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Carl Gustav Jung et le jeu des contraires

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


Médecin et psychiatre suisse, fondateur de la psychologie analytique, après que Freud ait fondé le concept de psychanalyse, Carl Gustav Jung a apporté une contribution essentielle à la connaissance des structures de la psyché humaine. Il a montré notamment que le fait d’avoir ignoré pendant si longtemps le monde inconscient est cause de nombreuses névroses et angoisses.

 

Ses apports sont multiples :

. la notion d’inconscient collectif, contenant les archétypes

. l’explication du processus d’individuation comme voie de réalisation du potentiel humain, et comme processus dynamique d’évolution, basé sur la dynamique du conflit.

. la lecture psychologique de plusieurs traditions orientales, comme le Bardo Thodol tibétain, la symbolique des mandalas du bouddhisme, le Traité de la fleur d’or du taoïsme chinois.

 

Il s’est pris lui-même comme support d’observations et d’expérimentations, en plus des nombreux malades qu’il soignait.

 

Un certain nombre de philosophes l’ont particulièrement marqué : Aristote pour sa démarche expérimentale, le mystique rhénan Maître Eckhart, mais aussi Kant, Schopenhauer, Nietzsche, Jacob Böhme, sans oublier Goethe.

 

A une époque de sa vie, il a beaucoup voyagé, ce qui l’a mis en contact avec des modes de pensée différents, en Afrique et en Amérique (Nouveau Mexique) notamment. Il a redécouvert des enseignements plurimillénaires comme le yoga, l’alchimie chinoise taoïste ou la science des mandalas tibétains, notamment grâce au sinologue Richard Wilhelm ou tibétologue Giuseppe Tucci.

 

Les notions essentielles de sa pensée sont indissociables des étapes de sa recherche et des quelques cinq ou six grandes crises qu’il a vécues dans sa vie. Son itinéraire est admirablement raconté dans son autobiographie qu’il a commencé à écrire à l’âge de 83 ans. « Ma vie, souvenirs, rêves et pensées », son dernier ouvrage, où il relate ses expériences intérieures, ses sensations, ses rêves, ses rencontres déterminantes.

 

Ses ouvrages sont très nombreux :

Les Types psychologiques, La Dialectique du moi et de l’inconscient, Les Racines de la conscience, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, Psychologie de l’inconscient, Psychologie et religion, Psychologie et alchimie, Psychologie du transfert, Aïon, Réponse à Job, Mysterium Conjunctionis, Un mythe moderne, Psychologie et orientalisme, Synchronicité et Paracelsica.

Sont publiées également de très nombreuses correspondances avec Freud, Wolfgang Pauli, prix Nobel de physique, le mathématicien Pascual Jordan, Erich Neumann, l’un des fondateurs de la physique quantique, Heinrich Zimmer l’indianiste, l’écrivain Hermann Hesse ou le sinologue Richard Wilhelm. Ces correspondances témoignent des riches connexions que Jung entretenait avec des spécialistes d'autres domaines que le sien.

 

Il fut consulté par des centaines de personnes et les plus grands psychiatres et psychanalystes de son temps. Jung propose une vision globale de l’homme, prenant en compte ses différentes dimensions, du plan spirituel au plan physique, en passant par le psychique, qui est le cœur même où se résolvent les conflits et les tensions. C’est cette vision que nous allons étudier : une vision dynamique de la Psyché, évolutive, fondée sur la dynamique du conflit et sur la loi des polarités : conscient/inconscient, confrontation du moi avec l’ombre, confrontation aux archétypes tels l’animus ou anima. Une quête du centre, de l’unité, de la totalité, du Soi, qui est le processus d’individuation.

 

Cette vision dynamique des opposés, nous la trouvons déjà dans la notion essentielle de l’AME :

 

En 1934, Jung fait paraître un recueil d’articles qu’il intitule La réalité de l’âme.

C’est un titre en forme de proclamation, de défi en même temps, comme une profession de foi.

La signification de l’âme est multiple, mais surtout, Jung la définit comme la réalité médiane entre le corps et l’esprit, l’âme participant des deux.

