Les courants de l'ésotérisme moderne (2ème partie)

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Nous avons vu dans la première partie (texte précédent) les débuts de l’ésotérisme moderne, une pensée très influente au cœur de la Renaissance, où apparait la notion de Philosophia perennis, un ensemble de textes et d’enseignements censés représenter une chaine de transmission ininterrompue depuis l’antiquité, avec le rôle essentiel de la redécouverte du Corpus Hermeticum, la kabbale chrétienne.

 

Au XVIème siècle, le savoir ésotérique prend son autonomie par rapport à la religion officielle, et le XVIème siècle est le point de départ de ce qu’on appelle communément l’ésotérisme moderne occidental.

 

Par exemple, dans l’histoire du christianisme, le XVIème siècle marque une rupture fondamentale, avec d’un côté la naissance de la Réforme protestante qui constitue une critique de la pensée mythique et symbolique, et de l’autre, la réponse du catholicisme avec la contre Réforme, mise en œuvre au Concile de Trente, qui élabore un  catéchisme, c’est-à-dire un ensemble de définitions de ce qu’il faut croire. C’est un extraordinaire verrouillage théologique qui ne laisse plus de place au mystère, à l’expérience, à l’imaginaire, mais entend tout expliquer et tout définir en s’appuyant sur la scolastique thomiste.

 

Les premiers penseurs modernes allient encore la science et le sacré, la raison et l’imaginaire, y compris Descartes qui affirme avoir reçu en rêve sa fameuse méthode qui constituera le modèle de la science expérimentale !

 

Mais l’Occident s’engage de plus en plus dans une voie rationaliste et finit par cloisonner les domaines du sacré et de la raison. L’imaginaire et la pensée symbolique n’ont plus leur place : on rompt alors avec le monde des symboles hérité du monde antique et du Moyen Age. Plus profondément, l’homme occidental s’arrache définitivement à la Nature qu’il ne considère plus comme magique ou enchantée, mais comme un monde d’objets observables et manipulables.

 

Il n’est plus un « habitant du monde » comme l’entendait les Anciens, mais devient progressivement « maître et possesseur de la nature », comme le proclame Descartes dans  le chapitre 6 de son célèbre Discours de la Méthode.  Nous assistons à une forte accélération du processus de « désenchantement du monde », selon la célèbre expression de Max Weber, qui signifie que l’homme se coupe progressivement de la nature et ne la considère plus comme un organisme vivant. C’est alors que l’imagination est discréditée et devient la folle du logis.

 

En Allemagne, au 16ème et 17ème siècles, l’ésotérisme parvient à se développer quand même avec la théosophie de Paracelse, Jacob Böhme, et la première Rose-Croix.

Cette prise du pouvoir de la raison et de cet arrachement de l’homme à la Nature engendre de nouveaux développements de l’ésotérisme, à l’ombre des Lumières.


Il y a d’abord l’Illuminisme, de 1770 à 1815, mouvement fondé par le savant suédois Emanuel Swedenborg à partir de ses visions et qui a profondément marqué quantité de penseurs, y compris des philosophes des Lumières. Il développe une sorte de religiosité affective qui ne part pas d’une analyse du texte mais d’une émotion intérieure.

 

Ensuite, la naissance de la Maçonnerie spéculative en 1717, puis le magnétisme de Franz Mesmer. Au cours d’expériences scientifiques sur les aimants, Mesmer constate qu’on peut magnétiser quelqu’un d’autre en le touchant. Il en tire la conclusion qu’un fluide invisible habite la nature et qu’on peut le manipuler pour guérir ou déplacer des objets. Vingt ans avant la Révolution française, la thèse remporte un succès immense.

 

I - L'ésotérisme au XIXème siècle


Le romantisme allemand, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles, crée une formidable ébullition intellectuelle, littéraire et artistique. Il est le premier grand mouvement collectif de ré-enchantement du monde, une contestation en règle de la conception matérialiste, mécaniste qui prévaut dans la civilisation moderne occidentale.

« La poésie est le réel absolu », dit Novalis. C’est-à-dire que plus une chose est poétique, plus elle est vraie. Selon les Romantiques, l’homme, le cosmos et le divin sont en étroite relation et constituent une harmonie, une totalité infinie. La quête de l’homme est de parvenir à cette unité, en expérimentant intérieurement et socialement l’intensité de ces relations. En ce sens, l’activité, la sensibilité poétique contribue au ré-enchantement d’un monde privé de ses charmes par une modernité marchande.

 

Les principaux représentants de ce courant sont : Schelling, Novalis, Werner, Ritter, Gœthe.

