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Visions de l'homme et du monde chez Platon

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

 

Dans les dialogues de jeunesse de Platon, les dialogues dits «socratiques», on ne fait qu’entrevoir, deviner le plan des essences, des Idées, qui ne constituent pas encore un univers organisé. le travail de structuration, la méditation constructive sur une vision cohérente et globale de l’univers et de l’homme est la tâche des grands dialogues : le «Banquet », le «Phédon», «Phèdre», La «République», le «Timée». Chacun de ces dialogues majeurs de Platon contient une représentation du monde et de l’homme sur laquelle se construira la philosophie occidentale jusqu’à nos jours.

 

Les différents niveaux de connaissance : le mythe de la Caverne et l'image de la Ligne

 

Le VIIe livre de La République débute par un des textes les plus célèbres de Platon : l’allégorie de la Caverne. Les prisonniers de la Caverne sont notre image ; la prison est notre monde sensible ; les véritables réalités constituent le monde intelligible et aux limites de ce monde intelligible, se trouve l’idée de Bien qu’on n’aperçoit qu’avec peine mais qui est à l’origine de toute lumière. Les Idées - le Beau, le Bon, le Juste - sont le modèle, la structure, la formule du monde sensible. Elles seules représentent la réalité véritable, absolue, éternelle, dont les objets visibles ne sont que des reflets.

La théorie des Idées est l’un des aspects les plus puissants du platonisme ; une dynamique ascensionnelle arrache l’esprit à la simple vision des reflets, pour l’amener jusqu’au domaine radieux du Bien, au terme d’une inéluctable progression guidée par l’Amour. Mais la question consiste maintenant à savoir comment passer du monde sensible auquel nous sommes attachés, au monde intelligible, au monde supérieur des Idées. Pour passer du monde sensible au monde intelligible, notre âme doit opérer un mouvement de conversion et de remontée vers son principe. La chose est difficile car nos yeux se sont habitués à la pénombre de notre prison et le passage de l’obscurité à la lumière nous aveugle ; c’est pourquoi, si nous parvenions à libérer ces prisonniers, la plupart d’entre eux chercheraient à revenir au fond de leur prison et maudiraient leurs libérateurs. Le fait que Platon utilise l’image de la Caverne, qui vient des Orphiques (1) et qui évoque aussi le poème d’Empédocle (2) et la grotte d’Ida en Crète (3), nous place dans une perspective initiatique : c’est dans cette Caverne que se tenaient, dit-on, les mystères de Zeus, où Pythagore lui-même aurait reçu l’initiation.

 

Le message de cette allégorie de la Caverne se retrouve à la fin du livre VI de La République sous l’autre image fondamentale utilisée par Platon pour décrire les différents niveaux de connaissance, l’image de la Ligne (4). Il y a d’abord les ombres et les mirages, objets de simple conjecture, puis les choses sensibles elles-mêmes auxquelles se rapporte la perception. Puis, on peut s’élever aux objets idéaux des mathématiques, saisis par voie discursive, et enfin, on peut accéder aux Idées qui sont l’objet ultime de la connaissance. Cela ne s’accomplit en plénitude que dans le rayonnement dispensé par l’Un-Bien.

 

La tripartition de l'âme et son immortalité : l'attelage ailé du «Phèdre», le «Phédon»

 

Dans l’admirable mythe du Phèdre, l’âme humaine est comparée à un char ailé tiré par deux chevaux de nature foncièrement différente. L’attelage se compose d’un cheval noir, d’un cheval blanc et d’un cocher. Alors que le cheval blanc est beau, bon, noblement docile, le noir, en revanche, tire brutalement dans le sens de ses appétits. Tout cela pour dire que l’âme humaine est tripartite. D’une part, il y a les pulsions charnelles, la dictature des appétits élémentaires (epithumia) ; d’autre part, il y a les élans généreux du «coeur», de l’honneur, du courage (thumos). Il y a enfin la raison, logique et régulatrice (noüs). Le rôle du cocher n’est pas d’abattre la bête noire, si brutale, ni d’anesthésier les emportements, parfois trop fougueux, du cheval blanc. Il lui revient, par son habileté et sa sagesse, d’assumer son attelage, de dresser les deux chevaux. C’est à lui que revient de leur assigner un but et de leur imposer la bonne allure.

