L'ésotérisme dans l'antiquité

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

La fin de l'époque archaïque de la Grèce (VllIème - Vlème siècles avant J.-C.) est une époque essentielle pour le sujet qui nous intéresse. J’ai retenu cinq courants qui correspondent aux critères que nous avons vus dans l’article précédent :

 

. Le courant orphique, ou l’orphisme, cherche à délivrer l'âme, à la purifier. L'existence humaine est pour les Orphiques la conséquence d'un crime. L'enfant divin Dionysos Zagreus, fils de Zeus et de Perséphone, est mis en pièce et dévoré par les Titans. Mais Zeus les foudroie et de leurs cendres naissent les hommes, en qui l'élément titanique s'oppose à l'élément divin. Le but de la “ vie orphique” est de faire triompher, par la purification, la parcelle de lumière sur l’obscurité.

Dans l’orphisme, on va surtout trouver la notion de Nature vivante, le lien de l’homme avec tous les règnes de la Nature, et l’expérience de la transmutation.

 

. L'École de Pythagore, puis le pythagorisme, est fondée sur la notion de l'harmonie qui règne dans l’univers, le rôle dominant des Mathématiques et de la Musique, pour vivre le lien avec le Cosmos. C’est aussi une discipline d'affranchissement, de libération des contraintes terrestres. On attribue à Pythagore l’expression : Soma = Sema, le physique est le tombeau de l’âme.

Dans le pythagorisme, on va trouver les quatre composants essentiels, plus celui de la transmission.

 

. Les institutions des Mystères, en particulier ceux d'Eleusis, mais aussi d’autres moins connus, enseignent l'immortalité après un parcours de “descente” dans le monde souterrain et de “montée” vers le monde céleste. Les philosophes grecs sont presque tous initiés aux mystères d'Eleusis. Platon, dans l'Apologie de Socrate, nous le présente comme un initié. Socrate affirme que si son âme survit avec pleine conscience d'elle-même, il verra après sa mort les Juges de l'au-delà. Platon, dans ses dialogues, fait souvent allusion à ce qui se passe dans les cérémonies initiatiques liées à l’institution des Mystères.

 

Les Mystères ont existé partout dans le monde antique : les témoignages nous apprennent qu'en Grèce, ils étaient fort nombreux, chaque divinité ayant les siens : Mystères de Zeus en Crète, Mystères de Dionysos, des Dioscures Castor et Pollux, d'Athéna... Mais les Grecs parlent surtout des Mystères de Déméter et de sa fille Perséphone ou Coré (les Mystères d'Eleusis), et des Mystères de Samothrace.

Dans les Mystères, on va trouver les quatre composants essentiels, et surtout l’expérience de la transmutation.

 

. Le Stoïcisme, courant philosophique d’origine grecque, comporte des éléments ésotériques évidents par l’accent mis sur une vision de l’univers comme une totalité organique garantissant l’accord entre les choses terrestres et célestes. On y trouve donc les deux premiers composants, les correspondances universelles et la Nature vivante. Les autres critères sont moins présents, sauf celui de la transmission.


. Enfin, le néo-platonisme, de Plotin à Damascius, enseigne des méthodes permettant d’accéder à une réalité transcendante, et de décrire cette réalité dans sa structure et ses articulations. D’où la description de hiérarchies intermédiaires, les fameuses médiations, l’importance de la purification chez Plotin pour la transmutation intérieure. Porphyre, Jamblique, Proclus sont les néo-platoniciens les plus présents dans la littérature ésotérique ultérieure. Dans le néo-platonisme, on trouve tous les composants de l’ésotérisme, à la différence du platonisme (où la notion de médiation est beaucoup moins présente).

 

 

1 - La voie orphique, la Nature vivante, la mémoire de l'immortalité, l'expérience de la transmutation


L’orphisme se développe dans le monde hellénique au VIème siècle avant notre ère. Il est sûrement antérieur. Il conteste radicalement la vision transmise par Homère, sur la séparation hommes/dieux et la vision de l’âme défunte qui serait définitivement prisonnière de l’Hadès.