Les Romantiques réhabilitent les mythes et les contes populaires (les frères Grimm) et l’idée de l’Ame du Monde, l’anima mundi des Anciens, inventent une science de la Nature, qui se veut une alternative à la science expérimentale qui repose sur une conception univoque du réel : il n’existe qu’un seul niveau de réalité, celui qu’on peut observer et manipuler.

Les premiers romantiques font partie de sociétés secrètes. Ils se tournent également vers l’Orient dont on commence à découvrir en Europe la profondeur religieuse et philosophique. En 1800, Friedrich Schlegel affirme : « C’est en Orient que nous devons chercher le romantisme suprême. »

La découverte de l’Orient répond au rêve romantique d’un âge d’or de l’humanité, d’une civilisation radicalement différente de la nôtre, qui a moins abandonné sa vocation spirituelle.

 

. La Philosophie de la Nature

Cette manière nouvelle d’aborder l’étude de la Nature s’appelle la Naturphilosophie, qui fait partie du Romantisme allemand au sens large. Sous sa forme la plus générale, elle est, comme le dit Schelling, une tentation d’amener au jour ce qui a été le perpétuel refoulé du christianisme, c’est-à-dire la Nature. Chez plusieurs de ses représentants, elle prend une forme qui l’apparente directement à l’ésotérisme.

Divers facteurs contribuent à cette éclosion :

. l’influence du naturalisme français (Buffon, d’Alembert), qui développent des réflexions sur la vie de la matière ou sur l’Ame du monde ;

 

. l’influence du spinozisme qui oriente vers l’idée que la Nature est quelque chose de spirituel, et que d’un Esprit, foyer d’énergie, procède l’ensemble du monde fini.

 

. le climat propre à l’époque pré-romantique : l’engouement pour tout ce qui concerne le magnétisme, le galvanisme, l’électricité (expériences de Galvani sue l’électricité animale en 1789, pile de Volta en 1800).

 

Quelles sont les caractéristiques essentielles de la Naturphilosophie ?


. une conception de la Nature comme texte à déchiffrer à l’aide de correspondances. Pleine d’implications symboliques, elle considère que la science rigoureuse est seulement un point de départ obligé vers la saisie de processus invisibles, c’est-à-dire d’une « nature naturante » (par opposition à la nature visible, nature naturée, concepts repris de Spinoza.)

 

. le goût du concret et de la pluralité de l’univers : les philosophes de la Nature sont tous plus ou moins des spécialistes du vivant : chimistes, physiciens, géologues, ingénieurs, médecins, et ils s’efforcent d’embrasser dans sa complexité un monde polymorphe fait de différents degrés de réalité. Opposition à une vision cloisonnée de la Nature, plutôt un Tout animé de polarités dynamiques.

 

. l’identité de l’Esprit et de la Nature, considérés comme les deux germes d’une racine commune. Du même coup, connaissance de la Nature et connaissance de soi vont de pair. Un fait scientifique est perçu comme un signe, les signes se correspondent…..

 

Tous les philosophes de la Nature ne peuvent pas être qualifiés d’ésotéristes.

Schelling, le plus célèbre représentant de ce courant, l’est partiellement.

 

Pour qu’il y ait ésotérisme, il faut une opposition entre la lumière et la pesanteur, celle-ci étant comprise comme un produit dans lequel des énergies primitives ont été s’engloutir.

 

Un théosophe, l’allemand Franz von Baader (1765-1841) domine l’ésotérisme romantique, et aussi celui de tout le 19ème siècle. C’est un des grands herméneutes des écrits de Böhme.

 

Goethe se rattache indirectement à ce courant par ses travaux scientifiques sur la métamorphose des plantes et les couleurs.

 

L’apport majeur de la Naturphilosophie à la science du 19ème siècle est la découverte de l’inconscient, surtout avec Schubert et Carl Gustav Carus. C’est dans ce romantisme que la psychanalyse plonge certaines de ses racines. C’est sous son climat qu’est née l’homéopathie moderne, avec Friedrich Hahnemann (1775-1843).

 

. Le développement des courants franc-maçons

En 1736 et 1737 paraissent deux versions d’une même allocution de bienvenue en Loge pour de nouveaux membres. Œuvre de André-Michel de Ramsay (1686-1743), son Grand Orateur en France, ce texte est l’une des « chartes » de la franc-maçonnerie.

Ecrivain écossais reconnu, converti au catholicisme, Ramsay passe pour le fondateur de « l’écossisme », une catégorie de rites maçonniques comportant des hauts grades.

Si les Constitutions d’Anderson ne comportaient que des traces d’un ésotérisme maçonnique, le « Discours de Ramsay » est une incontestable révélation.

