Les courants de l'ésotérisme moderne (1ère partie)

 

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


C’est seulement au XVème siècle, au début de la Renaissance, que l’on commence à vouloir rassembler un ensemble varié de matériaux antiques et l’on croit alors que ces matériaux peuvent constituer un ensemble homogène. Ces matériaux sont antiques (stoïcisme, néo-platonisme, néo-pythagorisme, gnose) ou associés aux trois Religions du Livre.

 

Avec Marsile Ficin, Pic de la Mirandole et d’autres, l’idée vient de considérer tous ces textes comme complémentaires les uns des autres, et de leur chercher des dénominateurs communs. Après 1492 surtout, la kabbale juive pénètre en milieu chrétien, et célèbre avec l’hermétisme des noces inattendues, dans une vision d’analogie et un climat d’harmonie universelle. Le projet, plus ou moins explicite, consiste à mettre au diapason ces traditions, à les disposer en consonances.

 

Ainsi apparaît la notion de philosophia perennis, qui s’applique à un ensemble de textes et d’auteurs, détaché de la théologie proprement dite. Les représentants de cette philosophia perennis constituent comme les maillons d’une chaîne, qui ont pour nom Moïse, Zoroastre, Hermès Trismégiste, Pythagore, Platon, Orphée, ….

 

Un corpus de références se constitue à la Renaissance. C’est déjà, à quelques nuances près, ce que depuis le début du XIXème siècle certains appellent la « Tradition ».

 

Cette autonomie d’un savoir par rapport à la religion officielle est vraiment, au XVIème siècle, le point de départ de ce qu’on appellera l’ésotérisme occidental, pour lequel la religion officielle est considérée comme exotérique.

 

Au Moyen Age, une telle autonomisation n’était pas nécessaire, car les thématiques de ce savoir, les formes d’imaginaire dans lesquelles il s’inscrit, se trouvaient généralement en phase avec la théologie. Mais quand la théologie s’est délestée de ces thèmes (la Nature vivante, les médiations), un vaste champ abandonné se trouve bientôt récupéré, et réinterprété de l’extérieur, c’est-à-dire hors du champ théologique.

 

Des humanistes érudits de la Renaissance jouent un grand rôle dans cette genèse de l’ésotérisme moderne.

 

Ce corpus ésotérique moderne est constitué des trois fleuves, les trois « sciences traditionnelles », dont l’existence n’est pas spécifique d’une époque particulière : l’alchimie, l’astrologie, et la magie (dans le sens de la magia à la Renaissance) ; et puis, à partir de la fin du XVème siècle, la kabbale chrétienne, une adaptation de la kabbale juive ; l’hermétisme néo-alexandrin, la philosophie de la Nature, puis à partir du XVIIème siècle, la théosophie, les mouvements rosicruciens et maçonniques, puis les multiples sociétés initiatiques qui se créent dans ce sillage.

 

Dans les temps modernes, la vision ésotérique apparaît souvent comme une contrepartie d’une  vision scientifique et sécularisée du monde.

Mais davantage qu’une réaction à la modernité, le forme de pensée ésotérique peut être associée à  un des deux pôles de l’esprit occidental, la pensée mythique et symbolique, l’autre pôle étant la pensée rationnelle qui, en Occident, s’est modelée autour d’une logique de type aristotélicien.

 

La pensée ésotérique serait donc plutôt une des réponses de la modernité naissante à des questions posées par son propre avènement, et non pas une réaction ou une opposition à la modernité. La forme de pensée ésotérique va encore une fois traverser la modernité comme elle a traversé l’antiquité et le Moyen Age, mais bien sûr selon des modalités différentes.

 

 

I - L'ésotérisme au coeur de la Renaissance

 

. Réapparition et succès du Corpus Hermeticum

 

Vers 1450, à Florence, Cosme de Médicis confie à Marsile Ficin la création d’une Académie platonicienne, et une dizaine d’années plus tard, il lui demande de traduire, avant même les œuvres de Platon, le Corpus Hermeticum, dont les textes viennent d’être redécouverts en Macédoine.

Ce Corpus Hermeticum (récits attribués à Hermès Trismégiste), englobe un certain nombre de textes rédigés entre les 1er et IIIe siècles de notre ère, dont Alexandrie fut le creuset.

Les principaux textes sont le Pimandre ou Poïmandrès, révélation de la sagesse divine, l’Asclépios et la Koré Kosmou, révélation par Isis à Horus du mythe de la création des âmes, toujours par la médiation d’Hermès, ainsi que quelques textes postérieurs relatifs au salut.

