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Socrate et les Sophistes

 

Les philosophes ou "physiologues" du VIème siècle et de la première moitié du Vème siècle avant notre ère, appelés "Présocratiques" ont ouvert, dans l'histoire de la philosophie occidentale, une période créative à laquelle succède une période de réflexion sceptique. C'est avec les Sophistes que s'ouvre l'âge de la réflexion critique, seconde étape de l'histoire de la philosophie occidentale.

 

Nous aborderons donc d’abord la vision des Sophistes avant d’étudier Socrate, la figure de proue de la philosophie occidentale.

 

Si l'âge des présocratiques avait concentré son attention sur la question de la nature de l'univers, la période suivante met l'homme au cœur des interrogations. L'homme remplace l'univers au cœur de la réflexion philosophique et c'est en cela surtout que réside la révolution des Sophistes. La philosophie occidentale ne s'écartera plus guère ensuite de ce sujet d'étude pendant ses 2500 ans d'histoire.

 

 

I - Les Sophistes ou l'âge de la réflexion critique

 

"Sophistes" (maîtres de sagesse) : professeurs d'éloquence, maîtres en rhétorique et en philosophie, qui vont de ville en ville pour enseigner l'art de parler en public et les moyens de l'emporter sur son adversaire dans une discussion, un art bien utile dans le contexte des démocraties grecques qui impliquait une participation directe des citoyens.

 

Enseignant la parole dans la ville, les Sophistes donnent à Athènes l'éducation de l'esprit et du verbe nécessaire à un état démocratique où les charges étaient dévolues à ceux qui savaient le mieux convaincre. La persuasion étant une donnée fondamentale du jeu politique, il s'agit d'apprendre à organiser la joute oratoire et à soutenir thèse et antithèse avec un égal brio.

 

Pour un prix convenu, ces Sophistes, empruntant aux Eléates la méthode de la dialectique, apprenaient donc à soutenir n'importe quelle thèse, mettant en relief les multiples points de vue qui s’offrent dans une affaire.  Si l'on peut prouver une chose et son contraire, alors rien n’est stable ; ainsi les Sophistes ébranlent-ils les vérités traditionnelles tant morales que religieuses. La porte est ouverte au relativisme, au scepticisme, voire au nihilisme : si tout est vrai, alors rien n'est vrai.

 

Le relativisme des Sophistes est perceptible essentiellement dans quatre domaines :

 

. dans la pensée du droit : quel est le fondement des lois en vigueur ? mettant en évidence l’opposition entre le droit naturel et la convention.

Le personnage d’Hippias chez Platon formule cela ainsi : « mais la loi tyran des hommes oppose sa contrainte à la nature. »

Thrasymaque explique que le droit naturel est l’instrument des puissants pour opprimer les plus faibles. Calliclès enseigne le contraire, à savoir que la loi est un moyen qu’emploient les faibles pour se protéger des forts.

 

. dans la philosophie morale : même les valeurs morales n’existent pas par nature, mais sur la base de conventions. C’est pour cette raison qu’elles revêtent des significations différentes selon les époques et les lieux où elles sont en vigueur.

 

. dans la religion : la religion est expliquée de la même façon que le droit, comme une invention de l’homme.

Critias explique : « mais, puisque par les lois ils étaient empêchés par la force, au grand jour, d’accomplir leurs forfaits, mais qu’ils les commettaient à l’abri de la nuit, alors, je le crois, un homme à la pensée astucieuse et sage inventa la crainte des dieux pour les mortels, afin que les méchants ne cessent de craindre d’avoir compte à rendre de ce qu’ils auraient fait, dit, ou encore pensé, même dans le secret. »

 

On trouve un autre argument chez Prodicos : selon lui, les dieux sont l’expression de sentiments humains, plus particulièrement de la gratitude. Les hommes projettent tout ce qui leur est utile dans un être divin, comme firent par exemple les Egyptiens avec le Nil. »

 

. dans la théorie de la connaissance : c’est dans ce domaine que se fait sentir durablement l’effet de la relativité. Les Sophistes devenus les plus célèbres sont Gorgias de Léontium et Protagoras d'Abdère (484-404).

