est seule immortelle l'âme intelligente laquelle est l'âme elle‑même dans l'intégralité de sa nature divine.

 

A ces trois parties de l'homme, correspondent quatre vertus qui sont les mêmes dans l'individu et dans l'état: la sagesse est la vertu de l'âme intelligente (nous), en tant qu'elle possède la connaissance qui lui permet d'exercer le commandement; le courage est la vertu de l'âme intermédiaire (psyché) en tant qu'elle obéit aux ordres de l'intelligence. La psyché doit avoir une deuxième vertu, la tempérance, qui lui permet de maîtriser sa partie désirante. Quant à la justice, elle se produit dans l'individu comme dans l'Etat lorsque les diverses parties sont en accord entre elles, chacune accomplissant sa fonction propre, ceci étant l'équivalent de la santé pour le corps (soma).

 

A partir de là, l'éducation platonicienne se fonde sur trois grandes disciplines: la gymnastique, la musique et la philosophie correspondant chacune à une des trois parties fondamentales de l'homme et tendent à lui rendre un état d'harmonie, donc de Beauté et de Bien, en rapport avec ces trois mondes : physique, psychologique et spirituel.

C'est par la pratique de la philosophie que l'âme se purifie, peut ainsi contempler l'essence des choses et accéder à la réalité. Le corps est pour l'âme une prison dont elle doit se délivrer.

 

Dans ce domaine, Platon reprend les idées de Pythagore, selon lequel la destinée de l'âme est d’échapper a la roue des naissances, afin de goûter pleinement l'éternelle félicité qui lui est réservée par sa nature divine.

Il s'agit là d'une conception théocentriste en opposition avec l'anthropocentrisme aristotélicien, mais il ne faut pas oublier que Platon enseignait: «L’homme est un dieu, mais il l'a oublié » .

A partir de cette constatation de la structure ternaire de l'Univers et de l'Homme, certaines Sagesses d'Orient et d'Occident ont développé des voies d'action plus détaillées afin de comprendre ce phénomène.

 

Ainsi peut‑on trouver des articulations en 5, 7 voire 9 éléments, répondant cependant toujours à la structure ternaire de base.

 

— La Chrétienté reprend la division ternaire: Esprit, Ame, Corps, que Saint‑Jean avait inscrite dans son Evangile, source de l'ésotérisme chrétien, sous la forme de Verbum (Monde spirituel), Lux (Lumière, état physique) et Vita (Monde corporel).

 

— Pour la Tradition juive, la partition explicitée au début de la Genèse est également triple, I'âme vivante résultant de l'union du corps avec le souffle de l'Esprit.

 

— En revanche, la Kabbale recourt au septenaire (les 7 salles du Saint Palais ou 7 premiers Sephiroths, en rapport avec les degrés de la perfection, et permettant d'accéder au Trône).

 

— La Grèce de Platon concevait une structure ternaire, reflet direct de la structure de l'Univers: Soma ou partie physique, Psyché ou partie psychologique liée à l'Ame (Psyché : Ame) et Nous, la partie spirituelle en l'Homme. Les Pythagoriciens quant à eux étaient attachés au Sept et à la Décade.

 

— Le Maya, comme du reste le Bouddhiste, reconnaissait cinq éléments constitutifs de l'Homme.

 

— L'lnde et l'Egypte, sociétés traditionnelles par excellence, se référaient à une clé septénaire.

 

Si dans l'Égypte ancienne l'Homme Cosmique participait de l'Ennéade divine de par sa constitution en neuf éléments, l'Homme terrestre ou «Romet» en incarnait sept, appelés habituellement les «7 Principes de Romet».

 

Au‑delà de ces expressions diverses d'une structure identique, une même préoccupation animait les Anciens Sages: donner à celui qui était prêt, les clés permettant d'ouvrir les portes de la connaissance de soi.