Qu'est-ce que l'ésotérisme ?

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Trois premières approches du mot sont les plus répandues :

 

. La première consiste à faire l’inventaire, à répertorier tout ce que l’on appelle « ésotérisme », et tenter de dégager un dénominateur commun à partir de la profusion d’œuvres et de discours présentés comme « ésotériques ». Cette entreprise est vite vouée à l’échec, tant leurs contenus diffèrent les uns des autres. Et finalement, on arrive vite à la conclusion que cette enquête nous renseigne un peu sur le « besoin d’irrationnel », ce qui est devenu un thème banal chez certains sociologues.

 

. La deuxième est utilisée par ceux pour qui le vrai sens de ce mot renvoie à leur vision du monde, ou à celle d’une tradition, dont ils font partie, et alors, l’ésotérisme est seulement ce qu’ils auront décidé qu’il doit être. Et donc, il y aurait ce qui mérite d’être appelé « ésotérisme » et ce qui ne le mérite pas. On imagine là où ceci peut mener.

 

. La troisième, qui relève plus d’un manque d’investigation, entretient la confusion en prenant ésotérisme comme synonyme d’autres termes, comme magie, initiation, symbolisme, sciences occultes etc.

 

Une manière plus fructueuse d’aborder l’ésotérisme consiste à faire abstraction de notre « vision du monde » personnelle, à nous abstenir de nous demander ce que serait l’ésotérisme en soi, enfin à reconnaître tout simplement que ce mot revêt des sens différents selon ses utilisateurs. Il s’agit de tenter de dégager empiriquement les principaux sens qu’il revêt dans les textes si variés où il apparaît.

 

L'origine du mot ésotérisme

 

Il faut commencer par distinguer l’adjectif « ésotérique » du substantif « ésotérisme ». L’adjectif lui est antérieur et vient du grec « esôtirokos », qui veut dire « aller vers l’intérieur ». Il s’oppose à « exoterikos », « vers l’extérieur ». Le mot ésotérisme est composé de la racine eso qui signifie au-dedans et ter qui évoque une opposition.

 

C’est en français que le substantif serait apparu pour la première fois. En 1828, sous la plume de Jacques Matter, dans son Histoire critique du gnosticisme et de son influence. Pour la période antérieure, nous n’avons que l’adjectif ésotérique.

 

Matter entendait par là une libre recherche syncrétique puisant dans les vérités du christianisme et dans certains aspects de la pensée grecque, notamment du pythagorisme. Depuis, l’usage a pris des formes diverses au point de renvoyer à six sens différents. Je me réfère ici aux travaux d’un grand spécialiste de l’ésotérisme occidental, Antoine Faivre, directeur d'études émérite de l'École pratique des hautes études, qui a écrit plusieurs ouvrages, dont Accès de l’ésotérisme occidental qui fait référence en la matière.

 

Les six sens du mot ésotérisme


1 -  Esotérisme, un terme fourre-tout.

Dans cette acception, la plus courante, on peut y trouver tout ce qui exhale un parfum de mystère : Egypte mystérieuse, channeling, New Age, astrologie, kabbale, tarot, magie pratique, ufologie, franc-maçonnerie, nouveaux mouvements religieux etc.

2 - Des enseignements « secrets », volontairement cachés et réservés à certains. C’est la « discipline de l’arcane », la stricte distinction entre initiés et profanes. Il peut s’agir de secrets jalousement gardés au fil des siècles ou encore des messages occultes qu’un artiste aurait glissés dans son œuvre. De récents ouvrages de fiction, comme Le Pendule de Foucault d’Umberto Eco, ou Da Vinci Code, Inferno, de Dan Brown, entretiennent l’engouement du public pour ce type de récits.

 

Ce sens n’est pas très opérationnel, car il est trop restreint. Par exemple, l’alchimie, pour sa plus grande part, n’est pas secrète, et elle s’est fait connaître par une abondante littérature, à partir du 16ème siècle. La théosophie non plus, notamment avec les nombreux écrits de Jacob Böhme, qui  étaient destinés à circuler dans des milieux très divers. L’on pourrait multiplier les exemples. Et quand secrets il y a, ce sont des secrets de Polichinelle.