"C’est un aspect caractéristique de l’homme occidental que d’avoir, à des fins de connaissance, scindé le physique et le spirituel. Dans l’âme toutefois, ces opposés coexistent. C’est là un fait que la psychologie doit reconnaître. Une réalité psychique est à la fois physique et spirituelle. Sans l’âme, l’esprit est mort, de même que la matière, car tous deux sont des abstractions. Ce monde intermédiaire nous apparaît comme trouble et confus parce que chez nous l’idée d’une réalité psychique n’est pas courante pour le moment, bien qu’elle exprime notre véritable sphère vitale." Commentaire sur le Mystère de la Fleur d’or, 1929

 

L'âme est le monde intermédiaire où l’esprit est corporalisé et le corps spiritualisé ; là où se joue le mystère de la conjonction des opposés.

 

1. Deux attitudes face à la vie : extraversion/introversion

 

Jung distingue deux attitudes différentes face à la vie, deux façons de réagir aux circonstances. C’est la différence aujourd’hui très répandue entre introversion et extraversion.

 

« Il existe toute une classe d’êtres humains qui, au moment d’agir dans une situation donnée, exécutent d’abord un léger recul comme s’ils disaient doucement « non » et ne parviennent qu’ensuite à réagir, et une autre classe de gens qui, dans la même situation, semblent réagir immédiatement, parce qu’ils ont pleine confiance en la justice, toute naturelle pour eux, de leur façon d’agir. La première catégorie se caractériserait donc par une certaine relation négative à l’objet, la seconde, par une relation plutôt positive… La première classe correspond à l’attitude introvertie et la seconde, à l’attitude extravertie. »

 

L’attitude extravertie se caractérise par un intérêt pour les événements, les êtres et les choses, une relation, une dépendance vis-à-vis d’eux. Elle est motivée par des facteurs extérieurs et grandement influencée par l’environnement.

 

A l’inverse, l’attitude introvertie est une attitude de retrait, orientée vers l’intérieur, concentrée sur des facteurs subjectifs, influencée essentiellement par la nécessité intime. Elle préfère la réflexion à l’action.

 

 

2. Conscient et inconscient

 

Ce n’est pas Jung qui a « découvert » le concept d’inconscient, mais il est allé au-delà de ce qui avait été préfiguré par Carl Gustav Carus, Bergson ou Freud. Il explique que la psyché se compose de deux sphères complémentaires, le conscient et l’inconscient.

La conscience est comme un îlot qui flotte dans l’immense mer de l’inconscient, selon l’image qu’il emploie. Le moi est le centre de la conscience. Il représente la portion de la psyché qui « constitue pour moi le centre de ma zone consciente et qui semble de la plus grande continuité et identité par rapport à moi-même. »

 

Au-delà du cercle de la conscience, se trouve la sphère de l’inconscient.

Le contenu de l’inconscient est formé de deux couches que Jung nomme l’inconscient personnel et l’inconscient collectif.  L’inconscient personnel contient entre autres les contenus réprimés, rejetés hors du champ de la conscience, ou les éléments en sommeil qui ne sont pas encore parvenus à la conscience.  Encore au-delà, se trouve la notion d’inconscient collectif.

 

L’inconscient, s’il était seul, demeurerait précisément inconscient à jamais, et nous n’existerions pas, dans le sens où nous n’existons que dans la mesure où nous nous savons exister, où nous en nourrissons la conscience qui vient nous éclairer.

 

En d’autres termes, l’inconscient, dans son essence, n’est pas quelque chose qui se construit par le refoulement et qui est à proprement parler de l’in-conscient, du non-conscient, du refusé par le conscient ; mais l’inconscient est d’une façon primordiale, la fondation même de l’âme d’où surgit la conscience, d’où s’affirme la force de ces étincelles de lumière, les étincelles de conscience,  que les anciens alchimistes appelaient la lumière de la nature.


L’inconscient est posé comme premier, une sorte de matrice pour le conscient, le conscient étant le non-inconscient.

