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L'itinéraire de la conscience

 

par Thierry ADDA, philosophe praticien

 

 

Pour sortir de la confusion, Platon propose un itinéraire précis permettant à la conscience de  se repérer et de se mettre en mouvement pour déchirer le voile d’ignorance qui l’aveugle.

 

Platon, dans le Livre VI de La République, nous enseigne à voir dans le réel quelque chose qui dépasse la dimension matérielle et observable, pour intégrer des dimensions plus virtuelles. Il apparaît composé de quatre niveaux différents, qui se succèdent tout au long d’une ligne ascensionnelle allant de l’image à l’idée. Ce chemin n’est pas une construction intellectuelle mais une ascension, une véritable trajectoire de la conscience allant de l’ignorance vers le vrai, du mal ou maladroit vers le bien. C’est l’itinéraire philosophique fondamental dont le parcours permet de prendre conscience que la réalité se manifeste différemment selon le plan de l’existence dans lequel nous nous trouvons.

 

 

COMPRENDRE LES ENJEUX

 

1 - Les formes différentes du réel

 

Synthèse magistrale d’un initié aux mystères, adaptation des enseignements reçus en Égypte dans une construction logique adaptée aux Occidentaux, transmission d’enseignements archaïques dans une forme renouvelée, l’œuvre de Platon est tout cela et plus encore. Elle tente de nous faire percevoir les formes différentes dans lesquelles se manifeste le réel, pour nous apprendre à sortir de l’illusion.

Ainsi, lorsque nous rêvons, nous le vivons sur le moment comme quelque chose de bien réel, bien que cela ne soit là que le premier niveau, celui des images, qu’elles soient oniriques ou conscientes. Et, lorsque nous caressons un animal, il est aussi pour nous manifestement réel, puisque nous le sentons sous nos doigts, comme une évidence sensible. Mais pourtant le réel ne s’arrête pas là, et lorsque nous réfléchissons sérieusement à un concept pour résoudre un problème, nous sommes sans conteste possible également dans le réel, tout comme lorsque nous contemplons une idée, pour tenter par exemple de percevoir ce qui est juste. Ainsi se dessine peu à peu un  itinéraire, qui par une véritable ascension de la conscience, fait apparaître dans une hiérarchie rigoureuse de l’être, quatre degrés de la connaissance, allant du plus grossier au plus subtil. Ce chemin dessine en fait un paradigme totalement nouveau pour comprendre la réalité.

 

 

2 - Le «paradigme de la ligne»


Le mot paradigme vient du grec, et signifie «modèle», «exemple». Il s’applique à une idée et définit un modèle d’action et un cadre de pensée. Dans le cas qui nous occupe, Platon nous propose un modèle d’action avec la philosophie comme axe et repère, pour discerner la part d’illusion des choses. Nous parlerons ainsi du paradigme de la ligne. Ce modèle nous fait voir que derrière chaque chose, s’en  trouve une autre qui est sa cause, que l’on dévoile progressivement. Même dans le plan des idées, derrière les idées plus sensibles se trouvent d’autres plus abstraites. Progresser dans le plan des idées, c’est découvrir peu à peu ces voiles successifs. Le rapport entre ces quatre parties du réel est réglé selon leur degré respectif de clarté et d’obscurité. Chaque segment vit dans un temps, dans un espace et dans une lumière qui lui est propre. En fonction de l’endroit où nous plaçons notre conscience, la même chose pourra donc être perçue différemment, avec plus ou moins de clarté, de durée, avec une forme et un espace différents.

 

 

3 - Les quatre domaines de la connaissance

Dans le schéma du paradigme de la ligne, nous distinguons les différents segments de l’ascension dialectique :

 

«Le cercle en soi» (Intellection)

Ici, la réalité ne s’atteint que par la contemplation et nous sommes tenus de délaisser le concept du cercle, pour accéder à la contemplation du «cercle en soi». Nous sommes désormais parvenus à l’aboutissement de notre périple à l’intérieur du réel, au plan des intelligibles purs, des idées premières.

 

«Ce dont les extrémités se trouvent en tout point à égale distance du centre» (Connaissance)

Ici, il nous faut conceptualiser le cercle, en avoir une définition, et ne plus nous contenter de le voir, de le dessiner ou de le fabriquer. Et dès lors, tout objet répondant à la définition du cercle et dont tous les points sont équidistants du centre, sera un cercle, peu importe la matière ou la représentation qui sera la sienne. Cette définition, principe ou hypothèse devient l’original de tous les cercles que l’on trace ou construit dans la matière.