 

Outre une reprise et un développement des thèmes précédents, fraternité, entraide, rôle des vertus morales, il rattache pour le première fois la franc-maçonnerie aux ordres religieux chevaleresques de la croisade. Notamment avec les chevaliers de saint-Jean de Jérusalem, plus connus sous le nom d’Hospitaliers, puis de Chevaliers de Malte.

 

Ces mouvements maçonniques seront décimés à la Révolution française et le mouvement maçonnique connaîtra un siècle de mise en sommeil.

. Après un oubli relatif pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, un nouveau développement rosicrucien apparaît au XVIIIe siècle. Parallèlement à l'essor de la franc-maçonnerie, différents mouvements et groupements rosicruciens se forment.

Les plus importants de ces groupements sont les différents groupes dénommés « Rose-Croix d'or » en 1710 et celui de la « Rose-Croix d'or d'ancien système » en 1777.

 

L’ésotérisme du milieu du XIXème siècle hérite de tous les ésotérismes antérieurs, mais il se démarque fortement de ses prédécesseurs en épousant l’idée de progrès et en voulant réconcilier la religion et la science dans un savoir unique.


. Deux autres courants importants : l'occultisme et le spiritisme

Je ne vais pas trop développer car ce ne sont pas des courants ésotériques tels que nous les avons définis, mais il est nécessaire de les évoquer vu l’importance qu’ils vont prendre au 19ème siècle. Les sujets qu’ils abordent et le rayonnement qu’ils vont connaître vont forcément les mêler aux courants ésotériques.

 

L’occultisme : le terme apparaît vers 1840. Issu du latin occultus, caché, il désigne toutes les connaissances et pratiques secrètes rassemblées dans une seule et même appellation. L’occultisme s’intéresse surtout aux phénomènes et pratiques de la magie et de l’alchimie.

 

Le père de l’occultisme s’appelle Eliphas Lévi (1810-1875), un pseudonyme, son vrai nom est Alphonse-Louis Constant ; son ouvrage essentiel s’appelle Dogme et rituel de la haute magie, qui tente de faire une synthèse de diverses traditions ésotériques, notamment le tarot et la kabbale.

 

Son principal héritier s’appelle Papus, surnom de Gérard d’Encausse (1865-1916).

Papus est le chef de file de cette école, inséparable de l’air du temps scientifique et symboliste de la Belle Epoque. Papus précéda Raspoutine comme conseiller occulte du tsar Nicolas II.

 

L’occultisme se caractérise par le goût du phénomène et de la démonstration, l’attrait du pittoresque et du fantastique, puisque le monde est devenu désenchanté.

 

Le spiritisme : autre courant qui connaît un grand succès, créé par Allan Kardec (pseudonyme de Hippolyte Rivail 1804-1869), qui publie en 1857 Le Monde des Esprits.

 

En 1861, le livre est brûlé en autodafé par l’évêque de Barcelone. Kardec meurt en pleine gloire, alors que les traductions de son livre en langues étrangères se multiplient.

C’est lui aussi qui introduit en Occident l’idée de la réincarnation selon l’idée moderne de progrès : les Esprits se réincarnent de corps en corps selon une loi universelle d’évolution de l’ensemble de la création.

Ainsi curieusement, dans la seconde moitié du XIXème siècle qui marque le triomphe du scientisme, la plupart des grands créateurs, de Victor Hugo à Claude Debussy en passant par  Verlaine et Oscar Wilde, font tourner les tables pour rentrer en contact avec les morts ou s’adonnent à des pratiques spirites.

Allan Kardec rêve d’une religion universelle qui réunisse tous les peuples et puisse succéder au christianisme. Sa curiosité le pousse vers le magnétisme, popularisé par Anton Mesmer et notamment vers le phénomène des tables tournantes, et le rôle des médiums. On lui révèle ainsi qu’il est la réincarnation d’un druide, Allan Kardec, qui devient alors son pseudonyme.

 

Le spiritisme s’impose dans la seconde partie du 19ème siècle, compte des millions de sympathisants. atteignant toutes les sphères de la société. On connaît les expériences de Victor Hugo, de Sir Arthur Conan Doyle, inventeur de Sherlock Holmes, mais aussi des grands de ce monde, séduits par ce courant.

 

 

II -  L'ésotérisme de la fin du XIXème et XXème siècle


. Fin du 19ème siècle : l’activité  maçonnique connaît une forte résurgence, notamment au moment de l’instauration de la 3ème République en 1870.