 

La croyance orphique affirme l’immortalité de l’âme en se fondant sur le mythe du dieu Dionysos démembré par les Titans, prouvant la double nature de l’homme, la nature divine de son âme, et la nature terrestre de son corps. L’orphisme incite l’âme à se libérer du corps au terme de vies successives et ainsi rejoindre le divin originel.


La Nature vivante

Orphée est le grand héros de la Thrace ; il est avant tout magicien et poète. Il est souvent présenté comme le fils d’Apollon et de Calliope, considérée par Hésiode comme la première des Muses, dans sa Théogonie.

 

Orphée chante et joue de la lyre avec un art tel que les bêtes sauvages accourent autour de lui pour l’entendre et que les arbres eux-mêmes le suivent. Orphée peut donc contacter, grâce aux Muses, tous les plans de l’existence, minérale, végétale, animale et humaine. Il représente la maîtrise de l’homme qui peut accéder aux trésors cachés des différents plans de l’univers. Il descend aux Enfers chercher son épouse Eurydice, et même s’il échoue, il symbolise le lien avec l’au-delà.

 

Orphée nous enseigne la capacité de l’homme de rentrer en correspondance avec les différents plans de la nature, d’en maîtriser les lois et de voyager entre la vie et la mort, de faire le lien entre les deux rives de l’existence. Il est le maître des correspondances, du langage symbolique qui permet de communiquer entre la vie et la mort. La poésie, le chant, la musique sont des médiations pratiquées par les orphiques.

 

L'expérience de la transmutation

Le mythe de Dionysos Zagreus raconte l’origine de l’homme, et sa double nature, céleste et terrestre. Le meurtre du jeune Dionysos par les Titans s’effectue sous la forme d’un sacrifice sanglant, inversé, puisque les chairs de l’enfant sont d’abord bouillies avant d’être rôties. Les Titans, qui ont goûté de cette cuisine monstrueuse, sont foudroyés par Zeus, et de leurs cendres, naissent les premiers hommes, marqués par une double ascendance, titanique et dionysiaque. La première est l’esprit de violence, la propension au mal ; la seconde est d’origine divine. Un ascétisme rigoureux permet de purifier l’âme et de la libérer de la « prison » du corps où elle est enfermée.

 

L’orphisme relie deux divinités essentielles du panthéon grec, Apollon et Dionysos. Orphée a le même attribut qu’Apollon, la lyre, source d’harmonie. Et il connaît le même démembrement tragique que Dionysos. La recherche de l’harmonie, mais aussi la transgression, l’extase, l’enthousiasme, permettent de concilier les contraires et de rejoindre l’unité.

 

Les lamelles d’or orphiques, retrouvées dans des sépultures de Grande Grèce, de Crète et de Thessalie, contiennent des instructions destinées à guider dans l’autre monde l’âme dûment initiée. Tous les textes de ces lamelles nous parlent de l’espérance d’être délivré des contraintes de la vie terrestre, et d’atteindre, grâce à l’initiation, un état de béatitude ou de sérénité.

Voici le texte de la plus complète d’entre elles, découverte en Crète en 1969, datée de la fin du Vème ou du début du IVème siècle avant J.-C.  :

 

« A Mnémosyne est consacré ce (dit) : (pour le mystes) sur le point de mourir.

Tu iras dans la demeure bien construite d’Hadès : à droite il y a une source,

A côté d’elle se dresse un cyprès blanc ;

C’est là que descendent les âmes des morts et qu’elles s’y rafraîchissent.

De cette source tu ne t’approcheras surtout pas.

Mais plus loin, tu trouveras une eau froide qui coule

Du lac de Mnémosyne ; au-dessus d’elle se tiennent des gardes.

Ils te demanderont, en sûr discernement,

Pourquoi donc tu explores  les ténèbres de l’Hadès obscur.

Dis : « (Je suis) fils de la Terre et du Ciel étoilé.