C’est ce qu’attestent les deux autres textes de Platon (Timée, 69, c, et La République 436, a) qui distinguent trois parties dans l’âme humaine, les deux premières parties étant mortelles, la troisième seule étant immortelle. La première partie de l’âme est la concupiscence et son siège est dans le bas-ventre ; le coeur en constitue la seconde partie ; l’esprit est la seule partie de l’âme qui soit immortelle et a son siège dans la tête. Cette tripartition de l’âme a une portée sociologique dans La République où la cité de Platon est divisée en trois classes de citoyens correspondant aux trois parties de l’âme. Il y a les citoyens occupés aux tâches économiques, les producteurs. Il y a les gens d’armes, chargés de la défense de la Cité. Enfin, il y a ceux en qui se réalise la plénitude de la raison, les philosophes gouvernants. L’harmonie de cet ensemble tripartite, à savoir la Justice, ne peut se réaliser que par la gestion éclairée des philosophes-gouvernants.

 

La théorie de la réminiscence : le "Ménon"

 

«Ainsi, immortelle et maintes fois renaissante l’âme a tout vu, tant ici-bas que dans l’Hadès, et il n’est rien qu’elle n’ait appris ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que, sur la vertu et sur le reste, elle soit capable de se ressouvenir de ce qu’elle a su antérieurement» Ménon, 81b. C’est dans le Ménon qu’est exposée de manière systématique et argumentée l’idée d’une connaissance prénatale qui appartiendrait à l’âme indépendamment de tout apprentissage. Le philosophe allemand Leibniz écrit : «Dans ce que Platon appelle Réminiscence, il y a quelque chose de solide et même plus, car nous n’avons pas seulement une conscience de toutes nos pensées passées, mais encore un pressentiment de toutes nos pensées futures.»

 

Dans cette vision de la Réminiscence de Platon, la certitude que nous avons de l’existence d’une telle connaissance antérieure fait de nous des êtres pour qui l’acte de chercher est une nécessité, la première tâche de la pensée. Puisque nous savons aussi qu’au terme du processus de la Réminiscence ou de l’anamnesis, le rappel à la conscience des vérités possédées de façon latente par l’âme est possible, nous disposons de toute l’assurance requise pour chercher à connaître davantage, pour étendre notre connaissance, pour la transmettre, pour l’enseigner surtout. Puisque ces connaissances n’ont pas été apprises dans la vie présente, c’est qu’elles appartenaient à l’âme avant son incarnation. Cette certitude nous assure qu’il est nécessaire de les chercher et qu’il est possible de les découvrir.

 

La sublimation de l'Amour : le “Banquet”

 

L’éthique du dialogue est, chez Platon, l’exercice spirituel par excellence et il est lié à une autre démarche fondamentale, la sublimation de l’amour. Selon le mythe de la préexistence des âmes, l’âme a vu, lorsqu’elle n’était pas encore descendue dans le corps, les Formes, les Idées transcendantes. Tombée dans le monde sensible, elle les a oubliées, elle ne peut même plus les reconnaître intuitivement dans des images qui se trouveraient dans le monde sensible. Seule la Forme de la Beauté a le privilège d’apparaître encore dans ces images d’elle-même que sont les beaux corps. L’émotion amoureuse que l’âme ressent devant tel beau corps est provoquée par le ressouvenir inconscient de la vision que l’âme a eue de la beauté transcendante dans son existence antérieure. L’être humain peut s’élever de la contemplation d’un beau corps à celle des beaux corps, «puis à celle des âmes pour atteindre enfin la pure essence du Beau en soi, qui éclate dans l’âme comme la vision de l’ultime mystère pour l’initié au terme de cette prodigieuse ascension qui est à proprement parler la dialectique de l’amour».