 

L’étymologie de « ésotérisme » comprend effectivement l’idée de secret en suggérant que l’on  n’accède à la compréhension d’un symbole, d’un mythe ou du réel, que par un effort personnel d’élucidation progressive, à plusieurs niveaux successifs, c’est-à-dire par une forme d’herméneutique.

 

 

3 - Un mystère inhérent aux choses mêmes. La Nature est pleine de secrets, de signatures occultes ; ainsi, il existe des rapports invisibles entre les astres, les hommes, les animaux, les métaux, les plantes. L’histoire humaine l’est aussi ; non pas parce que des hommes auraient voulu cacher des évènements, mais parce qu’elle recèle des significations auxquelles l’historien profane n’a pas accès. La philosophie occulte, comme on disait à la Renaissance, est une telle entreprise de déchiffrement de tels mystères.

 

4 - La quête de la Tradition primordiale. Il existe à travers le temps une chaîne de traditions, lesquelles renvoient toutes à une forme de vérité d’ordre supérieur, à une Tradition primordiale à retrouver, dont toutes les traditions et les religions de par le monde sont seulement  des formes plus ou moins authentiques. Ainsi, par exemple, le sens donné par René Guénon ou Frithjof Schuon.

 

5 -  La gnose, entendue d’une façon générale comme mode de connaissance mettant l’accent sur l’expérience, le mythique, le symbolique. Cette voie philosophique revêt des formes très variées. La posséder, c’est être initié à une vision plus profonde qui va au-delà des apparences.

 

6 - Celui qu’a adopté la recherche historique universitaire, celui d’une forme de pensée.

 

Surtout depuis le début des années 1990, l’ésotérisme occidental désigne une spécialité à part entière recouvrant des courants qui présentent d’évidentes similitudes et sont historiquement reliés les uns aux autres. Plusieurs chaires lui sont consacrées notamment à Paris (Ecole Pratique des Hautes Etudes, Sorbonne), à Amsterdam, à Lausanne.

 

Au sens large, le terme occidental se rapporte au monde de l’antiquité tardive gréco-romaine (le pythagorisme, les écrits grecs attribués à Hermès Trismégiste au IIème et IIIème siècles de notre ère, les courants du gnosticisme chrétien, et à ceux du Moyen Age et de la modernité, qui ont vu les traditions religieuses juives et chrétiennes coexister, visitées par celles de l’Islam. Au sens restreint, le terme occidental concerne seulement la modernité, de la Renaissance à nos jours.

 

Ces six sens sont loin de porter sur les mêmes choses. Il n’y a pas lieu de critiquer quelque définition que ce soit, à condition de préciser à quelle définition on se réfère quand on parle d’ésotérisme.

 

Un modèle de définition empirique : les composantes de l'ésotérisme occidental moderne

A partir de 1989, Antoine Faivre propose un modèle fondé sur la recherche inductive : arriver à une définition reposant sur une généralisation théorique à partir d’un ensemble de phénomènes religieux partageant un air de famille.

 

Ce modèle a été beaucoup utilisé depuis. Il a dégagé un certain nombre de caractéristiques communes, repérables dès la Renaissance surtout, et dont l’ensemble semble constituer une forme de pensée historiquement circonscrite. Celle-ci s’est déclinée de diverses manières sous l’influence des Lumières et du développement de la  pensée scientifique.

 

Nous appelons « ésotérisme » en Occident une forme de pensée identifiable par la présence de six caractères ou composants, distribués selon un dosage variable à l’intérieur de son vaste contexte historique et concret.

 

Quatre sont « intrinsèques », en ce sens que leur présence simultanée est une condition nécessaire et suffisante pour qu’un texte ou un enseignement puisse être qualifié d’ésotérique. Ils sont plus ou moins inséparables, mais il importe de bien les distinguer d’un point de vue méthodologique. Il y en deux autres, secondaires, non fondamentaux, dont la présence est fréquente à côté des quatre premiers.

 

 

1 - L'idée de correspondances universelles

 

Cette doctrine affirme l’existence d’un continuum entre toutes les parties de l’univers, dans la pluralité de ses niveaux de réalité, visibles et invisibles, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Il existerait des correspondances invisibles, symboliques et réelles entre toutes les parties de l’univers visible et invisible.

« Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ; ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ».

 

On retrouve là l’antique idée du microcosme et du macrocosme, ou le principe d’interdépendance universelle. Ces correspondances sont considérées comme plus ou moins voilées au premier regard, donc destinées à être lues, déchiffrées. L’univers entier est une sorte de théâtre de miroirs, un ensemble de hiéroglyphes à décrypter, tout y est signe, tout objet cache un secret. Le cosmos est complexe, pluriel, hiérarchisé, constitué d’un réseau de correspondances.

 

Les principes de non-contradiction et de tiers exclu, de causalité linéaire, sont remplacés par ceux de tiers inclus et de synchronicité.

 

L’on peut distinguer deux sortes de correspondances. D’abord, celles qui  existent dans la nature vivante ou invisible, par exemple entre les 7 métaux et les 7 planètes, entre les planètes et les parties du corps humain ou le caractère, ce qui fonde l’astrologie ; entre le monde visible et le monde céleste etc.

Ensuite, il y a les correspondances entre la nature ou même l’Histoire et des textes révélés : ainsi dans la kabbale, juive, ou chrétienne. Alors, l’Ecriture (la Bible par exemple) et la Nature se trouvent nécessairement en harmonie, la connaissance de l’une aidant à la connaissance de l’autre.

 

Cette notion de correspondances se retrouve dans de nombreux courants philosophiques, qui développent leurs propres réseaux d’analogie et de similitudes. Par exemple, dans l’antiquité gréco-romaine, le stoïcisme, le néo-platonisme sont fondés sur cette idée des correspondances entre les différents niveaux du réel. Tous les courants philosophiques grecs (platonisme, aristotélisme) développent l’idée du macrocosme et du microcosme. Sont-ce pour autant des courants ésotériques ? Non, ce premier critère est nécessaire, mais pas suffisant.

 

 

2 - L'idée de Nature vivante

 

Elle part du postulat que la Nature est un grand organisme vivant que parcourt un flux, une énergie spirituelle qui lui donne sa beauté et son unité. Or seule une pensée magique et ésotérique peut élucider les mystères de cette Nature enchantée. La Nature est considérée comme  un organisme vivant, parcourue de forces invisibles mais actives ; elle est riche en révélations potentielles de toute sortie, elle doit être lue comme un livre.

Déjà Héraclite disait : la Nature aime à se cacher.

 

Le mot magia, si important dans l’imaginaire de la Renaissance, évoque bien cette idée d’une Nature considérée comme vivante dans toutes ses parties, et souvent habitée, parcourue par une lumière ou un feu caché qui circule à travers elle. Ainsi comprise, la magie est à la fois la connaissance des réseaux de sympathies ou d’antipathies qui relient les choses de la Nature, et la mise en œuvre concrète de ces connaissances.

 

Inscrits dans cette perspective, le pythagorisme et l’orphisme antiques, la vision de Paracelse jusqu’à celle de l’homéopathie, l’alchimie, la Naturphilosophie…. Une interprétation d’un enseignement de saint Paul selon laquelle la Nature souffrante, soumise à l’exil et à la vanité, attend d’avoir part au salut.  Dans ce cas, la Nature-a une histoire, liée à celle de l’homme et du monde divin.

 

3 – Le rôle des médiations et de l'imagination


Plus que par son intelligence rationnelle, c’est par son imaginaire et la pensée symbolique que l’être humain va se relier à la profondeur du réel. C’est pourquoi les symboles se trouvent au fondement même de l’ésotérisme.

Ces deux notions sont liées, complémentaires. L’idée de correspondance suppose déjà une forme d’imagination capable de déceler et d’utiliser des  médiations de toutes sortes, comme des images symboliques chargées de plusieurs significations (tels les mandalas), des rituels, des esprits intermédiaires, comme les anges… Ce sont tous des médiateurs qui assurent les passages entre les divers niveaux de réalité. D’où l’importance de l’angéologie dans ce contexte, mais également du transmetteur, au sens de initiateur.