 

Gorgias : né au début du Vème siècle à Léontium, petite ville proche de Syracuse en Sicile, il mourut presque centenaire vers 380 après avoir écrit un traité Sur le Non-être ou sur la Nature qui renverse les principes des Eléates sur l'Etre. Poussant très loin le scepticisme, il établit successivement trois principes : le premier, qu'il n'y a rien, le second, que, même s'il y a quelque chose, ce quelque chose est inconnaissable à l'homme, le troisième, que, même si ce quelque chose est connaissable, il ne peut être ni divulgué ni communiqué à autrui.

 

C’est pour cette raison que toute tentative pour trouver et pour exprimer un être objectif est d’emblée rejetée.

 

Protagoras : sa philosophie est comme une déclinaison des principes d'Héraclite : "rien n'est", "tout coule" ou "tout court". Protagoras associe à ce mobilisme universel la relativité d'un phénoménisme intégral : "Rien n'est vrai "(en soi).

 

Pour chacun, la chose apparaît en fonction des circonstances et de l'environnement. Chaque homme étant en quelque sorte un centre de perspective, la chose lui apparaît différemment de la manière dont elle apparaît à son voisin. Selon Protagoras, la vision naît de la rencontre de deux flux, un flux venu des choses et un flux venu de l'œil : il y a donc autant de visions du monde que de centres de perspective. Mais aucune ne saurait s'imposer avec la prétention d'être totale, ni commune à tous. Il y a pour un événement donné, autant de protagonistes que d'opinions constituées pour chacun selon ce qu'il a vécu. Donc, "l'homme est la mesure de toute chose, de celles qui sont, de leur existence, de celles qui ne sont pas, de leur non-existence". Aucune opinion ne rassemble toutes les expériences.

 

La formule de Protagoras, "l'homme est la mesure de toute chose" est l'expression d'un pessimisme aussi réel que courageux face à l'incapacité humaine de comprendre les phénomènes dans leur totalité et de parvenir à la vraie connaissance des choses. Il n'y a donc pas de vérité en soi, mais des vérités particulières à chaque individu, ce qui ne doit cependant pas décourager l'homme.

 

Les Sophistes vont donc, du nihilisme de Gorgias au pessimisme de Protagoras, déclencher une révolution intellectuelle. Les idées émises par les Sophistes ébranlent les certitudes comme les valeurs traditionnelles morales et religieuses. Les livres de Protagoras ont été brûlés à Athènes et l'épisode de ces livres brûlés est déjà une annonce de la prochaine condamnation de Socrate, même si Socrate s’opposera aux Sophistes.

 

Les Sophistes ont acquis une mauvaise réputation et dans le langage courant "sophiste" est devenu synonyme de raisonneur sachant par l'art de la parole induire l'auditeur en erreur, un charlatan du discours. Platon, dans le Gorgias, a dessiné en Calliclès une figure de sophiste cynique et immoral. Depuis un siècle environ, on commence à voir en eux, non plus seulement des rhéteurs vaniteux ou des jongleurs d’idées sans principes, mais des penseurs sérieux, parfois tragiques.

 

 

II - Socrate (469-399) et la conscience de l'homme

 

Socrate n'est pas un philosophe comme les autres. Il est le totem de la philosophie occidentale. Il tient la place exceptionnelle du fondateur de l’éthique philosophique bien qu'il soit enveloppé dans une obscurité sacrée puisque nous ne connaissons avec certitude presque aucune de ses pensées. Nous n'atteignons Socrate qu'indirectement par Platon. Pourtant, il représente une telle révolution que tous les autres avant lui sont rangés dans la catégorie des présocratiques. Quasiment, tous  les systèmes philosophiques ultérieurs – aussi divergents soient-ils -  se réclament de lui.

 

Socrate est partout, certes, dans l'œuvre de Platon, mais c'est un Socrate de plus en plus repensé. Comment faire la part de ce qui appartient à Platon et de ce qui revient à Socrate ?

 

Socrate était laid dans un monde qui faisait de la beauté la marque du divin. Il était chauve, doté d'un nez épaté et portant la barbe. Sa laideur, choquante en elle-même chez les Grecs, fit probablement plus que toutes les théories pour introduire la distinction entre l'être et le paraître.