 

Le cercle «qu’on fabrique au tour et que l’on détruit» (Opinion vraie)

Ici, nous découvrons l’objet et non plus son image. C’est le domaine de l’expérience où le réel devient perception par les sens. Nous passons ici de l’image du cercle, à la matérialité du cercle que l’on fabrique sur un tour, à l’objet concret qui peut être détruit. Ici, nous  pouvons désormais mesurer, observer, cataloguer, apporter des preuves quantifiables.

 

Le cercle «qu’on dessine et qu’on efface» (Opinion)

Le domaine de connaissance le plus bas  est celui de l’opinion, celui des images éphémères, semblables au cercle que l’on dessine dans le sable et qui s’efface aussitôt. C’est le monde des ombres de la caverne de Platon, tel le spot publicitaire qui multiplie à l’infini les images des objets. C’est le monde de la réalité virtuelle, que ce soit sur papier glacé, sur l’écran de nos désirs ou sur celui d’internet.

 

 

Les deux premiers domaines de connaissance, l’un direct et l’autre indirect, sont accessibles à partir des sens, sans réflexion ni connaissance des lois. Ils constituent le domaine du sensible qui se compose des objets et de leurs images. Pour continuer à monter, il faut nous extraire du sensible et définir un concept qui nous permette de nous représenter les choses pour accéder à l’intelligible.

 

Le raisonnement qui s’est mis en place nous a permis d’accéder au plan des intelligibles inférieurs, des concepts, le lieu où les choses peuvent être comprises et pas simplement utilisées ou imitées. Si chacun peut utiliser sa voiture ou l’électricité sans pour autant comprendre son fonctionnement, pour le comprendre réellement, il faut aller plus loin, abstraire et conceptualiser. Méthode fondatrice de l’approche scientifique, la démarche permet de s’abstraire de l’observable pour déterminer des principes, des hypothèses et des lois qu’elle vérifie ensuite dans le sensible. C’est dans ce domaine des hypothèses que naît la dialectique, art de la méthode, art du questionnement, qui, par le dépouillement des opinions, permet l’accès à la dernière partie du chemin, celui qui conduit du concept à l’idée. Car l’idée, est plus loin, plus haute encore. Elle est dans un plan où le concept est impuissant à rendre compte du réel qui apparaît maintenant sous la forme d’archétypes et de modèles inaccessibles pour la raison. À leur sommet rayonne, tel un soleil, l’idée du Bien.

 

 

4 - Un chemin pour sortir de l’illusion


Pour celui qui parcourt ainsi le paradigme de la ligne, la vision du réel change et il assiste, du haut vers le bas, du plus réel vers le plus illusoire, à une étonnante génération où concepts et hypothèses naissent en grand nombre du croisement des idées premières, engendrant à leur tour d’innombrables objets et réalisations. De là découle la spirale sans fin des perceptions sensibles avec sa cohorte d’images et de représentations. Voilà donc succinctement décrit le cheminement platonicien qui, du haut vers le bas, va du Un au multiple, et du bas vers le haut, du multiple vers le Un, à travers la verticalité d’une ligne ascendante  séparant hiérarchiquement les domaines de la connaissance. Nous comprenons mieux dès lors, comment à partir d’une idée peuvent s’expliquer tant de phénomènes, et pourquoi en partant de notre perception ou représentation desdits phénomènes, nous ne sommes pas certains de parvenir à une idée. La première question méthodologique est donc de valider la direction de notre parcours, pour savoir si nous agissons en allant du sensible vers l’intelligible ou de l’intelligible vers le sensible !

 

 

5 - Le pèlerin

 

Nous sommes devant les quatre domaines de la connaissance, et dans chacun, l’être est présent, faute de quoi, ils ne pourraient être… Mais Platon s’est refusé à situer l’homme sur cette ligne. Il le nomme simplement, «le pèlerin», «l’itinérant» sur le chemin de la connaissance. Celui-ci traverse les différents domaines comme un voyageur, étranger aux lieux qu’il visite et n’a pas de place précise sur la ligne. Il est partout, puisque la ligne parcourt les différents plans de réalité qui le constituent. Qu’il s’attache à un niveau, et il devient prisonnier, tel est son destin. La caverne n’est pas en bas mais partout où il ira, elle changera d’apparence, et toujours il lui faudra trouver la bonne relation, la bonne distance. Qu’il n’ait pas la bonne distance avec la lumière, et au lieu de discerner clairement, il sera aveuglé et incapable de voir davantage que s’il était dans le noir le plus total. Dans ce cheminement ascensionnel, la relation au temps change et le temps se dilate. Véritable espace de la conscience dans laquelle se déroule le parcours, le temps grandit pour toucher à l’éternité au terme du périple. Si le temps dans lequel se forment les images est très bref, celui de la perception est plus important et celui des certitudes raisonnées s’installe dans la durée… jusqu’à ce qu’une nouvelle expérience casse les hypothèses établies. Quant à la durée d’un archétype ou modèle, elle est infiniment plus longue. Ainsi, progressant des représentations des choses jusqu’aux idées premières, nous cheminons également de l’éphémère à l’atemporel. Pour parcourir ce chemin ascensionnel, Platon propose un outil méthodologique : la dialectique.