 

C’est cette notion de médiation, qui fait la différence entre ce qui est mystique et ce qui est ésotérique. D’une manière simple, on peut dire que le mystique aspire à la suppression plus ou moins complète des images et des intermédiaires  car ils deviennent des entraves à son union avec Dieu. Tandis que l’ésotériste s’intéresse davantage aux intermédiaires révélés à son regard intérieur par la vertu de son imagination créatrice, que de tendre vers l’union avec le divin. Autrement dit, il préfère séjourner sur l’échelle de Jacob que d’aller au-delà.

 

Cette distinction est encore à nuancer car il y a parfois de l’ésotérisme chez des mystiques, comme par exemple, Hildegarde de Bingen.

 

C’est l’imagination qui permet d’utiliser ces intermédiaires, ces symboles, ces images, et de mettre en pratique active la théorie des correspondances et de découvrir, de voir, de connaître, les entités médiatrices entre le monde divin et la Nature.

 

L’imagination n’a pas toujours eu le même statut en Occident, au fil des siècles. Une faculté psychologique entre la perception et le concept chez Kant, la folle du logis pour certains rationalistes. Aujourd’hui, elle est définie  comme une sorte d’organe de l’âme grâce auquel l’homme peut établir un rapport avec un monde intermédiaire, ce que Henry Corbin a proposé d’appeler le monde imaginal, le monde médiateur par excellence qui concrétise l’esprit et spiritualise la matière.

 

L’influence arabe (Avicenne, Sohravardhî, Ibn Arabi) a peut-être joué un rôle en Occident pour la reconnaissance de l’imagination. Mais c’est surtout sous l’inspiration du Corpus Hermeticum redécouvert à la fin du XVème siècle, que mémoire et imagination se trouvent associées, d’où  les arts de mémoire cultivés pendant et après la Renaissance (Giordano Bruno).

Ainsi comprise, l’imagination est l’outil de la connaissance de soi, du monde, du Mythe, l’œil de feu perçant l’écorce des apparences pour faire jaillir des significations, des liens pour rendre visible l’invisible, ce monde imaginal auquel l’œil de chair seul ne donne pas accès, et qui élargit sa vision.

 

L’accent est mis sur la vision et sur la certitude plutôt que sur la croyance et la foi. Elle fonde donc une philosophie visionnaire. Nous la retrouverons dans la Kabbale juive, ou dans le grand courant théosophique occidental qui prend son essor au début du XVIIème siècle.

 

4 – L'expérience de la transmutation

 

Elle vient compléter les trois précédentes en leur conférant un caractère d’expérience.

« Transformation » ne serait pas ici un terme adéquat, car le changement de formes ne signifie pas nécessairement le passage d’un plan à un autre, ni la modification du sujet dans sa nature même. C’est pourquoi le terme de « transmutation », emprunté à l’alchimie, est plus approprié. On peut aussi dire l’expérience de la « métamorphose ».

 

Il s’agit de ne point séparer la connaissance et l’expérience intérieure, ou encore l’activité intellectuelle et l’imagination active. Ce que souvent, dans les courants ésotériques modernes, on appelle « gnose », est cette connaissance qui favorise la « seconde naissance », et aussi, conjointement, celle d’une partie de la Nature, comme on le voit souvent dans la littérature alchimique (avec les passages par l’œuvre au noir, au blanc, au rouge).

 

Voici donc quels seraient les quatre composants de base de l’ésotérisme occidental moderne. A ceux-ci se rajoutent deux autres, importants mais pas forcément indispensables à la définition.

 

5 – La pratique de la concordance

Il s’agit de vouloir établir des dénominateurs communs entre deux traditions différentes ou davantage, voire entre toutes les traditions, ce qui incite à les comparer dans l’espoir de trouver une vérité supérieure à elles toutes. Ce n’est pas seulement le fait d’étudier les convergences susceptibles de rassembler les différentes traditions dans un esprit de tolérance, mais la concordance se veut plus créatrice, par la mise en évidence d’une Tradition primordiale dont les différentes traditions ne seraient que des visages temporels. Il s’agit d’acquérir une connaissance embrassant et transcendant les traditions particulières. Cette tendance se développe à partir du XIXème siècle, du fait d’une meilleure connaissance de l’Orient, puis grâce à l’influence d’une discipline académique nouvelle, les « religions comparées ». On va alors parler d’une philosophia perennis, ou philosophie ésotérique qui s’intéresse à la connaissance de cette Tradition primordiale.

