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Penser par soi-même à travers l'Autre

 

par Philippe Guitton, enseignant en philosophie, fondateur de la Maison de la philosophie à Marseille.

 

Apprendre à dialoguer à la manière de Socrate est un sentier ardu, un corps à corps, une incroyable prise de risque, impossible sans la présence d’une profonde confiance.

 

 

«Enlève ta chemise, et viens pour le corps à corps !» nous invite Platon à travers la figure de Socrate. C’est une invitation au dialogue philosophique vu comme un engagement corps et âme. L’enjeu de la pratique du dialogue est d’accepter la chute, de laisser ses opinions, ses certitudes, et de se remettre en question. Peu séduisante peut paraître cette invitation ! Elle est pourtant le préambule indispensable pour apprendre à penser par soi-même.

 

Le dialogue philosophique, une affaire d'amour

 

Face à la remise en cause engendrée par le dialogue, seule la confiance donne des ailes. Elle évite de rester tétanisé ou de fuir à grandes enjambées. Nous voilà donc au cœur du problème : on ne pratique pas la philosophie par intelligence mais par amour. Comment faire naître alors cet amour, cette confiance en soi et les autres ? L’enseignement de Platon nous propose une tension créatrice entre une prise de risque et la confiance. Le risque consiste à chercher hors de soi, à regarder ailleurs, vers l’ami, le frère, l’inconnu. Les opposés engendrent une force, une puissance, un amour, un besoin de retrouver l’unité. Le risque s’habille alors de sentiments, de confiance. Avant de pouvoir devenir l’initiateur, ou l’accoucheur, Socrate est celui que l’on aime. On le respecte pour son exemple de vie, son amitié offerte à qui veut la partager, son humour, sa joie de vivre. Le philosophe, du temps de Platon, est un maître de vie. Il offre son existence comme un chemin de transformation, un itinéraire pour le futur aventurier de la sagesse. Le premier livre à consulter d’un philosophe est sa vie elle-même, car il existe un lien profond entre son comportement privé et son comportement public, ses idées, ses sentiments et ses actes. La force de son enseignement est autant dans son authenticité et sa propre transformation que dans sa doctrine. Une fois l’amitié et le respect nés dans notre cœur à travers la figure du maître de vie, nous pouvons nous mettre à rêver d’exprimer le meilleur de nous-mêmes et aller au combat.

 

Le risque philosophique

 

Un dialogue philosophique avec l’Autre, avec soi-même, avec la vie, invite à une conversion du regard, à une mort, à un changement dans notre manière de vivre. C’est un dépouillement, une mise en lumière, un face-à-face avec nos ignorances déguisées en certitudes. Seul l’amoureux de la vérité, sous la forme de la beauté et de l’harmonie, entre de son plein gré sur le terrain de combat. Personne n’aime la chute et la remise en cause s’il ne pressent derrière la confrontation la présence d’un coffre aux trésors, d’une arme magique, d’un pouvoir qu’il souhaite obtenir, celui de faire le Bien. Le premier pas pour penser par soi-même commence donc par un arrachement, une déstabilisation, une crise. Cette perte des repères précédents s’intensifie par notre manque de maîtrise sur le nouveau terrain. Nous sommes perdus, déboussolés. Ce sont quelques aspects de cette déstabilisation que nous allons voir maintenant, à partir de cas vécus ou lus dans les dialogues de Platon.

Il est difficile de nous avouer que nos pensées sont fragiles, peu assurées, peu fondées. Par orgueil, avec arrogance ou fausse timidité, nous tentons de fuir toute remise en cause. Elle dévoilerait en effet ce que nous pressentons faible en nous-mêmes et ce que souvent nous n’aimons pas : notre propre pensée.

Nous voulons avoir raison mais nous voulons surtout que personne ne remette en cause notre faculté de penser. Dites à votre voisin «je ne suis pas d’accord», il pourra s’énerver, tout au plus. Mais, dites-lui «ce que tu dis ne veut rien dire…»  ou «tu ne sais pas réfléchir», là, son amour-propre voit en vous un assassin ! Nous voulons que notre parole soit reconnue par l’autre comme «pensée», même si elle suscite des désaccords. L’opposition reste sympathique, flatteuse à nos yeux, car au plus profond de nous-mêmes, nous doutons peut-être de penser réellement !

La peur de perdre la face fait naître des questionnements paralysants :

«Et si l’on me demande de justifier ce que je dis, sur tel article, telle émission ou livre que je suis censé connaître, qu’est-ce que je vais dire ?…»  ou bien «Et si je ne comprenais pas ce qu’il me dit, qu’est-ce que je vais répondre ?…» ou encore «Et si je me contredis, comment m’en sortir ?…»

 

Prendre le risque d'aimer penser

 

Ce que l’on va penser de moi m’obnubile et si ce que je pense de moi est remis en cause, je m’effondre. Si la remise en question se fait à partir de ma propre parole, lorsqu’on me demande de rendre des comptes sur ce que je dis, tous les mécanismes instinctifs de protection, de fuite, d’agressivité, d’attaque vont se mettre en place.

