Qu'est-ce que la philosophie ?

 

Face à l’interrogation et à l’appel des mystères de l’existence, de la vie, de la mort et de la nature, auxquels l’homme est confronté depuis toujours, la philosophie a élaboré une nouvelle approche, fondée sur la confrontation des croyances et des intuitions de chacun avec la raison et l’expression de notre intelligence.

 

La philosophie a permis de libérer l’homme de la foi aveugle, du fanatisme et de l’étroitesse. Bien qu’elle ne donne pas la réponse à tous les mystères, elle purifie l’homme en élargissant ses horizons. Elle l’ennoblit en le rendant moins sujet aux passions et aux réactions immédiates. Elle lui enseigne la liberté et le chemin du juste milieu.

 

La philosophie enseigne à l’homme à investir dans le moyen et le long terme, et pas seulement à réagir et à s’occuper de l’immédiat. Elle conduit à se délivrer de la fatalité, en découvrant le pouvoir de sa propre volonté, comme source libératrice de ses auto-limitations et de ses préjugés.

 

La philosophie est un chemin entre les choses. Elle apprend à marcher entre le blanc et le noir, entre lumières et ténèbres, car elle ne cesse jamais de percevoir le mystère qui la guide, qui l’encourage et qu’elle apprend à ne plus craindre. Elle permet à l’homme de décider par lui-même, d’ouvrir de nouveaux horizons, de créer et d’innover.

 

I – La philosophie, amour de la sagesse

 

Au VIème siècle avant J.C., quelqu’un dit à Pythagore, illustre mathématicien grec : « Vous êtes un sage ». Pythagore répondit alors : « Non, je ne suis pas un sage, je suis seulement à la recherche de la sagesse. Je suis un ami de la sagesse. J’aime la sagesse. » Ainsi, naquit le mot philosophie.

Issu du grec, le terme philosophie (philos : amour et sophia : sagesse)  veut dire amour de la sagesse. Le philosophe est donc un amoureux de la sagesse.

 

La modestie exprimée par Pythagore dans le mot « philosophe » nous apprend que la philosophie est quelque chose de dynamique. Elle est une tendance permanente, un processus tendant vers un but, la sagesse. Plus tard, Platon expliquera que le philosophe aime la sagesse car il ne la possède pas, mais il la cherche par tous les moyens. C’est pour cela qu’il questionne et analyse les réponses reçues. Il n’est pas un sage car il n’est pas arrivé au bout de sa quête.

 

Mais alors, qu’est-ce que cette sagesse, idéal et quête du philosophe?  Le sens commun du mot sagesse désigne un savoir qui, s’il ne provient pas uniquement de l’expérience et de la pratique, doit être au moins éprouvé par elles. La sagesse désigne le plus souvent une vertu, un art de vivre, l’art de faire le bien, une attitude dictée par une connaissance intime et vérifiée des lois de la nature. En effet, la nature a toujours été perçue comme une intelligence à l’œuvre. En s’émerveillant de la beauté de la nature, les Anciens se sont interrogés sur les lois qui la régissent et qui se reflètent aussi en eux-mêmes. Ils se sont donnés la nature comme maître, en essayant d’apprendre d’elle, plutôt que de la juger ou de l’exploiter.

 

En Inde, la sagesse désigne la voie qui conduit à la libération en montrant à celui qui s’y engage les choses telles qu’elles sont. Il s’agit d’une expérience spirituelle en même temps qu’une compréhension intellectuelle, qui délivre de l’ignorance et de l’illusion. Comme toute sagesse, elle n’est pas seulement connaissance, mais elle entraîne une conduite et ne livre ses lumières qu’au terme d’une pratique quotidienne.

 

En Egypte ancienne comme en Mésopotamie, la sagesse ou les sagesses désignent des recueils d’enseignement d’un père à son fils ou d’un maître à son disciple, sur la manière de mener sa vie et d’y réussir, sur les rapports entre les hommes, sur le bonheur, le malheur, le destin, etc.