 

 

1 - La vocation de Socrate

 

Une tradition fut consignée par Platon dans l’Apologie de Socrate. Socrate se serait rendu lui-même à Delphes, à moins que ce ne soit l'un de ses amis, et en aurait rapporté un étrange oracle proclamant que Socrate était l’homme le plus sage d’Athènes. Or, Socrate ne se croit pas sage. Il sait même qu'il ne l’est pas et s'étonne de la réponse qui a été donnée par l'oracle. Alors il questionne un homme politique, puis un artisan, un homme de la rue, un scientifique et la conclusion s'impose à lui : s'il est sage, c'est parce qu'il sait, lui, qu'il ne sait rien. Les autres croient savoir, s'enferment dans de vaines certitudes, mais seul Socrate sait qu'il ne sait rien et c’est en cela que réside sa sagesse.

 

Si l'on en croit la tradition rapportée par Platon, dès lors Socrate se dresse alors contre les outrances des Sophistes ; il pique, tel un taon, les consciences endormies dans le bon sommeil des idées reçues. Il dénonce inlassablement les incohérences et les sottises de l'opinion commune, provoque ceux qui se posent en promoteurs de la pensée, de Gorgias à Alcibiade en passant par Hippias qui ne voient pas que leur savoir n'est qu'une ignorance qui s'ignore. Il paralyse l'interlocuteur sûr de lui-même en le faisant se contredire.

 

Dans L'Apologie de Socrate, Platon lui fait tenir ces propos : "Si vous me faites mourir, vous ne trouverez pas facilement un autre homme qui, comme moi, ait été littéralement, si ridicule que le mot puisse paraître, attaché à la ville par le dieu comme le taon à un cheval grand et généreux. C'est ainsi, je crois, que le dieu m'a attaché à la ville : je suis le taon qui, de tout le jour, ne cesse jamais de vous réveiller. "

 

Athénien de souche, il ne tiendra pas à proprement parler école (l'école de Socrate, c'est la place publique, la rue) puisqu'il ne demande aucune rétribution, mais il est entouré d'un cénacle de disciples fervents. Il n’écrit point, mais il devient très tôt le personnage central d'un véritable genre littéraire, la "discussion socratique" qui servit de mode d'expression philosophique à une génération entière.

 

2 - Sa méthode : le dialogue qui fait surgir la vérité de deux consciences

 

Socrate lève son bâton et dit : "Arrête-toi, mon ami, et causons un peu. Non d'une vérité que je détiendrais, non de l'essence cachée du monde, mais de ce que tu allais faire quand je t'ai rencontré. Tu croyais cela juste ou beau ou bon puisque tu allais le faire, explique-moi donc ce que sont la justice, la beauté, la bonté."

 

Il part donc du jugement de chacun à propos de ce que chacun croit connaître. Ainsi naît le dialogue. C'est l'artisan, l'artiste, le pilote, le médecin, le politique que Socrate questionne, chacun d'eux se préoccupant de l'utile au gré des impulsions et en vertu d'un métier qui veut que la bonne chaussure chausse juste, que le bon bouclier soit celui qui protège bien, que la navire arrive à bon port ou que la médecine guérisse. Mais si chacun se préoccupe de l'utile, aucun ne le connaît dans son universalité.

 

Socrate croyait dans la force du dialogue qui, s'il est bien mené, peut conduire les interlocuteurs vers une vérité commune qu'ils ignoraient l'un et l'autre au début de la discussion. Car le disciple est pour le maître l'occasion de se comprendre et de même, le maître pour le disciple. Le dialogue est le véritable discours vivant et animé. Socrate n'est pas un maître qui communique sa manière de voir puisqu'il affirme au contraire ne rien savoir, ne rien avoir à enseigner, mais le dialogue (dia-logos) fait surgir et s'enrichir deux consciences, deux raisons, deux logos.

 

C’est donc par le dialogue que Socrate prétend découvrir la vérité : le logos, langage raisonné, est le lieu de notre vérité.

 

La vérité naît donc du dialogue. Socrate espère "accoucher" son interlocuteur d'une vérité. Pour la déterminer, il part du particulier, de ce que l'on dit dans les rues, de ce que les gens pensent, pour remonter à l'universel. Le grand mérite de Socrate est donc d'avoir établi que par un travail en commun, par le dialogue, on peut parvenir au discours juste tandis que le Sophiste parle devant les autres mais non avec les autres. C'est le discours qui est le lieu de la vérité.

 

Quand il parle, il use de l'ironie au sens grec du terme, c'est-à-dire de l'interrogation, naïve en apparence qui débusque l'adversaire, dévoile les apories (impasses) de son raisonnement. L'ironie socratique, c'est de questionner en feignant l'ignorance. Son métier, dit-il, est la maïeutique. Sa mère, sage-femme, accouchait les corps ; il accouche les esprits et les âmes en leur révélant les vérités cachées qu'ils portent en eux sans le savoir.