 

Conscience : "Quand nous nous demandons ce que peut bien être la nature de la conscience, le fait qui nous impressionne le plus profondément c'est que, un événement venant à se produire dans le cosmos, il s'en crée simultanément une image en nous où, en quelque sorte, il se déroule parallèlement, devenant ainsi conscient. (…) En effet, notre conscience ne se crée pas elle-même, elle émane de profondeurs inconnues. Dans l'enfance, elle s'éveille graduellement et, tout au long de la vie, elle s'éveille le matin, sort des profondeurs du sommeil, d'un état d'inconscience. Elle est comme un enfant qui naît quotidiennement du sein maternel de l'inconscient." Ma vie, Glossaire, page 455

 

L'Inconscient : "Théoriquement, on ne peut fixer de limites au champ de la conscience puisqu'il peut s'étendre indéfiniment. Empiriquement, cependant, il trouve toujours ses bornes quand il atteint l'inconnu. Ce dernier est constitué de tout ce que nous ignorons, de ce qui, par conséquent, n'a aucune relation avec le moi, centre du champ de la conscience. L'inconnu se divise en deux groupes d'objets : ceux qui sont extérieurs et qui seraient accessibles par les sens et les données qui sont intérieures et qui seraient l'objet de l'expérience immédiate. Le premier groupe constitue l'inconnu du monde extérieur ; le second, l'inconnu du monde intérieur. Nous appelons inconscient ce dernier champ. "

 

« Tout ce que je connais, mais à quoi je ne pense pas à un moment donné, tout ce dont j’ai eu conscience une fois mais que j’ai oublié, tout ce qui a été perçu par mes sens mais que je n’ai pas enregistré dans mon esprit conscient, tout ce que, involontairement et sans y prêter attention (c’est-à-dire inconsciemment), je ressens, pense, me rappelle, désire et fais, tout le futur qui se prépare en moi, qui ne deviendra conscient que plus tard, tout cela est le contenu de l’inconscient. »

 

" A ces contenus viennent s'ajouter les représentations ou impressions pénibles plus ou moins intentionnellement refoulées. J'appelle inconscient personnel l'ensemble de tous ces contenus. Mais, au-delà, nous rencontrons aussi dans l'inconscient des propriétés qui n'ont pas été acquises individuellement ; elles ont été héritées, ainsi les instincts, ainsi les impulsions pour exécuter des actions commandées par une nécessité, mais non par une motivation consciente … C'est dans cette couche plus profonde de la psyché que nous rencontrons aussi les archétypes. Les instincts et les archétypes constituent ensemble l'inconscient collectif. Je l'appelle collectif parce que, au contraire de l'inconscient personnel, il n'est pas le fait de contenus individuels plus ou moins uniques, ne se reproduisant pas, mais de contenus qui sont universels et qui apparaissent régulièrement." Ma vie, Glossaire, page 456-457

 

En résumé :

. l’inconscient en soi ne nous est pas accessible puisqu’il est la condition première au surgissement de la conscience, et que la conscience ne paraît que dans un processus de limitation, de définition, de découpe dans l’inconscient.

L’inconscient nous est inconnu, il nous échappe et nous ne pouvons connaître que les manifestations, les apparitions, les épiphanies qui s’en font au sein de la conscience.

 

D’où une dialectique sans fin entre conscient et inconscient et le travail de la raison pour faire apparaître l’inconscient. L’analyste jungien intervient de manière directive dans son travail avec le patient pour aider à ce dialogue intérieur.

 

. le travail de la raison et de l’intellect est essentiel pour ce travail de prise de conscience d ‘éléments jusqu’alors inconscients. Il y a donc une partie rationnelle de l’âme, avec les fonctions de pensée et de sentiment, qui doit travailler avec sa partie plus irrationnelle : intuition, sensation. Ce qui donne une boussole où les 4 composants peuvent s’affronter ou s’harmoniser.

 

Dynamique créatrice du conflit entre conscient et inconscient.  Comprendre, interpréter ce qui surgit à la conscience, notamment par les rêves.

 

3. Les notions de persona et d'ombre

Jung appelle persona le masque derrière lequel chacun vit. C’est le rôle que chacun joue, sorte de compromis entre ce qu’il est réellement et ce qu’on attend de lui.