Je brûle de soif et je défaille ; donnez-moi donc vite

A boire de l’eau froide qui vient du lac de Mnémosyne ».

Et ils t’interrogeront, par le vouloir du roi des Enfers.

Et ils te donneront à boire (l’eau) du lac de Mnémosyne.

Et toi, quand tu auras bu, tu parcourras la voie sacrée,

Sur laquelle aussi les autres mystai et bacchoi avancent dans la gloire ».

 

Tous les textes orphiques mettent en évidence l’importance de l’initiation, d’un mode de vie nécessaire pour répondre aux questions, traverser les enfers et parcourir la voie sacrée. Nous trouvons, dans ces enseignements, la notion de l’ascèse-purification. Le mot « ascèse » vient du grec askèsis dont le sens propre est « pratique » ou « entraînement ». En se livrant à l’ascèse, l’homme cherche à  diminuer son animalité, voire à la supprimer. Il se transmute.

Chez les Orphiques, le fait de se souvenir est lié à la capacité de revenir à l’origine, alors que l’esprit et l’âme ne sont pas encore alourdis d’une partie corporelle. C’est grâce à la Mémoire que l’homme peut vaincre l’oubli, dû aux vicissitudes de la naissance et de la mort, et devenir conscient de son origine.

 

2 - La voie pythagoricienne, la science des correspondances, l'expérience de l'immortalité, de l'unité.

 

L’école pythagoricienne se développe à Crotone, dans le sud de l’Italie,  au VIème siècle avant J.-C. Elle est le premier modèle d’une Ecole de philosophie en Occident. C’est à Pythagore que nous devons le terme de « philosophe », pour désigner l’homme qui se met en quête de la sagesse, par amour pour elle.

 

Son nom Pythagore signifie « celui qui a été annoncé par la Pythie ». Si la figure historique de Pythagore est entourée de mystère, son influence, celle de son école et de sa pensée sont immenses.

 

Les Pythagoriciens sont les premiers à mettre en évidence les couples d’opposés qui fonctionnent dans la nature et dans l’homme ; ils enseignent que toutes les choses sont composées de contraires ou d’opposés : un et multiple, limité et illimité, impair et pair, masculin et féminin, repos et mouvement, lumière et obscurité.

 

Mais ils enseignent aussi l’harmonie, c’est-à-dire la science et l’art des rapports entre les sons, les hommes et toutes choses de ce monde. L’harmonie est l’image même de l’univers et l’expression des lois qui régissent les révolutions des planètes. La « musique des sphères » est l’expression de cette harmonie. La musique ayant une valeur éducatrice fondamentale, les lois qui la régissent sont parmi les plus importantes pour les pythagoriciens.

 

En partant de l’Un, des nombres et de leurs rapports, Pythagore nous transmet une clé essentielle pour comprendre et vivre l’harmonie avec les autres et avec le cosmos.

 

La décade pythagoricienne. Les nombres sont tous engendrés par l’unité déterminante et la dyade indéterminée, elles-mêmes dérivées d’un Principe unique. Tout part de l’Un pour s’y résoudre. L’harmonie guide toutes choses sous la forme du Nombre. Les mathématiques permettent ainsi de comprendre le passage de l’Un vers le multiple, puis de remonter du multiple vers l’Un.

 

Les Pythagoriciens ont aussi une vision de l’immortalité : une partie en l’homme est en rapport avec la monade, c’est-à-dire l’unité, et une autre partie est associée à la multiplicité. L’âme est immortelle dans son essence et le corps, lui, est mortel.

 

La transmission des enseignements

Comme dans l’institution des Mystères, l’enseignement pythagoricien est donné par niveau, de manière progressive et commence par une préparation du disciple. Pour le premier niveau d’admission dans l’école, on nous parle des « acousmatiques », avec un travail de silence et d’écoute, avant le passage éventuel au niveau des « mathématiciens » qui sont ceux que l’on nomme réellement « Pythagoriciens ».