 

6 – La pratique de la transmission

Mettre l’accent sur la transmission implique qu’un enseignement ésotérique peut et doit être transmis de maître à disciple, en suivant un canal ou un parcours balisé. Ces sont les fameux canaux de transmission. A ceux-ci, se rattachent deux notions :

. la validité des connaissances transmises par une filiation dont l’authenticité ne doit pas faire de doute ; il s’agit de se rattacher à une tradition considérée comme un ensemble organique dont on doit respecter l’intégrité ;

 

. l’initiation, qui généralement s’effectue de maître à disciple, qui est l’expression concrète de cette transmission. L’on connaît l’importance de ces conditions dans la naissance et le développement des sociétés initiatiques en Occident, surtout depuis le XVIIIème siècle.

 

 

L'ésotérisme, une forme de pensée

L’ésotérisme est donc une forme de pensée, comme il y a une forme de pensée philosophique, scientifique, théologique, mystique, artistique, politique etc.

 

L’étude de ces six composants permet de mieux comprendre l’ésotérisme dans d’autres traditions culturelles que la nôtre, par exemple en Egypte ancienne, en Chine, en Inde, dans les civilisations amérindiennes. Mais aussi de ne pas l’étendre indûment à des visions voisines, mais différentes, comme par exemple le phénomène New Age ou les Nouveaux Mouvements Religieux, qui certes peut intégrer certains éléments ésotériques mais pas tous.

 

Le lien avec la modernité

Dès l’aube de la Renaissance, les courants ésotériques sont étroitement liés à la modernité. Avant cela, ils constituent un aspect essentiel de la culture chrétienne, longtemps négligé par les historiens.

 

Au cours de cette longue période, ils ne se présentent pas comme une contre-culture qui se serait trouvée en opposition avec les pouvoirs religieux en place, ce qu’on pourrait croire en consultant seulement des livres consacrés à l’histoire des Eglises, souvent fondés sur les oppositions du type Eglises/sectes ou orthodoxie/hérésies. De même, au cours du XVIIIème siècle, il n’y a pas de front ésotérique contre les défenseurs de la raison. Là encore, l’examen des faits vient contredire des schémas trop commodes.

 

Les raisons d’un malentendu

Trois obstacles paraissent pouvoir rendre compte du caractère tardif de l’intérêt des gens sérieux pour ce domaine :

 

. le rôle de la théologie notamment chrétienne : on a longtemps pensé que les courants ésotériques se ramenaient à des hérésies marginales ou à des superstitions. En fait, ils se présentent généralement comme moins marginaux que transversaux.

 

. Le deuxième est lié au premier. Alors que depuis longtemps déjà, le gnosticisme de l’antiquité tardive, les théosophies juives (la kabbale notamment), puis les théosophies de l’Islam, le soufisme…. avaient fait l’objet d’études et de réflexions, l’ésotérisme occidental a tardé à entrer dans les débats intellectuels et les publications sérieuses. On préférait se concentrer sur les religions non occidentales, abandonnant l’histoire du christianisme à l’historiographie des Eglises, et on identifiait le champ ésotérique à celui de la mystique.

 

. La confusion entre ésotérisme et nouveaux mouvements religieux. On s’aperçoit aujourd’hui que les NMR, nés pour la plupart au cours des quelques 60 dernières années, concernent l’ésotérisme dans la mesure seulement où certains d’entre eux puisent une partie de leur enseignement dans la littérature des courants ésotériques occidentaux du passé.

 

Aujourd’hui, il est donc possible de mieux comprendre le champ ésotérique, et de mieux comprendre :

. le rapport en Occident entre phénomènes religieux et processus de sécularisation, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît ;

. s’intéresser aux controverses sur eux, aussi bien dans le contexte chrétien que dans celui de la sécularisation, d’un point de vue historique et sociologique.

. les mécanismes idéologiques à l’œuvre dans nos modes de pensée, voir les moyens par lesquels certains pans de notre culture, longtemps négligés et dont on reconnaît maintenant l’importance, ont pu se trouver relégués au statut de l’Autre, du « religieusement autre. »