 

A l'origine, Persona désigne, dans le théâtre antique, le masque porté par les acteurs.

" La persona est le système d'adaptation ou la manière à travers lesquels on communique avec le monde. Chaque état, ou chaque profession, par exemple, possède sa propre persona qui les caractérise… Mais le danger est que l'on s'identifie à sa persona ; le professeur à son manuel, le ténor à sa voix. On peut dire, sans trop d'exagération, que la persona est ce que quelqu'un n'est pas en réalité, mais ce que lui-même et les autres pensent qu'il est." Ma vie, Glossaire, page 460

 

Pourtant, la persona est une nécessité, car c’est elle qui nous relie au monde. Le développement de la persona fait partie du processus vital, de notre adaptation au monde, et de l’empreinte que nous y laissons. Nous nous développons, s’il n’y a aucun obstacle, dans la perspective où nous avons le plus de facilité. Nous avons en même temps fortement tendance à nous conformer à ce qu’on attend de nous, à répondre à la pression que l’éducation et la société font peser sur nous. Elle doit donc être développée sans tomber dans le piège de s’identifier exclusivement à elle.

La persona représente une zone médiatrice entre la conscience du moi et le monde extérieur.

 

Mais un autre aspect de nous-mêmes ne se trouve pas dans la persona, et se trouve refoulé dans l’inconscient, Jung l’appelle l’ombre. C’est un concept essentiel. C’est la partie de notre être qui veut faire tout ce que nous ne nous permettons pas. L’ombre est notre part primitive, incontrôlée, animale.

C’est souvent ce qui nous dérange chez l’autre…

Tous ces désirs et émotions incompatibles avec les normes sociales et notre personnalité idéale, tout ce qui nous rend honteux, tout ce que nous voulons ignorer sur nous-mêmes.

L’ombre ne se réduit pas à l’inconscient personnel, car elle fait partie aussi des phénomènes collectifs : c’est ce qui s’exprime sous la forme du diable, de la sorcière …

 

" Ombre. La partie inférieure de la personnalité ; somme de tous les éléments psychiques personnels et collectifs qui, incompatibles avec la forme de vie consciemment choisie, n'ont pas été vécus ; ils s'unissent dans l'inconscient en une personnalité partielle relativement autonome avec tendances opposées à celles du conscient. L'ombre,  par rapport à la conscience, se comporte de façon compensatoire, aussi son action peut-elle être aussi bien positive que négative.(…) En tant qu’élément de l’inconscient personnel, l’ombre procède du moi ; mais en tant qu’archétype de l’éternel « antagoniste », il procède de l’inconscient collectif. " Ma vie, Glossaire, page 459

 

L’ombre est quelque chose de complexe, pas seulement un ensemble d’éléments personnels refoulés, mais l’éternel antagoniste ou autre qui est en soi. C’est pourquoi la connaissance de l’ombre, le dialogue avec l’ombre est indispensable dans le processus d’individuation.

 

Il est dans la nature des choses qu’il y ait lumière et obscurité, ombre et soleil. L’homme doit trouver une façon de vivre avec son ombre ; sa santé mentale et physique en dépend. La dialectique entre conscient et inconscient prend la forme d’un dialogue créatif entre le moi, la persona et l’ombre.

 

« Mettre quelqu’un en face de son ombre, c’est aussi lui montrer ce qu’il a de lumineux. Lorsque l’on a fait plusieurs fois cette expérience, lorsque l’on a appris à juger en se plaçant entre les extrêmes, on en vient inévitablement à ressentir ce que signifie son propre soi. Lorsque l’on perçoit en même temps son ombre et sa lumière, on se voit par les deux faces de son être, et ainsi l’on aboutit au centre. C’est là le secret de l’attitude orientale : la contemplation des opposés enseigne à l’homme oriental le caractère de la maya. Elle confère à la réalité le caractère de l’illusion. Derrière les opposés, et dans les opposés, se trouve la vraie réalité qui voit et embrasse le tout.