 

A ceux-ci s’ajoutent quelques écrits astrologiques à contenu  thérapeutique puisqu’on y  affirme la supériorité de la médecine homéopathique en vertu du principe des similitudes.

 

Les traités dits des « merveilles » rassemblent des écrits disparates destinés à mettre en évidence les principes d’attraction et de répulsion en jeu  dans la nature.

La très célèbre Table d’Emeraude est un ensemble de maximes expliquant les mystères et les lois de l’univers.

 

Citations Pimander et Table d’Emeraude

La réputation de la Table d’Emeraude est telle qu’elle passe pour être une sorte de charte fondamentale de l’ésotérisme, infiniment commentée, de Newton à Jung….

L’hermétisme néo-alexandrin suscite une forme d’universalisme religieux comparable à celui dont le cardinal Nicolas de Cues s’est fait le défenseur. Cet hermétisme se développe et s’introduit aussi dans divers discours étrangers à l’ésotérisme proprement dit : dans ceux de la science, chez Copernic par exemple qui mentionne le Trismégiste en1543, chez Kepler en 1619.

 

 

. La kabbale chrétienne

L’exode des Juifs d’Espagne à partir de 1492 permet une large diffusion de la kabbale juive et suscite le développement de sa variante chrétienne. La kabbale chrétienne ne date pas de Pic de la Mirandole (1463-1494), mais c’est avec lui qu’elle apparaît vraiment. Il tente une herméneutique du christianisme par les mêmes méthodes dont se servent les juifs pour découvrir les vérités cachées dans les textes révélés.

 

En cela, ses « thèses » (les 900 Conclusions) marquent le début de ce courant. Il y affirme que le judaïsme ésotérique s’identifie au christianisme et qu’aucune « science ne prouve mieux que la kabbale et la magie, la divinité du Christ. »

 

La philosophia perennis et la kabbale chrétienne expriment le besoin de pratiquer une « concordance » de diverses traditions. Au cœur de cette concordance, les jeux de correspondances entre les différents niveaux de la réalité.

 

Chez Marsile Ficin, hermétisme et platonisme servent à souligner la grandeur de l’homme.

Dignité de l’homme, liberté de l’homme sont exaltées chez Pic de la Mirandole : l’homme n’est pas seulement un microcosme reflétant un macrocosme, il possède la faculté de décider de son destin et de sa place dans la hiérarchie des êtres.

 

Kabbale chrétienne, magie, hermétisme et alchimie se conjuguent chez de nombreux auteurs, y compris chez des théologiens. Exemples : Galatino, cardinal Gilles de Viterbe, Guillaume Postel, ancien jésuite.

 

. L'apport allemand : philosophie de la Nature et théosophie

Dans les pays germaniques du XVIème siècle, le credo luthérien freine la réception du néo-platonisme, de l’hermétisme alexandrin, de la kabbale. L’on y trouve rien de comparable à l’Académie de Florence. Cela est compensé par une théosophie (étude d’une sagesse divine) ;

son tronc est lié à Paracelse, ses branches maîtresses, des courants comme celui de Jacob Böhme, ou la première Rose-Croix.

 

. Le suisse Paracelse (1493-1541), de son vrai nom Theophrast Bombast von Hohenheim, médecin et alchimiste, marque l’histoire des idées, des sciences et de la spiritualité en Europe. Il adopte ce nom en souvenir du célèbre médecin latin Celse. Il passe sa vie à parcourir l’Europe, à soigner, à écrire.

 

L’alchimie : à travers symboles et allégories, elle établit des relations entre la vie des métaux et l’évolution de l’âme. La purification des matières premières, qui permet d’obtenir la pierre de la sagesse ou pierre philosophale, permet la transmutation des métaux non précieux, comme le plomb, en or et en argent, et correspond surtout à la purification de l’être, indispensable à la suprême connaissance. C’est l’art suprême de la transmutation, fondé sur la notion d’une Nature vivante.

 

L’alchimie comprend aussi bien la manipulation des éléments que la méditation, d’où la présence, à côté du laboratoire de l’alchimiste, d’un oratoire pour la prière.

Paracelse laisse une œuvre considérable, il propose une synthèse de nombreuses disciplines, médecine, sciences naturelles, philosophie, anthropologie, théologie. Il envisage la réalité comme un grand organisme où se marient le visible et l’invisible. Un tout où s’agencent harmonieusement le spirituel, le psychique et le matériel, unité vivante dont les déséquilibres provoquent troubles et maladies.

 

La pensée de Paracelse est attentive aux médiations, aux similitudes et correspondances entre le microcosme et le macrocosme en vertu de la loi d’analogie, elle s’appuie sur deux traditions qu’elle renouvelle : l’alchimie et l’astrologie.