En France, dans une situation qui voyait l’Eglise catholique, alors très majoritaire, condamner avec vigueur à la fois la franc-maçonnerie et les institutions républicaines de la France, le Grand Orient de France commence par renoncer en 1877 à l'obligation, pour ses membres, de croire « en Dieu et en l'immortalité de l'âme ». Dix ans plus tard, il rend facultative la référence au Grand Architecte de l'Univers dans ses rituels. Les autres loges de la FM restent elles fidèles à cette référence et à une vision plus spirituelle du monde et de l’homme.

 

Au 20ème siècle, chez les Rosicruciens, la création de l’Amorc en 1915. L’Amorc est, après la Société Théosophique, la deuxième association « de masse » dans l’histoire de l’ésotérisme occidental, en comptant des millions d’adhérents.

 

La Rose-Croix d’Or, créée en 1924, aux Pays-Bas connaît un moindre développement. L'École internationale de la Rose-Croix d'Or (RCO), également connue sous le nom de Lectorium Rosicrucianum, fondée en 1945 aux Pays-Bas, se définit elle-même comme « une fraternité initiatique d'inspiration gnostique et chrétienne. »

. La Société Théosophique fondée par Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891)

Elle apporte à l’Occident la connaissance d’un certain nombre de textes ou enseignements orientaux inconnus jusqu’alors, comme les Livres de Dzyan, la Voix du Silence, qui font partie des enseignements du Bouddhisme tibétain.

Ses principales œuvres sont Isis Dévoilée et La Doctrine Secrète. Elle fonde en 1875, à New York, la Société Théosophique qui va connaître un développement mondial rapide et très important. La ST jouera un rôle important au moment de l’indépendance de l’Inde, et aura un grand retentissement dans le monde artistique occidental.

 

L’Introduction de la Doctrine Secrète explique les trois propositions fondamentales de l’ouvrage qui sont celles de ce mouvement :

 

. l’existence d’un Principe omniprésent, éternel, illimité et immuable, qui échappe à toute spéculation, un Un Absolu métaphysique, l’Etre-té, duquel dérive toute chose. Il se manifeste sous la forme d’Espace et de Mouvement ;

 

. il existe un nombre incommensurable d’univers qui, sans cesse, se manifestent et disparaissent , selon une loi de périodicité de flux et de reflux, de croissance et de déclin ; cette loi d’alternance universelle est une des grandes lois de l’univers ;

 

. les âmes individuelles, émanées de la racine divine, sont vouées à y retourner au cours d’un pèlerinage formateur effectué en de multiples incarnations. La notion hindoue de karma (loi d’action-réaction ou de cause-effet) explique ce cycle d’incarnations successives.

 

Très influencée par les traditions de l’Orient, l’hindouisme, le bouddhisme, la ST élargit la notion de philosophia perennis à toutes les traditions du monde, et plus seulement à celles de l’univers méditerranéen.

 

A la mort de Helena Petrovna Blavatsky, c’est Annie Besant, puis Alice Bailey qui présideront ce mouvement, qui connaitra des scissions, comme celle de Rudolf Steiner qui créera en 1913 une branche différente, l’Anthroposophie, qui intègre davantage d’éléments chrétiens, et moins d’éléments orientaux, et qui sera à l’origine du réseau des Ecoles Waldorf, et des disciplines comme l’eurythmie et l’agriculture bio-dynamique.

 

. La Tradition primordiale de René Guénon (1886-1951)

D’origine catholique, il s’établit en Egypte en 1930 et se « convertit » au soufisme. Il explique que les Occidentaux ont depuis la Renaissance progressivement oublié que l’homme participe à une dimension supraindividuelle. Connaissant bien les mouvements occultes, spirites et maçonniques, il entreprend une œuvre de réforme, placée sous le signe de la Tradition, pour assainir et apporter une plus grande rigueur.

 

Pour lui, notre monde n’est qu’un des « degrés d’existence » à travers lesquels ce qu’il appelle le Principe se manifeste selon des états multiples et hiérarchisés. L’homme, à l’origine, participait au domaine surnaturel grâce à la Tradition primordiale, expression du Verbe divin dans notre monde, source de toutes les traditions.

 

Cette Tradition primordiale est un ensemble de doctrines, de symboles et de rites qui sont les supports de l’influence spirituelle. Mais au terme d’un processus de décadence régi par des cycles historiques, les facultés humaines se sont atrophiées et la connaissance métaphysique s’est transmise de façon de plus en plus voilée. Les grandes traditions de l’humanité sont ainsi nées d’adaptations de la Tradition à des conditions nouvelles.

 

Ce qui fait la spécificité de René Guénon et du guénonisme, c’est cette notion de Tradition primordiale, mais aussi une critique très dure vis-à-vis de cet âge de Fer, le « Kali-Yuga » dans lequel serait entrée l’humanité, un rejet de la science et une condamnation de la modernité sous tous ses aspects.