 

3 - Les Mystères grecs, Eleusis et Samothrace, l'expérience de la transmutation


Le mot Mystères est en relation avec deux mots grecs, myésis, qui veut dire “action de fermer la bouche”, et myste signifiant “celui qui a la bouche fermée”. L'enseignement des Mystères est lié à une pédagogie progressive suivant des degrés, et à la notion de secret.

 

L’idée fondamentale des anciens Mystères grecs est celle de la mort et de la renaissance. Le seul récit à la première personne d’une expérience des Mystères nous vient d’Apulée, au IIème siècle de notre ère. Un passage célèbre du livre XI des Métamorphoses décrit l’initiation de l’auteur aux Mystères d’Isis.

 

« Heureux qui possède, parmi les hommes de la terre, la Vision de ces mystères ! Au contraire, celui qui n’est pas initié aux saints rites et celui qui ni participe point n’ont pas de semblable destin, même lorsqu’ils sont morts dans les moites ténèbres ».

 

Les auteurs anciens nous en donnent pourtant de nombreux témoignages. Pour n’en citer que quelques-uns, Pausanias nous parle des Mystères des Dioscures à Amphissa, des Cabires à Thèbes ; Porphyre nous parle des Mystères de Zeus et de Dionysos en Crète ; Origène, de ceux d’Hécate à Egine ; Marc Aurèle, de ceux d’Athéna à Athènes.

 

L’institution qui a connu le plus grand développement et dont la connaissance est parvenue jusqu’à nous est l’institution des Mystères d’Eleusis, petite ville proche d’Athènes. Elle a plus de mille ans d’existence attestés, entre le VIIème siècle avant J.-C. et le IVème siècle de notre ère. Elle disparut très exactement en l’an 396, année de sa destruction par les Goths d’Alaric.

 

Les fouilles archéologiques ont permis de trouver les restes d’une salle de 54 mètres sur 52, en partie taillée dans le roc, comprenant six rangées de sept colonnes soutenant le plafond et, sur les côtés, huit rangées de gradins ; trois mille personnes pouvaient y trouver place, ce qui donne une idée de l’importance qu’avait pris cette institution dans le monde antique.

 

La popularité des Mystères d’Eleusis vient, pour une large part, de leur capacité à répondre à une recherche aussi bien religieuse et philosophique qu’initiatique. Ils réunissent simultanément, dans un lieu géographique restreint, entre Athènes et Eleusis :

 

  • des fêtes populaires, des jeux et des concours,
  • des processions et des activités votives répondant aux nécessités sociales de la religion,
  • des représentations rituelles accessibles à un grand nombre,
  • une formation intérieure amenant à une conscience de l’immortalité.

 

Sur ce dernier point, il faut préciser qu’être initié à Eleusis ne signifie nullement adhérer à une religion déterminée. Les participants aux Mystères pouvaient avoir des croyances très diverses. En effet, les institutions des Mystères ont coexisté dans le monde grec avec plusieurs religions en perpétuelle évolution.

 

Elles ont ainsi traversé de nombreux cadres politiques et sociaux très divers. En effet, les enseignements des Mystères cherchent toujours à enseigner une vérité atemporelle et universelle, conciliable en général avec les diverses religions. Les Mystères possèdent leurs classes, leurs niveaux, leur progression, leurs examens de passage.

 

Le mythe de Déméter, vie, mort et renaissance

C’est le mythe fondateur des mystères d’Eleusis ; c’est la déesse Déméter qui procède à l’instauration des Mystères. Texte de référence : Hymne d’Homère à Déméter.

 

« Viens mon enfant ! Zeus, dont la vaste voix gronde sourdement, t’invite à rejoindre la race des Dieux, et il a promis de te donner les privilèges qu’il te plaira de choisir parmi ceux des Immortels. Il a bien voulu que du cycle de l’année ta fille passât le tiers dans l’obscurité brumeuse, et les deux autres auprès de toi et des Immortels. (…) Elle parlait ainsi ; et Déméter Couronnée se garda bien de lui désobéir. Elle fit aussitôt des labours féconds lever le grain : tout entière, la vaste terre se chargea de feuilles et de fleurs. Puis elle s’en fut enseigner aux rois justiciers – à Triptolème, à Dioclès, le maître de char, au puissant Eumolpe et à Célée, chef du peuple – l’accomplissement du ministère sacré ; elle leur révéla les beaux rites, les rites augustes qu’il est impossible de transgresser, de pénétrer, ni de divulguer : le respect des Déesses est si fort qu’il arrête la voix.