 

 

6 - Qu’est-ce que la dialectique ?


Née dans le plan intelligible, la dialectique ne peut pas s’exercer sans un accès à la pensée, car ce qui est intelligible a comme unique accès la pensée. Son domaine va des hypothèses aux grands principes. Elle ne vit pas dans le monde sensible de l’opinion ni dans la subjectivité des sens ni ne travaille avec les sensations, les goûts et les représentations que chacun se fait des choses. Voyage ascensionnel le long du paradigme de la ligne, la dialectique est un mode d’exposition de la pensée pour dévoiler la réalité qui se cache derrière les apparences, au-delà de ce que les choses montrent, pour accéder à ce qu’elles sont. Un voyage qui nous conduit de l’opinion multiple vers l’unité, du paraître vers l’être, par une lente et inexorable progression dans l’ordre des idées.

La mise en place de la méthode dialectique permet de sortir du registre de l’opinion et de la sensibilité du «je sens» intime et personnel d’où naissent les incompréhensions et les rapports de force. Elle permet de sortir du «je crois», source de confusion pour parvenir à un dialogue réel, basé sur le «je pense», sur des idées partagées, passées au crible de la raison. L’effort fourni pour sortir ainsi de l’expérience particulière, pour conceptualiser et vérifier la validité de nos assertions, permet, au-delà du partage du dialogue, la formation du jugement, sans lequel nulle réflexion ne peut avoir lieu. À partir de là, une dynamique peut se mettre en place, pour dépasser les dogmes et les catégories figées, permettant à chacun de devenir capable d’intégrer, à chaque instant, de nouvelles connaissances. Alors, et alors seulement, il devient possible de partager des vérités communes avec des sensibilités différentes.

 

 

SAVOIR SE SITUER

 

Si nous sommes fatigués, que nous avons des idées noires, il nous sera très difficile de distinguer clairement les choses. Indubitablement, nous aurons besoin de nous apaiser, en nous mettant en contact avec des éléments qui nous élèvent et nous inspirent. Ils nous permettront de retrouver une paix intérieure en nous appuyant sur des sentiments supérieurs. De nouveau calmes affectivement, nous serons aptes à pénétrer dans l’activité mentale. Mais cette paix elle-même peut devenir un obstacle car elle peut devenir une finalité, là où elle n’était qu’un moyen pour dissoudre l’agitation, une étape nécessaire pour nous permettre d’élever notre conscience.

 

1 - Apprendre à distinguer

 

Si dans la tradition orientale, les pratiques méditatives menant à la paix de l’âme existent, elles sont le fait de pratiquants chevronnés, avec une grande maîtrise mentale et une forte concentration. Leurs traductions occidentales se faisant dans une approche plus axée sur l’apaisement émotionnel, bien souvent le risque est de vouloir rester dans la paix ainsi obtenue, sans rentrer dans l’activité mentale.

Car c’est par la raison et à travers la raison que nous naissons à la conscience, et la première étape est de distinguer clairement les choses que nous cherchons à comprendre et à relier. La sensualité excessive comme le débordement émotionnel, ne permettent pas cette nécessaire distinction donnant naissance à une vision fusionnelle et confusionnelle où la distance sujet-objet disparaît. Quand cette pathologie apparaît, le mental dévoyé est assujetti à justifier des finalités affectives. Qu’elles soient nobles ou pas, elles auront pour effet identique d’empêcher l’ascension de la conscience le long du paradigme de la ligne. Apaiser la sphère des émotions est donc un préalable indispensable, ensuite il nous faut distinguer et relier.

 

 

2 - Trouver son centre, assumer le contradictoire


Dès que nous devenons capables de distinguer et de sortir de la confusion, les choses nous apparaissent plus clairement avec toutes leurs contradictions.