 

Le "Connais-toi toi-même" dépasse évidemment la connaissance, la simple introspection sur soi-même et vise à une recherche de ce qu'il y a d'essentiel dans l'homme. C'est une invitation à réfléchir sur la condition humaine, et une connaissance de l'homme qui dépasse l'individualité de chacun.

 

Il se compose de deux grandes phases :

. le chemin ascendant  grâce à l’analogie : l’analogie permet de comprendre la relation de la partie au tout, permet de relier le particulier à l’universel, et le monde sensible au monde intelligible. Permet d’établir des liens entre des choses qui semblaient ne rien avoir entre elles, des expérience dissemblables ou contradictoires….

 

. le chemin descendant grâce à la vérification : soumettre l’hypothèse obtenue à l’épreuve des faits concrets.

 

Ce que l’on a découvert est-il une loi générale ou y a t- il des exceptions ? si oui, il faut affiner son raisonnement. Ce dialogue permet d’affiner son raisonnement et d’arriver à un jugement plus large et plus universel que celui de départ.

 

3 - La morale de Socrate  : le rôle de la vertu et la dignité de l'homme

 

. Il vaut mieux subir l'injustice que la commettre

 

Platon, dans le Gorgias, a dessiné en Calliclès une figure de sophiste cynique et immoral, pour qui il vaut mieux commettre l'injustice que la subir. Socrate adopte et défend par sa mort la position contraire. Commettre l'injustice dégrade l'homme. Donc l'injustice est toujours un mal non pas parce qu'elle est punie, mais parce que toute injustice suppose une dégradation de l'âme. Le plus grand mal n'est pas la mort.

 

Jusque dans l’injustice subie, le bonheur du sage reste entier puisqu’il naît de la cohérence entre la pensée et les actes. Pour le sage, selon Socrate, seule compte la rectitude de ses actes, qui peut être préservée dans la pire des situations.

 

. Personne ne fait le mal volontairement

 

Quand un homme agit, c’est toujours parce qu’il se propose d’atteindre quelque chose qu’il considère comme bon. D’où vient alors le mal ? Le mal, dit Socrate, vient de ce que l’homme se trompe au sujet du bien. Il prend un faux bien pour un vrai bien, il préfère un moindre bien à un plus grand bien, il sacrifie un grand bien pour obtenir un moindre bien. Il se trompe. Le mal vient de l’ignorance. Développer, assurer le sens du vrai bien chez l’homme, telle est pour Socrate la tâche essentielle. Le bien est l’aptitude spécifique de l’âme humaine, sa vertu (arétè). La connaître et l’atteindre est le plus haut devoir de l’homme.

 

Socrate réalise d’une manière idéale l’unité de la pensée et de l’action.

 

. la voie du bonheur par la vertu

 

Socrate distingue quatre types de biens :

. le bonheur qui se suffit à lui-même ;

. le bien constitutif du bonheur est la vertu, qui ne dépend de rien d’extérieur à soi-même ;

. les biens secondaires  richesse, santé qui dépendent de soi et des conditions extérieures. Ne pas les rechercher comme fins en soi ;

. les biens accessoires ou de consommation dont la valeur est purement instrumentale.

 

« Le bien suprême est la vertu, elle devrait être le but qui guide toutes nos actions, puisque si nous obtenons ce bien, nous serons heureux. »

 

La vertu est un savoir pratique composé de cinq qualités : courage, tempérance, justice, piété, enfin la sagesse.

 

 

5 - L'influence de Socrate

 

L'histoire de la philosophie au IVème siècle est toute marquée par l'influence de Socrate dont s'impose plus la méthode que la doctrine. II n'est guère de philosophes qui ne se réclament de lui. Cyniques, Cyrénaïques, Académiciens, Sceptiques ... tous se proclament ses héritiers.

 

On distingue parfois les "petits Socratiques" (Euclide de Mégare dont les successeurs furent les Mégariques, les plus forts dialecticiens de l'antiquité ; Antisthène qui ouvre la tradition cynique avec son disciple Diogène ; Aristippe de Cyrène, fondateur de la lignée hédoniste) et les "grands Socratiques" : Platon et Aristote.

 

Socrate est le philosophe  charnière qui ouvre l'histoire de la philosophie occidentale.