Heureux qui possède, parmi les hommes de la terre, la Vision de ces mystères ! Au contraire, celui qui n’est pas initié aux saints rites et celui qui n’y participe point n’ont pas le semblable destin, même lorsqu’ils sont morts dans les moites ténèbres ».

 

L’épi de blé est une image symbolique du cheminement vers la lumière. Sa couleur est celle de l’or, il part de la terre rendue fertile pour s’épanouir au soleil. D’une graine plantée, il est devenu épi, à la fois unité et multiplicité, fertilité et potentiel de vie. Toutes les graines y sont protégées, voilées. L’épi de blé est un rayon de lumière cristallisé, nourricier, il représente l’âme immortelle sortie de la terre pour rejoindre le soleil. L’épi de blé représente donc l’initié qui s’est transformé en épi de lumière.

 

Le sanctuaire de Samothrace est l'un des principaux sanctuaires panhelléniques, situé sur l'île de Samothrace, au large de la Thrace. Il est célèbre dans l'ensemble du monde grec pour son culte à mystères, qui n'est pas moins renommé que celui d’Eleusis. De nombreux personnages importants y sont initiés : l'historien Hérodote, qui a donné quelques indications sur la nature des mystères, Lysandre, le roi de Sparte, ainsi que de nombreux athéniens. Le culte est mentionné par Platon et Aristophane.

L'identité des divinités vénérées dans le sanctuaire demeurent en grande partie énigmatique, d'autant plus qu'il est interdit de prononcer leur nom. Les sources littéraires antiques les désignent sous l'appellation collective de « Cabires », tandis qu'elles portent le simple nom de « Dieux » ou « Grands Dieux » dans les inscriptions retrouvées sur le site.

Parmi ces Grands Dieux, il y a plusieurs divinités chthoniennes, en majorité antérieures à l'arrivée des colons grecs sur l'île, au VIIème siècle avant J.C., et regroupées autour d'une figure centrale, la Grande Mère. C’est  une déesse souvent représentée comme une femme assise, un lion à ses côtés. Elle est apparentée à la Grande Mère anatolienne, Cybèle. Les Grecs l'ont identifiée à la déesse Déméter.  La Grande Mère est la maîtresse toute puissante du monde sauvage des montagnes, vénérée sur des rochers sacrés où lui sont offerts des sacrifices. La déesse grecque Artémis – sœur jumelle d’Apollon - sera associée à Cybèle.

La particularité du culte à mystères de Samothrace est sa grande ouverture : tous, hommes et femmes, adultes et enfants, Grecs et non-Grecs, libres, affranchis ou esclaves, peuvent y participer. L'initiation n'est pas non plus limitée à une date précise, et on peut le même jour être initié aux deux degrés successifs des mystères : la seule condition est en fait d'être présent dans le sanctuaire.

 

4 – Le Stoïcisme : La raison universelle, principe  de solidarité organique

 

En suivant Héraclite, les Stoïciens admettent que l'ordre admirable de l'univers prouve qu'une intelligence le dirige ; à cette intelligence, Héraclite avait donné le nom de logos. Chez les Stoïciens, ce logos divin qui dirige le monde n'est pas extérieur au monde, mais il lui est immanent : c'est une raison répandue dans la matière.

 

Pour Zénon, "le logos coule à travers la matière comme du miel dans les rayons".

 

La doctrine stoïcienne part d'un principe de mélange total : deux corps peuvent s'interpénétrer complètement, bien que de dimensions différentes. Dans ce cas, le corps plus petit s’étend à travers et prend la dimension du corps plus volumineux. "Rien ne s'oppose, écrit Chrysippe, "à ce qu’une goutte de vin ne se mélange à la mer".