Désormais, l’épreuve consiste à assumer l’existence même de ces contradictions, sans tenter de les résoudre, à renoncer à ce que les choses soient parfaitement conformes à nos attentes perfectionnistes, dans une fuite en avant pour tout contrôler. Car, cette épuisante bataille perdue d’avance pour résoudre les contradictions de l’existence nous fait violemment prendre partie pour un aspect des choses, en occultant son contradictoire. Or notre apprentissage est de rester équanimes, à égale distance des opposés, au centre de nous-mêmes, au centre des contradictions, là où se trouve le vide. Pour pénétrer en ce lieu, il ne faut ni jugement ni fuite face aux aspects contradictoires de l’existence mais de la bienveillance. Il ne s’agit plus de désirer uniquement ce qui nous séduit le plus dans l’existence, mais simplement d’assumer notre vie pour le meilleur et pour le pire. Ce principe de contradiction nous est essentiel car si les choses, par leurs différences et leur confrontation ne rentrent pas en relation contradictoire, il n’y a pas de mouvement possible. Ainsi, c’est parce que des idées ont l’air opposées que nous tentons de les relier, pour dépasser la contradiction qu’elles représentent et leur donner vie dans un niveau supérieur de réalité où elles puissent se relier. Pour que deux choses en contradiction à l’intérieur de nous-mêmes puissent s’harmoniser, il nous faut trouver un niveau de réalité permettant de sortir de l’antagonisme, pour faire des liens. Car quand les choses sont en conflit, elles nous signalent simplement que nous ne nous situons pas dans la bonne complexité, qu’il nous faut donc descendre ou monter.

 

 

3 - Oser se dépouiller de l’acquis


Une fois obtenue la capacité à distinguer les contradictoires et à les assumer, vient la nécessité de l’ascension, de la synthèse. À chaque synthèse, à chaque «eurêka», nous avons l’impression d’avoir compris quelque chose d’important et d’avoir atteint un sommet décisif. Mais, pour être sûrs d’être arrivés quelque part, il nous faudra toujours redescendre pour constater. Seule la vérification dans le monde observable, dans notre vie quotidienne, permet d’éprouver le principe atteint et de rendre opérationnel l’acquis dialectique. Si le principe est véritablement un, il sera applicable à tout ce que nous faisons et permettra la construction de notre outil de vie. Cette circulation dialectique est celle du mouvement de l’âme qui lui permet, en montant, de se dépouiller du sensible pour accéder à une nouvelle unité, afin de se revêtir à la descente, de formes plus subtiles et adéquates pour agir. Ces éternels mouvements de la conscience, montée vers l’inconnaissable et redescente vers le sensible impliquent une terrible confrontation à soi, à ce que l’on croit acquis, à ce que l’on croit savoir, à ses ignorances. Car il s’agit toujours de commencer par le dépouillement, difficile dans son apparente régression, avec une  telle tension et un tel déchirement que l’on a souvent l’impression de reculer. Cette lutte intérieure nous permet de nous dépouiller de l’ancienne forme, de l’ancienne apparence, pour acquérir la forme nouvelle et installer une nouvelle cohérence et harmonie dans notre relation avec les choses. Ainsi, la progression, la «performance» ne s’acquiert pas par l’action dans le sensible mais par la capacité à trouver le principe intelligible.

 

 

4 - Donner vie aux idées


Une fois la distinction entre les contradictoires assumée, et la validation faite dans le quotidien de  l’opérationnalité de la synthèse à laquelle nous sommes parvenus, reste l’étape de la vie morale. Celle qui consiste à avoir le courage de pratiquer nos propres conclusions. C’est pourquoi Socrate plaçait le courage comme la première des vertus car c’est le courage qui nous permet d’assumer nos propres prises de conscience et nous permet de choisir, et parfois de décider de ce qui est difficile et douloureux, ce qui menace nos intérêts et notre confort pour choisir ce qui nous paraît juste au terme de notre cheminement intérieur. Platon met dans la bouche de Socrate dans le Gorgias (1) que «Mieux vaut subir l’injustice que la commettre» (2), clarifiant sans ambiguïté que mieux vaut souffrir de l’injustice, que vivre la souffrance de quitter ses propres idéaux et convictions, en agissant de manière injuste. Cette souffrance là est bien plus forte, car ce n’est plus l’incompréhension des autres que nous subirons mais celle de notre propre conscience après avoir renoncé. C’est là, l’abandon des découvertes faites dans notre ascension vers les idées, pour le confort illusoire de la tranquillité, en d’autres mots, l’abandon de l’intelligible pour le sensible.