Nous sommes face à une des contradictions les plus fascinantes de l’être humain : dépenser toute son énergie à protéger ce qu’il y a de plus fragile en lui.

Pourtant, notre pensée se fonde sur un bric-à-brac d’opinions, vraies ou fausses, d’informations non vérifiées, de faits divers, d’expériences teintées de ressentiments, plus que d’enseignements réels.

Les formules «J’ai entendu dire, j’ai vu à la télé ou sur Internet, j’ai lu telle chose, tel professeur a dit…»  reviennent souvent dans nos discours, comme des arguments d’autorité où les médias et l’information remplacent une véritable réflexion. Les expressions «plus jamais cela…, je ne le supporte pas…, je ne le sens pas…, il m’énerve…» deviennent des arguments émotionnels, jugés suffisants dans la conversation. Dans les  justifications «tout le monde le fait ! tout le monde le sait !», l’argument du nombre fait foi. Ces quelques exemples ne sont qu’un faible échantillon du grand manque de réflexion dissimulé derrière des mots et des phrases barrières. Plus vite le dialogue s’arrête, mieux c’est !

Nous savons, nous sentons que nos pensées sont peu nombreuses, mais par manque d’imagination et de goût du risque, nous préférons ce maigre butin à un hypothétique trésor restant à trouver et à dévoiler. Nous avons une réelle difficulté à accepter nos limitations, nos imperfections, comme une nostalgie des origines, d’un temps disparu où nous aurions été des dieux. Le syndrome de Dieu se manifeste par une volonté de paraître parfait alors que les fissures sont partout visibles dans l’édifice de notre discours.

Le courage de pouvoir agir, de se corriger, d’apprendre à penser par soi-même passe par l’acceptation de son ignorance. Plutôt que de cacher ses fragilités, nous sommes invités dans la méthode socratique à les travailler, comme une matière à transformer, à rendre noble. Nos fragilités sont en effet un trésor potentiel. Elles sont les témoignages imparfaits que penser est possible. Aimer penser, c’est aimer la pratique, le cheminement, plus que la possession d’un savoir.

 

Les stratégies pour rester idiots sans le paraître

 

Nous déployons différentes stratégies pour cacher l’indigence de notre pensée. L’une d’elles consiste à essayer de faire disparaître le porteur du miroir, de le discréditer, de l’exiler :

«Socrate, tu dis n’importe quoi … Qu’est-ce que tu veux me faire dire ?... Tu te moques du monde… Tu ne me laisses pas parler… Tu ne réponds jamais à mes propres questions… De quel droit dis-tu cela ?...Tu es malveillant, méchant, insensible, brutal, violent, tu ne te rends pas compte».

Parfois même, il est considéré responsable du mal être de ceux qui l’ont rencontré :

«Si tu avais dit autre chose, si tu avais écouté, si tu avais été plus gentil, bienveillant, psychologue… si tu n’avais rien dit…».

Plus directement, on essaiera de le réduire au silence :

«Socrate, tu es un gourou dangereux, tu manipules les gens faibles, tu profites de ton pouvoir, tu mérites d’être censuré si ce n’est plus …».

Une autre stratégie consiste à ne rien dire, à ne pas répondre, à envelopper notre fragile pensée dans un manteau flatteur de silence :

«Je ne répondrai pas car tu ne peux pas comprendre, ce n’est pas si simple, tu ne veux pas saisir le fond de ma pensée… ».

Mais la fuite est encore la meilleure tactique pour rompre le corps à corps, en prétextant la mauvaise foi de l’interrogateur, et en projetant sur lui les quelques failles entrevues dans son propre discours :

«Je m’en vais, Socrate, tu es vraiment insupportable, tu me poses des questions mais n’écoutes pas les réponses, tu retournes tout ce que je dis, tu m’embrouilles, tu me perds avec tes questions, tes sottises, tes non-sens, cela n’a ni queue ni tête… je perds mon temps, c’est idiot… tu triches… Toi, tu as du temps à perdre avec tes bêtises, tes exemples simplistes, mais pas moi !».

Notre créativité pour rester idiots, sans le paraître, n’a pas fini de nous surprendre. Ces quelques stratégies seront enrichies de mille variantes que nous n’avons pas encore pensées !