 

Le monde est dans un état d'union compte tenu de l'accord entre les choses célestes et terrestres. L'idée de la solidarité organique entre le monde et les êtres est la thèse la plus connue, et la plus critiquée, du Portique.

 

La raison universelle pénètre à travers tous les êtres, tous les animaux et toutes les plantes, à travers la terre elle-même. Une étincelle divine est présente dans tout ce qui existe, dans la pierre, dans la plante, dans l'animal et dans l'homme. Le divin est une sorte de souffle universel courant à travers la matière (doctrine de la sympathie universelle).

 

Dieu n'est pas une substance séparée du monde. Dieu est le monde ; le monde est Dieu identifié à la nature. Les Stoïciens, comme les disciples d’Héraclite, sont donc panthéistes et identifient le logos divin au monde lui-même : Dieu est le monde, comme un seul et même principe, comme immanents l'un à l'autre.

 

Et si une raison gouverne le monde et si ce monde en est tout pénétré, la seule conduite raisonnable est de se ranger à cet ordre universel, d'y collaborer au lieu de le défier. Se conduire conformément aux lois de la Nature.

 

5 – La philosophie néo-platonicienne

 

La philosophie néoplatonicienne a pour but la résolution d'un des problèmes au cœur de la pensée grecque antique, à savoir le problème de l’Un et du multiple. Plus particulièrement, il s'agit de comprendre comment articuler l'Un au Multiple.

D’où la notion des médiations  et des expériences spirituelles graduelles.

Ces médiations revêtent de nombreux aspects :  des triades, ensembles de trois dieux, comme chez Numénios d'Apamée, trois hypostases chez Plotin, L’Etre, l’Intelligence et l’Ame, les triades de concepts, comme être/pensée/vie, repos/procession/conversion, substance/activité/puissance...

Les hypostases, c'est-à-dire les principes divins se multiplient, à divers niveaux de réalité, dans une vision hiérarchisée du réel.

Dans son Commentaire sur le Timée, Proclus admet neuf niveaux de réalité : Un, être, vie, esprit, raison, animaux, plantes, êtres animés, matière première. Il pose une hiérarchie des dieux en neuf degrés : 1) l'Un, premier dieu ; 2) les hénades ; 3) les dieux intelligibles ; 4) les dieux intelligibles-intellectifs ; 5) les dieux intellectifs ; 6) les dieux hypercosmiques ; 7) les dieux encosmiques ; 8) les âmes universelles ; 9) les anges, démons, héros.

Grâce à ces médiations, les néoplatoniciens expérimentent des visions, des contemplations, des extases.

De Plotin : "Souvent lorsque je m'éveille à moi-même en sortant de mon corps et qu'à l'écart des autres choses, je rentre en moi, je vois une beauté d'une force admirable" (Plotin, Ennéades, traité IV,8).

 

Sur Proclus : "Nuit et jour, il se livrait à des rites apotropaïques [qui protègent contre les sortilèges et les maléfices], à des ablutions et à d'autres pratiques de purification, soit orphiques soit chaldaïques [des Oracles chaldaïques], et chaque mois il entrait sans hésiter dans la mer, quelque fois même deux ou trois fois le même mois... De fait, il ne s'alimentait que fort peu. Le plus souvent il s'abstenait de la chair des êtres animés... Chaque mois, il passait dans la pureté les fêtes de la Mère des dieux [Cybèle] en usage chez les Romains ou antérieurement même chez les Phrygiens ; il observait les jours fastes des Égyptiens... Il jeûnait certains jours à la suite d'une apparition divine..." (Marinus, Vie de Proclus, § 19).

 

Ce qui est le plus frappant dans le néo-platonisme, c’est l’intérêt pour connaître ces degrés divers, les visualiser, s’y incorporer pour revenir à l’unité. Médiations et expérience de la transmutation sont donc des éléments clés.