 

Le prologue du fameux Discours de l’Alchimie, troisième fondement de la Médecine, le souligne : la nature, inaboutie si elle est laissée à elle-même, a besoin de l’homme pour se parfaire.

 

Il voit dans l’astrologie et l’alchimie une écriture des interdépendances universelles.

Paracelse est un des premiers alchimistes chrétiens à s’être affranchi de toute soumission à l’égard de l’Eglise.

 

Comme pour Pic de la Mirandole ou Ficin, Paracelse comprend l’existence humaine dans une perspective dynamique, comme tâche à accomplir : on reconnaît l’accent mis sur l’individu, alors que dans la pensée du Moyen Age, l’homme se trouvait souvent inséré dans une communauté de destin.

 

Le rayonnement de la pensée de Paracelse est considérable. Il irrigue diverses branches du savoir, surtout à partir de la fin du 16ème siècle. L’ésotérisme n’est pas le seul concerné, la chimie au sens moderne l’est aussi, de même que la médecine.

 

La plupart des grands continuateurs de Paracelse conservent son idée de complémentarité des deux livres que sont la Bible et la Nature.

 

Sur l’alchimie : de très nombreux manuscrits alchimiques sont écrits et circulent durant les 16ème et 17ème siècles. L’alchimie est encouragée par des Empereurs allemands (Rodolphe II de Prague surtout) et de nombreux princes. Des savants fondateurs de la science moderne ne la méprisent pas. Isaac Newton lui consacre un temps considérable.

 

Il écrit dans son Traité d’optique en 1704 : « le changement des Corps en Lumière et de la Lumière en corps est tout à fait conforme aux lois de la Nature, qui semble ravie par la transmutation. »

 

. La théosophie de Jacob Böhme

C’est en Allemagne qu’apparaît le grand courant théosophique issu de Jacob Böhme (1575-1624). Böhme est surnommé le « prince de la théosophie chrétienne ».

On appelle théosophie une forme de sagesse qui scrute les mystères de la divinité à partir d’une interprétation spirituelle des textes sacrés et de l’univers. De ce point de vue, la kabbale pour le judaïsme, le courant initié par Böhme pour le christianisme, ou certains aspects du soufisme pour l’Islam peuvent être considérés comme des théosophies.

 

Cordonnier établi à Görlitz en Allemagne orientale, Jacob Böhme voit son existence basculer en 1600 suite à une « illumination ».

 

Hegel résume ainsi l’idée fondamentale de Böhme :

« L’absolue unité divine et la réunion de tous les contraires en Dieu. Pour Böhme, l’univers constitue une unique vie divine et révélation de Dieu en toutes choses ».


Chez lui, en effet, tout est à la fois simple et double, unifié et divisé, clarté et ténèbre, l’invisible et le visible qui sont inséparables. C’est aussi une pansophie, une connaissance de la totalité, organisme vivant dont chaque organe renvoie à tous les autres, selon le principe d’analogie décliné par la symbolique, l’alchimie et l’astrologie.

 

Si l’accueil qui lui est réservé est assez contrasté, l’impact de son œuvre fut énorme dès le XVIIème siècle.

« Laïcisée », elle est l’une des sources essentielles de la littérature romantique, et de la philosophie de la Nature du 19 ème siècle.

Œuvres : l’Aurore naissante Les Trois Principes, le Grand Mystère

 

. La première Rose-Croix

C’est au début du XVIIème siècle qu’apparaissent les premiers textes imprimés connus concernant la Rose-Croix. En Allemagne, entre 1614 et 1616, trois textes anonymes sont publiés : Les Echos de la Fraternité du très louable ordre de la Rose-Croix, la Confession de la Fraternité et les Noces chimiques de Christian Rose-Croix.

 

Cette trilogie s’impose comme la « bible des Rose-Croix ». Son succès est immédiat et immense, tout  comme la polémique qui l’accompagne.

Deux siècles plus tard, Goethe demandera : Mais qui donc a marié les Roses à la Croix ? La plupart des grands esprits du temps, de Descartes à Leibniz, se passionnent pour cette difficile question.

 

Le premier texte Fama Fraternitatis est adressé « à tous les savants de l’Europe ». On y trouve une critique de la situation spirituelle de l’Europe, accompagnée de considérations sur une possible rédemption grâce non pas aux Eglises mais à une science spirituelle universelle où cœur et connaissance s’uniraient. Mais aussi des éléments de kabbale chrétienne, de pythagorisme et une forte influence de Paracelse. A quoi s’ajoute la biographie d’un personnage mythique, C.R.C., grand voyageur qui aurait séjourné en Arabie, en Egypte, puis serait rentré en Allemagne pour y fonder  la Fraternité.