C’est ce que les hindous appellent atman. C’est ce qui littéralement, « souffle à travers moi ». Et non seulement à travers moi, mais à travers tous ; en d’autres termes, il ne s’agit pas seulement de l’atman individuel, mais de l’atman général, du pneuma qui souffle à travers tous les êtres. Nous autres Occidentaux utilisons pour cela le terme : le « soi », par opposition au petit « moi ». Ce qui est désigné par « soi » représente la totalité psychique. » Psychologie et orientalisme – page 271-272

 

Dynamique créatrice du conflit entre le moi, la persona et l’ombre

« Dans la mesure où le traitement analytique rend l’ombre consciente, il crée une faille et une tension entre les contraires qui, à leur tour, cherchent à s’équilibrer en une unité. Ce sont des symboles qui opéreront la liaison. La confrontation entre les contraires touche à la limite du supportable lorsqu’on prend cette confrontation au sérieux ou lorsqu’on est pris au sérieux par les contraires eux-mêmes. Le tertium non datur – il n’est pas donné de troisième terme – de la logique se confirme ; on est incapable d’entrevoir une troisième solution. Cependant, quand tout se passe bien, cette troisième solution se présente spontanément, de par la nature même. Elle est alors – et alors seulement- convaincante. Elle est ressentie comme étant ce qu’on appelle la « grâce ». La solution naissant de la confrontation et de la lutte des contraires est le plus souvent constituée par un mélange inextricable de données conscientes et inconscientes, et c’est pourquoi on peut la dire un « symbole », comme une pièce de monnaie coupée en deux dont les moitiés s’encastrent exactement. Cette solution représente le résultat de la coopération du conscient et de l’inconscient ; elle atteint à l’analogie avec l’image de Dieu, sous forme de mandala, qui est sans doute l’esquisse la plus simple d’une représentation de la totalité, et elle s’offre spontanément à l’imagination pour figurer les contraires, leur lutte et leur conciliation en nous. La confrontation, qui est tout d’abord de nature purement personnelle, s’accompagne bientôt de l’intuition et de la connaissance, que la tension subjective en soi-même entre les opposés n’est, en toute généralité, qu’un cas d’espèce dans les tensions conflictuelles du monde.

Car notre psyché est structurée à l’image de la structure du monde, et ce qui se passe en grand se produit aussi dans la dimension la plus infime et la plus subjective de l’âme. (…) Je pense ici à la plus simple des formes fondamentales du mandala, la circonférence, et au partage du cercle le plus simple mentalement : le carré ou la croix. »  Ma vie, page 380-381

 

4. Les notions d'animus et d'anima

L’inconscient de l’homme contient un élément féminin, et celui de la femme un élément masculin. Jung les appelle respectivement anima et animus.

 

"Anima et animus. Personnification de la nature féminine de l'inconscient de l'homme et de la nature masculine de l'inconscient de la femme. (…) Anima et animus se manifestent typiquement sous des formes personnifiées dans les rêves et les fantaisies, ou dans l'irrationalité d'un sentiment masculin et d'une pensée féminine. Comme régulateurs du comportement, ce sont deux des archétypes les plus influents." Ma vie, Glossaire, page 451

 

L’anima est féminine ; elle est uniquement une formation de la psyché masculine, une figure qui compense le conscient masculin. Chez la femme, à l’inverse, l’élément de compensation revêt un caractère masculin, et c’est pourquoi je l’ai appelé l’animus. Pour décrire en bref ce qui fait la différence entre l’homme et la femme à ce point de vue, donc ce qui caractérise l’animus en face de l’anima, disons : alors que l’anima est la source d’humeurs et de caprices, l’animus, lui, est la source d’opinions ; et de même que les sautes d’humeur de l’homme procèdent d’arrière-plans obscurs, les opinions acerbes et magistrales de la femme reposent tout autant sur des préjugés inconscients et des a priori.

 

L’animus et l’anima sont des archétypes, à la fois individuels et collectifs.