 

Revenons à la philosophie en tant qu’amour de la sagesse. Amour comme cette aspiration de l’âme vers ce qui est en haut, cette force réelle qui élance l’âme vers les sphères supérieures. Le philosophe est un disciple d’Eros, le dieu grec de l’Amour. C’est d’ailleurs ainsi que se présentait Socrate. « Je proclame que tout homme doit honorer Eros, que je l’honore moi-même et m’adonne particulièrement à son culte. » Platon, Le Banquet, 212-b.

 

C’est, en effet, l’extraordinaire message du Banquet de Platon. Socrate y raconte qu’une prêtresse du nom de Diotime lui révéla un jour la véritable identité d’Eros. Eros n’est pas un dieu, lui dit-elle, c’est un intermédiaire entre les mortels et les immortels : fils de Poros, dieu de la ressource, et de Pénia, déesse de la pauvreté, il n’est pas parfait tel un dieu, ni imparfait tel un mortel. Il est dans l’entre-deux : entre l’indigence et l’abondance, entre l’ignorance et le savoir, entre les hommes et les dieux. Comme sa mère, l’amour est toujours pauvre, sans domicile. Mais comme son père, il est toujours à la recherche de ce qui est beau et bon ; il est brave, résolu, ardent, amateur de science, plein de ressources, habile magicien. Le philosophe est un amoureux de sagesse, de transformation intérieure, d’élévation et d’amélioration de son être, même s’il perçoit toujours plus son ignorance. C’est pourquoi le philosophe développe l’humilité devant les richesses qu’il lui reste à découvrir.

 

II - La philosophie, application d’un idéal de vie

 

Pendant longtemps, on a cru que la philosophie n’existait qu’en Occident. Depuis peu de temps, on redécouvre l’existence d’une philosophie orientale à travers les écoles de philosophie de l’Inde. Elles avaient développé six voies ou points de vue, embrassant tout le spectre philosophique que l’Occident développa par la suite, avec les courants spiritualistes et matérialistes. Nous apprenons ainsi qu’une partie de l’enseignement des moines bouddhistes inclut la logique, la dialectique et la rhétorique, comme dans toute véritable école de philosophie. Sans parler des écoles d’Extrême-Orient, de Chine ou du Japon.

 

La voie philosophique est donc universelle. Ceci est naturel, car du moment où nous nous interrogeons sur qui nous sommes et vers où nous allons, l’étincelle du philosophe naît en chacun de nous, si toutefois nous ne cherchons pas de réponses toutes faites ni ne nous laissons entraîner par la superstition et le fanatisme.

 

Lors de la dernière décennie, la philosophie est devenue à la mode. Les cafés philosophiques, les rencontres, les ouvrages de philosophie se multiplient et l’on peut constater que, dans cet Occident qui se vide de son âme, une quête métaphysique renaît apportant d’authentiques réponses individuelles aux problèmes collectifs et personnels. Mais il ne suffit pas d’étudier l’œuvre des philosophes comme partie de la riche diversité de la pensée humaine. L’essentiel, et ce sur quoi ont insisté tous les fondateurs d’écoles de philosophie à la manière classique, est de pouvoir vivre en philosophes.

 

En étudiant les philosophies, on peut avoir une idée de la philosophie. Mais la philosophie ne se confond pas avec l’histoire des philosophies, si l’on entend par « philosophies » les discours et les systèmes théoriques des philosophes. A côté de cette histoire, il y a place en effet pour une étude et un vécu des comportements et attitudes philosophiques.

 

Comme l’écrit si bien Pierre Hadot, « l’option pour un mode de vie ne se situe pas à la fin du processus de l’activité philosophique, comme une sorte d’appendice accessoire, mais, bien au contraire, à l’origine de la voie philosophique.(…) Le discours philosophique prend donc son origine dans un choix de vie et une option existentielle et non l’inverse. En second lieu, cette décision et ce choix ne se font jamais dans la solitude : il n’y a jamais ni philosophie ni philosophes en dehors d’un groupe, d’une communauté, en un mot d’une « école » philosophique, et précisément, une école philosophique correspond avant tout au choix d’une certaine manière de vivre, à un certain choix de vie, à une certaine option existentielle, qui exige de l’individu un changement total de vie, une conversion de tout l’être, finalement à un certain désir d’être et de vivre d’une certaine manière. Cette option existentielle implique à son tour une certaine vision du monde, et ce sera la tâche du discours philosophique de révéler et de justifier rationnellement aussi bien cette option existentielle que cette représentation du monde.