 

Prendre le risque d'aimer l'Autre

 

On ne peut pas penser sans l’Autre. Que l’Autre soit un groupe, une personne, un mythe, la conscience de soi-même ne se construit que dans son regard, dans le miroir qu’il nous tend. Il possède la distance affective que nous avons tant de difficulté à avoir avec nous-mêmes. En tant que spectateur, il peut voir l’incohérence de nos pensées sans en souffrir. Il nous donne à voir nos propres imperfections, contradictions, conflits, avec une légèreté étonnante. Il est bien sûr prisonnier de sa propre subjectivité, mais il n’en reste pas moins notre seule possibilité de nous approcher de la vérité.

Dans le dialogue, ce que je protège prend forme dans le miroir que me tend Socrate. En m’interrogeant sur mes paroles, il m’oblige à m’entendre et aimer ma pensée, avec l’exigence d’un travail mille fois remis sur l’ouvrage. Le groupe sert aussi de miroir dans le cadre d’un travail socratique commun. Il devient l’Autre en proposant des interprétations, des avis, des reformulations m’invitant à un décentrage. Prendre le risque d’aimer Socrate ou le groupe comme une véritable opportunité de me réconcilier avec moi-même soude une amitié philosophique durable. L’irritation initiale, partagée par tous les participants d’une pratique de dialogue socratique, se transforme en une belle amitié fondée sur le travail individuel et commun. On se sent plus libre, plus léger, plus énergique, plus vivant.

Philosopher, c’est donc dialoguer, se dédoubler, introduire toujours l’Autre au cœur de ma vie. Dans la pupille de l’ami, j’y verrai peut-être cet Autre mystérieux, caché à l’intérieur de moi-même. Mis en contact avec ma propre unité, j’apprendrai à aimer ce que je ne peux connaître. Le dialogue socratique est la pratique par excellence où chacun a besoin de l’Autre, prend le risque d’aimer l’Autre.

 

Prendre le risque de s'engager

 

Se justifier en disant «j’ai parlé pour ne rien dire» est chose commune. Pourtant, ce «rien» est plein de sens sur nous-mêmes, sur nos émotions, nos sentiments ou ressentiments, nos besoins. Il en dit plus que bien des discours et idées toutes faites que nous répétons à loisir. Assumer sa parole et ses choix implique de prendre le risque de s’engager et d’avoir à rendre compte de ce que l’on dit. C’est offrir aux autres une part de soi-même à disséquer, à juger et interpréter. Pour protéger ce que je vis, je n’autorise personne à s’immiscer dans l’intimité de mes pensées. Les formules courantes  «ce n’est pas ce que je voulais dire» ou «j’ai dit ça comme ça» sont révélatrices de notre difficile engagement vis-à-vis de nos discours.

Une autre parade est ce que nous pourrions nommer l’esprit de nuance :

«Oui mais…», «Dans certains cas…», «Il faudrait ajouter…», «Il faudrait un peu plus d’éléments… de temps… de réflexion, ce n’est pas aussi simple que ça».

Ce sont quelques expressions instinctives pour ne pas choisir ou noyer le choix dans une indétermination paralysante. Ce syndrome du «toujours plus» pour s’engager «toujours moins» est rarement éclairant. Le besoin de nuances, de précisions, d’un contexte précis, de singularité repousse notre engagement.

Le problème sous-jacent est que nous mettons notre identité dans le choix, avec toujours cette idée :

«Je ne voudrais pas me tromper,  je voudrais être juste,  je voudrais être sûr, c’est sérieux l’engagement, cela ne se prend pas à la légère…».

Nous nous érigeons en contrôleurs de nos propres pensées avec ce rêve à peine dissimulé d’être parfaits et surtout de le paraître.

La radicalisation dans le dialogue avec le terrible couperet du «oui» ou du «non» devient terrifiante. Il suffit souvent de demander de choisir entre deux termes pour que la tragédie s’enclenche : plutôt mourir que de choisir !

«Ce n’est pas possible de choisir entre deux termes, la vie n’est pas oui ou non ! C’est réducteur, simpliste, froid, mensonger… ».

Plus timidement, l’opposition se cache derrière un «oui, si ça te fait plaisir» qui met en évidence le côté manipulateur de Socrate. On choisit donc de ne pas choisir… ou plutôt que la vie, les autres choisissent pour nous. En pensant préserver notre liberté et la nuance de notre jugement, nous nous retrouvons esclave du choix des autres, victime et non bourreau.

Aimer la pensée, aimer l’autre nous conduit pourtant à reconnaître notre ignorance et que tout choix est imparfait, erroné, perfectible. Vouloir le choix parfait, c’est nier la vie, son impermanence et la possibilité d’évolution. S’engager, choisir, c’est tout simplement vouloir apprendre de la vie. Apprendre à apprendre de la vie est une prise de risque constante, un engagement qui donne du sens.

Comme Nicolas, dans le dialogue qui précède cet article, nous rêverions bien de rester tranquilles, car le dialogue socratique semble un art martial violent. Mais, peut-être, une amitié philosophique dérangeante, la rencontre avec l’Autre, feront-ils naître l’amour du risque ?