 

Le courant rosicrucien a surtout deux conséquences : d’abord il fortifie l’intérêt de l’époque pour des spéculations théosophiques sur la Nature dans le sillage de Paracelse, ; ensuite, la croyance en l’existence d’une société rosicrucienne derrière les manifestes suscitera l’apparition de sociétés bien réelles : la multiplication des sociétés initiatiques en Occident à partir du XVIIème siècle trouve ici une de ses origines.

 

Le récit rosicrucien marque un tournant. A partir de lui, l’ésotérisme se modernise en s’appropriant autant l’autorité de la tradition que la promesse du progrès. La Fama Fraternitatis affirme un idéal collectif fondé sur l’illumination qu’elle prétend apporter à un monde troublé :

«  l’époque moderne, enceinte d’un grand bouleversement ».  Cela préfigure les Lumières du siècle suivant et leur lutte contre « les ténèbres et la barbarie ».

 

 

II -  L'ésotérisme à l'ombre des Lumières

Tous les courants que nous venons de voir se développent  en Europe durant les 17ème et 18ème siècles.

 

. L'époque de l'illuminisme de 1770 à 1815 avec le suédois Emmanuel Swedenborg (1688-1772)

Il fut savant, puis ésotériste. Il se consacre aux sciences dures jusqu’à 1745, quand rêves et visions ne fassent de lui un des fleurons de la théosophie.Dans son fameux Arcana caelestia, il consigne ses entretiens avec les anges et sa géographie du monde invisible : paradis, enfer, corps subtil de l’homme.

Son œuvre contribue à diffuser largement l’idée de correspondances entre les sphères naturelle, humaine et divine.

La pensée de Swedenborg irrigue toute l’Europe dès les années 1770, et a une influence énorme, notamment sur la littérature du XIXème siècle : Nerval, Balzac, Baudelaire (poème Correspondances :

 

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

 

L’illuminisme qui se développe jusqu’en 1815 se fonde autour de la notion d’Illumination, expérience spirituelle qui mène à la réintégration : la régénération de l’être humain, emportant la nature déchue dans son élan ascensionnel vers le renouvellement de notre être et la félicité suprême de la vie.

 

Avant de fleurir dans le romantisme allemand, littéraire avec Goethe, et philosophique avec Schelling, l’illuminisme nourrit bien des groupes initiatiques, en particulier maçonniques.

 

. La Franc-maçonnerie spéculative naît à Londres en 1717

Elle naît à partir d’un texte fondateur que sont les Constitutions d’Anderson, du nom du pasteur qui les rédige, et qui paraissent en 1723.

 

Cette Franc-maçonnerie est appelée spéculative, par opposition à la Maçonnerie opérative, les confréries des tailleurs de pierre et des bâtisseurs de cathédrales, qui furent si importantes au Moyen Age. Dans ces confréries, étaient codifiés des Règles et des Devoirs, sorte de code professionnel et moral : la fraternité, l’entraide, la vertu morale, la transmission du savoir.

 

Ces Constitutions d’Anderson marquent à la fois une continuité et une rupture avec l’ancienne maçonnerie.

La référence à la  morale occupe désormais le premier plan avec l’affirmation d’une Religion Universelle, éthique, humaniste et tolérante, en lieu et place du catholicisme.

 

« Aux temps anciens, les maçons étaient tenus en tout pays d’appartenir à la religion de cette nation quelle qu’elle fût ; cependant, on estime maintenant plus convenable de les laisser libres de leurs opinions particulières et de ne leur imposer que cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord : être des hommes bons et loyaux, d’honneur et de probité, quelles que soient les dénominations et croyances qui puissent les distinguer. Ainsi, la Maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de promouvoir la véritable amitié entre des personnes qui eussent dû sinon rester perpétuellement séparées. »

 

Ces Constitutions développent également un fonds symbolique et mythique :

Le symbolisme constructif des valeurs morales ou spirituelles

La mise en place de grades et de degrés hiérarchiques

La mise en place d’un rituel symbolique précis.

 

Au début du XVIIIème siècle, on voit apparaître la légende d'Hiram, reprenant le personnage biblique d’Hiram, architecte du Temple de Salomon à Jérusalem.

C’est une réactivation de l’ancien mythe fondateur de la maçonnerie opérative du Moyen Age, qui était ancré dans l’antiquité égyptienne et grecque, notamment autour des personnages d’Euclide et de Ptolémée.

La construction de son temple intérieur, à l’image du temple extérieur, permet une filiation depuis les temps antiques.