Le discours philosophique théorique naît donc de cette option existentielle initiale et il y reconduit, dans la mesure où, par sa force logique et persuasive, par l’action qu’il veut exercer sur l’interlocuteur, il incite maîtres et disciples à vivre réellement en conformité avec leur choix initial. Il est en quelque sorte la mise en application d’un certain idéal de vie ». Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ? p. 18

 

Le propre des écoles de philosophie classiques, d’Orient ou d’Occident, a toujours été de proposer un enseignement théorique et pratique, une quête de la sagesse pour pouvoir agir, sur soi-même et sur son propre environnement. Que ce soit le Musée de Pythagore, l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Epicure ou encore le Portique des Stoïciens, toutes ces écoles ont formé des philosophes et n’ont pas seulement enseigné la philosophie. Les propositions et les voies ont été très diverses, mais le propre de l’approche classique est la nécessité de réunir le mental, les sentiments et le corps. Au-delà de la multiplicité des voies, c’est le point commun qui les relie toutes : penser et agir dans la même direction.

 

Le but ultime de la philosophie classique est de se transformer à travers l’action de la vie quotidienne en un individu, c’est-à-dire une personne capable de se penser soi-même et d’agir comme une unité.

 

C’est pourquoi Nouvelle Acropole se définit comme une école de philosophie à la manière classique, car pour nous, l’essentiel est d’encourager chacun à retrouver son unité, en s’inspirant de cet esprit classique, universel et atemporel des écoles de philosophie d’Orient et d’Occident.

 

L'application de cet idéal de vie est ce que J.A.Livraga appelle la vie morale, par opposition à la vie intellectuelle.

« Aujourd'hui, est considéré philosophe celui qui pense, même si sa vie intellectuelle ne se reflète pas dans son attitude. L'homme est conçu comme un être multiple qui pense d'une manière, ressent d'une autre et agit encore d'une autre manière. Cet éclatement conduit l'homme à des états d'angoisse devant tant de variations de « modes de vie » où il ne peut trouver sa véritable identité.

Certes, nous ne méprisons pas la vie intellectuelle, mais nous pensons que, seule, elle est insuffisante. Car à quoi servent de grandes théories si on ne peut les appliquer ?

Quand nous parlons de vie morale, nous nous référons au fait d'être bon. La vie morale implique de vivre chacune des idées que nous acceptons comme conformes à l'éthique. Tout ce que nous pensons, tout ce qui nous est intelligible exige une mise en application immédiate, même si cela demande un effort. L'effort consiste alors à vaincre les obstacles qui nous empêchent d'agir dans nos vies de la manière dont nous l'idéalisons.

Dans la tradition orientale et occidentale, la connaissance est liée à l'idée d'une nouvelle naissance, d'un éveil des plans plus subtils de la conscience. De même que pour naître à la vie physique, il faut un père et une mère, pour naître à la vie spirituelle, il faut aussi celui qui enfante. Il est appelé Maître et celui qui est enfanté est le disciple. L'élève est le sujet caractéristique de la vie intellectuelle, celui qui emmagasine des connaissances sans rechercher de changement intérieur. Seul le disciple est capable de comprendre intimement l'enseignement du Maître et d'appliquer sur lui-même cet enseignement. Le disciple essaie de vivre ce que nous appelons une vie morale. Il ne se contente pas de la simple captation mentale de l'instruction qu'il reçoit mais il s'efforce de l'appliquer pour transmettre et transmuter son être intérieur.

La vie morale est indispensable pour parler de disciple. Ainsi, le disciple qui a fait siens les enseignements de son Maître est capable de transmettre à son tour ce qu'il a reçu, créant la chaîne magique qui unit les dieux aux hommes. » Jorge Angel Livraga, Manuel d'introduction à la philosophie