Comme le dit la prêtresse Diotime de Mantinée dans le Banquet, sous l’effet de l’attraction inconsciente de la Forme de la Beauté, l’expérience de l’Amour s’élève de la beauté des corps à celle qui est dans les âmes, puis dans les actions et dans les sciences, jusqu’à la vision soudaine d’une beauté merveilleuse et éternelle, vision analogue à celle dont l’initié jouit dans les mystères d’Eleusis, vision qui dépasse toute énonciation, tout discours, mais engendre la vertu dans l’âme.

Fils de Penia, la pauvreté et de Poros, l’abondance, Eros, l’Amour, est un médiateur chargé de traduire et de transmettre aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux. Il est un intermédiaire dans la mesure où il est ce par quoi l’homme tente de faire cesser la séparation originelle, il est ce qui tente de réunir l’homme à lui-même. Il est le lien qui unit le Tout à lui-même, car ce que l’amour aime ce n’est pas tel ou tel bel être mais la beauté en elle-même. Le désir de procréation est le symbole de notre désir d’immortalité. Dès lors se déploient toutes les idées de Platon sur l’Amour : c’est l’Amour qui nous permet de parvenir aux Idées mais le concept d’Amour chez Platon permet aussi d’éclairer le sens du Logos.

 

La création de l'univers, le Même et l'Autre : le «Timée»

 

Le Timée, dialogue majeur de Platon, esquisse une très vaste cosmologie. Le monde a été fait d’après un «modèle» par le démiurge. L’acte créateur du divin artisan part de deux réalités, la matière agitée et chaotique et le monde harmonieusement ordonné des Idées, et il cherche à modeler la première sur le second. Si bien que notre monde est l’image et la copie d’un monde éternel. Le monde éternel est un être vivant qui possède une âme. L’âme du monde a été faite par le démiurge en mélangeant la substance indivisible et la substance divisible ; il a ainsi obtenu une troisième substance contenant du Même et de l’Autre, puis il a mélangé ces trois substances et les a combinées toutes trois en une substance unique.

«L’âme est donc formée de la nature du Même et de la nature de l’Autre et de la troisième substance. Et composée du mélange de ces trois réalités, elle se meut d’elle-même en cercle en tournant sur elle-même. Et selon qu’elle entre en contact avec un objet qui possède une substance divisible ou avec un objet dont la substance est indivisible, elle proclame en se mouvant par tout son être propre, à quelle substance il est identique et de laquelle il diffère.» (Le Timée -3 7ab). Puis le démiurge refit un mélange dans le cratère où il avait fondu l’âme du Tout et le partagea en un nombre d’âmes égal à celui des astres et leur enseigna la nature du Tout. Ensuite ces âmes furent jetées dans les instruments du temps et jointes à un corps. Mais les âmes sont troublées par les mouvements de la terre, de l’eau, de l’air et du feu si bien qu’au lieu d’avoir des connaissances, elles n’ont que des sensations. Quand les révolutions de l’âme l’emportent sur l’afflux des substances qui composent le corps, les âmes «donnent à l’Autre et au Même leurs noms exacts, et elles font en sorte que celui qui les possède acquiert le bon sens» (Le Timée - (44, b).

Telle est donc la tâche de la dialectique platonicienne : discerner le Même et l’Autre, à l’image du démiurge.

 

Notes

(1) L’orphisme est un courant religieux de la Grèce antique (560 av. J-C), connu par un ensemble de textes et d’hymnes. L’âme humaine est condamnée à un cycle de réincarnations dont seule l’initiation pourra la faire sortir, pour la conduire vers la conscience de l’immortalité

(2) Philosophe, ingénieur et médecin grec du Ve siècle av. J.-C., auteur de deux poèmes De la nature et les Purifications

(3) Caverne située sur le versant nord du mont Ida en Crète, où serait né Zeus, que sa mère Rhéa a voulu soustraire à son père Cronos qui voulait le manger, pour échapper à une malédiction selon laquelle un des enfants de Cronos règnerait à sa place

(4) Lire dans Hors série n°2 de la revue Acropolis, Socrate, l’actualité du dialogue, de Thierry Adda, page 12, L’itinéraire de la conscience avec le Paradigme de la ligne.