 

Le dilemme s’énonce de manière simple : donner vie à nos idées par nos actes avec courage, ou penser nos émotions, c’est-à-dire, justifier ce que nous ressentons, par un habillage intellectuel. Le mental est la vie de la conscience. Ne pas choisir de donner vie par nos actes, à une idée que nous trouvons juste, c’est renoncer à la vie de la conscience. C’est faire le choix de nous assujettir à la temporalité, au lieu de nous en délivrer. Par contre, faire le choix de l’idée, par nature atemporelle, hisse celui qui l’incarne au-dessus des vicissitudes de l’existence. Donner vie à une idée, lui insuffler la force de nos émotions, l’ardeur de nos actions, c’est déjà un peu nous libérer du monde sensible. C’est enfanter dans le monde sensible, ne plus être prisonnier de sa matrice, échapper à son conditionnement. Peut-être la solution est-elle là, inverser l’attachement et puisque nous ne pouvons nous libérer complètement, au moins, changer de racines. Changer pour celles qui nous enracinent dans l’intelligible, les racines célestes dont parlent tant de traditions, en délaissant celles qui nous enracinent dans le sensible et l’illusion. Ainsi, lorsque survient un problème personnel, il nous paraît dès lors naturel de le penser dans un cadre universel, pour relativiser et nous dégager de la singularité de notre expérience particulière. Immédiatement, notre mental se réorganise pour donner un autre cadre à la réalité que nous vivons, nous permettant d’observer nos vécus personnels dans une échelle relative. Nous venons de donner vie à nos idées.

 

 

5 - À la quête de notre identité


L’étape de la vie morale assumée, la nécessité de donner vie aux idées acquise, commence le long parcours vers nous-mêmes. Si le paradigme de la ligne nous permet dans son ascension dialectique de percevoir la réalité des choses par-delà leur voile d’illusion, il nous faut désormais oser cheminer, pour percevoir la réalité de nous-mêmes. Cette quête des origines qui se traduit toujours par la question,  «Qui suis-je ?» nous pose en fait la question de notre réelle identité.

Soit, pour exprimer la question dans la clé platonicienne, «Quelle est la racine qui me fonde dans le monde des idées et qui, plongée dans le sensible engendre la personne que je suis ?» Car notre réelle identité n’est autre que notre origine. Rendus là où nous sommes, il nous revient désormais d’assumer la plus grande des contradictions, celle qui oppose les besoins de la racine spirituelle de nous-mêmes aux besoins de notre personnalité affamée de sensations. Tous les hommes, consciemment ou non, se formulent la question de l’identité.

 

Mais, nombreux sont ceux qui tombent dans le piège de vouloir résoudre la contradiction de l’existence, en choisissant un aspect pour nier l’autre. L’accès aux plans supérieurs étant obstrué par leurs projections et leurs désirs, face à l’angoisse issue des limitations du monde sensible, ils choisissent de se rassurer en faisant le choix des sensations. Malheureusement, le piège des opinions issues de leur sensibilité se referme. Il n’apparaît pas de réponse à leur quête d’identité, aussi effrénée soit-elle, car par sa nature même, illusoire et changeante, le monde sensible ne peut apporter de solution à leur interrogation. Insatisfaits, anxieux, beaucoup deviennent alors désespérés ou profiteurs, cyniques dans un monde où le sens est absent et la quête de l’identité vaine et sans réponse, inconscients du profond matérialisme de leur posture, ne tenant pour vrai que le concret, et sans autre issue que les fantasmes, «ils s’éclatent» alors dans l’unique sphère de la réalité à laquelle ils ont accès, le sensible.

 

6 - Trouver sa place


La quête du philosophe est dans l’absolu, elle trouve son épilogue dans l’intelligible. Plus nous montons dans cette sphère, plus profondes et absolues seront les caractéristiques. Ce qui donne au discours platonicien la profondeur qui manque aux constructions intellectuelles actuelles est cette quête de l’origine, de l’être, cette ontologie, qui est la quête des principes et des lois, de l’unité qui gouverne l’homme et l’univers. Trouver sa place dans l’univers, c’est suivre l’itinéraire de la conscience que le paradigme de la ligne exprime avec une si limpide clarté. L’angoisse actuelle de ne pas trouver sa place, cette inquiétude de ne pas voir le monde adapté à nos attentes, traduit simplement pour la personne qui l’exprime le choix inconscient mais bien réel de donner sa propre échelle comme mesure de l’univers. Alors, il est vrai et compréhensible que tout devient étriqué. Trouver sa place, signifie avant tout savoir quelle est notre mesure relative par rapport au monde. C’est là toute la portée du magistral enseignement de Platon dans le paradigme de la ligne.

 

D’après un séminaire donné par Fernand Schwarz en 1998.

 

 

Notes

(1) Dialogue de Platon dans lequel est examinée la valeur politique de la rhétorique

(2) Extrait 473b-474a du dialogue Gorgias de Platon