Par son désintérêt à l’égard de la Nature et de la plupart des traditions propres à l’ésotérisme occidental, le guénonisme est vraiment un phénomène nouveau, qui va séduire par la clarté de sa pensée, mais qui malheureusement ampute la tradition ésotérique d’une grande partie de sa richesse.

 

Un guénonien connu, même si dissident, est Frithjof Schuon, auteur de De l’unité transcendante des religions.


. L'après-guerre et le New Age

La première moitié du XXe siècle a été tellement meurtrière que de nombreux mouvements ésotériques ont disparu ou perdent de leur influence.

Il faut attendre les années 60 pour voir naître une nouvelle tentative de ré-enchantement du monde. C’est ce qu’on a appelé la vague New Age, qui a pris son essor en Californie et qui entend unir la psychologie occidentale avec la spiritualité orientale en cherchant à relier l’homme au cosmos.

Le New Age est une vaste et complexe nébuleuse, héritière d’un grand nombre de courants ésotériques, qui vise à développer en chaque être son potentiel, associée à l’avènement d’une nouvelle ère astrologique, l’ère du Verseau, succédant à celle des Poissons, ère de connaissance, de solidarité et d’une nouvelle fraternité entre les hommes.

Ce qui est remarquable avec le New Age, c’est qu’à l’époque des médias de masse, il diffuse, bien au-delà des cercles d’initiés, les idées de l’ésotérisme dans la société  : le divin n’est plus personnel mais identifié à une sorte d’« âme du monde », une  énergie cosmique, la fameuse « force » de la Guerre des étoiles ; il existe une unité transcendante des religions qui se valent plus ou moins ; l’essentiel est d’expérimenter le divin en soi ; il existe des correspondances universelles et des êtres intermédiaires, tels que les anges ou les esprits fondamentaux de la nature.

Donc, on retrouve les critères essentiels de la forme de pensée ésotérique, mais simplifiée, souvent réductrice et ignorante de tout le riche passé ésotérique et de ses auteurs.

La plupart des grands best-sellers contemporains, comme par exemple l’Alchimiste de Paulo Coelho, se situent dans la veine ésotérique : le Seigneur des Anneaux de Tolkien, Harry Potter ou le Da Vinci Code, qui vulgarise certains des thèmes que nous venons de citer.

 

 

CONCLUSION GENERALE DU CYCLE


L’ésotérisme est une forme de pensée omniprésente de l’antiquité à nos jours.

Il est présent dès l’antiquité grecque avec l’orphisme, le pythagorisme, certains éléments du stoïcisme, les institutions des Mystères, et puis surtout le néo-platonisme, de Plotin à Damascius, qui correspond à tous les critères de l’ésotérisme et qui va influencer les religions du Livre.

Au Moyen Age, cette pensée ésotérique continue d’irriguer de nombreux domaines du savoir, y compris chez certains théologiens. Sans parler d’un renouveau extraordinaire de l’ésotérisme à la Renaissance, à partir du 15ème siècle.

Puis, c’est la rupture du 16ème siècle où l’ésotérisme apparaît de plus en plus comme une tentative de rééquilibrage chez l’homme occidental de ses fonctions imaginatives par rapport à ses fonctions rationnelles. La forme de pensée ésotérique se maintient à travers de nombreux courants ou sociétés, soit comme un contre-courant à la forme de pensée matérialiste et scientiste dominante, soit comme un courant nécessaire pour rééquilibrer l’individu, la société et le monde, en faisant parfois alliance avec la notion de progrès.

Comme le rappelle Edgar Morin, l’être humain est à la fois sapiens et demens et il a autant besoin, pour vivre une vie pleinement humaine, de raison que d’amour et de sentiments,  de connaissance scientifique que de mythes et de symboles.

L’idée d’un monde désacralisé, dé-mythologisé, est difficile à assumer pour l’être humain qui se distingue de l’animal par sa capacité à symboliser les choses, c’est-à-dire à associer des éléments séparés. C’est ce qui a donné naissance à l’art, à l’écriture, à la religion. Besoin fondamental de comprendre le mystère du monde.

Au XXè siècle, le psychologue Carl Gustav Jung et l’anthropologue Gilbert Durand montrent que ce qu’on appelle « le retour de l’irrationnel » est en fait un retour de ce qui a été refoulé chez l’homme contemporain. C’est pourquoi la forme de pensée ésotérique a de beaux jours devant elle. A condition de ne pas tomber dans la fantaisie et la confusion ambiante.