 

La notion d'archétype

C’est une notion très vulgarisée de l’œuvre de Jung, mais qui fait l’objet de certains contresens. En effet, dans la plupart des travaux de vulgarisation de la pensée de Jung, par archétype, on désigne une image primordiale, une image qui se répèterait partout et toujours à l’identique, par exemple, dans les mythologies anciennes, dans les expériences mystiques de tous lieux et religions, dans les rêves, les fantasmes des hommes de tous temps. On parlera ainsi de l’archétype de la Grande Mère, de la Vierge, de la déesse mère, de la Sagesse, du dieu-Père, du vieux Sage, de l’enfant etc.

 

Dans ce cas, l’archétype serait lié aux origines du monde ou de l’humanité. Or, c’est une conception dont il faut se débarrasser puisque Jung lui-même l’a fait dans les années 20 et 30. A la suite de sa propre révolution intérieure, Jung va faire de l’archétype une notion principielle :  toujours en utilisant le mot arché, Jung va passer de son sens de primitif et de premier dans l’histoire (comme on parle d’archéologie), à son sens de principe et de fondement logique de l’imagination.

 

L’archétype est donc une forme a priori de la possibilité de connaissance, excluant tout contenu particulier, toute image ou tout symbole. C’est comme une matrice d’où peuvent venir les connaissances ou les images, mais pas les connaissances ou les images elles-mêmes.

 

« En lui-même, l’archétype échappe à la représentation, forme préexistante et inconsciente qui semble faire partie de la structure héritée de la psyché et peut, par conséquent, se manifester spontanément partout et en tout temps. On ne peut prouver qu’une image primordiale est déterminée quant à son contenu que si elle est consciente, donc remplie de matériaux de l’existence consciente. L’archétype en lui-même est vide ; il est un élément purement formel, rien d’autre qu’une possibilité de préformation, forme de représentation donnée a priori. (…) Il me semble probable que la véritable essence de l’archétype ne peut devenir consciente ; elle est transcendante. On ne doit point in instant s’abandonner à l’illusion que l’on parviendra finalement à expliquer un archétype. »  Ma vie, page 453

 

L’archétype indique sa présence à travers l’image, en même temps qu’il se voile sous le corps de l’image. Il faut donc bien discerner la notion d’archétypes, inconnaissables en soi, de celles d’images ou de représentations archétypiques qui sont des phénomènes, mixte de conscient et d’inconscient.

 

En ce sens, l’animus et l’anima vont revêtir des formes archétypales différentes, mais qui ne vont pas épuiser la puissance de l’archétype. Les images archétypiques sont des symboles, des mythes, des images. Les archétypes sont des principes de formation des symboles ou des images. Parmi les archétypes que Jung décèle, il y a l’archétype de la Mère, celui du Père, celui de l’Enfant, l’archétype du Soi, de l’Homme universel.

 

 

LE PROCESSUS D'INDIVIDUATION : du moi au Soi

 

" Individuation : 'J'emploie l'expression d'"individuation" pour désigner le processus par lequel un être devient un "in-dividu" psychologique, c'est-à-dire une unité autonome et indivisible, une totalité.(…) On pourrait donc traduire le mot d’individuation par « réalisation de soi-même », « réalisation de son Soi ».(…) Mais je constate continuellement que le processus d’individuation est confondu avec la prise de conscience du moi et que par conséquent celui-ci est identifié au Soi, d’où il résulte une désespérante confusion de concepts. Car dès lors, l’individuation ne serait plus qu’égocentrisme. Or le Soi comprend infiniment plus qu’un simple moi… L’individuation n’exclut pas l’univers, elle l’inclut.  " Ma vie, Glossaire, page 457

 

L’individuation est un processus qui fait d’un individu l’être qu’il doit être.  De ce fait, il ne deviendra pas égoïste ni égocentrique, mais accomplira simplement sa nature d’être. Dans la mesure où l’individu humain en tant qu’unité vivante est composé d’une foule et d’une somme de facteurs universels, il est totalement collectif et sans l’ombre d’une opposition à la collectivité.

 

Lors du processus d’individuation, l’individu parcourt quatre étapes et rencontre trois archétypes : le déconditionnement par rapport au moi, la rencontre avec l’ombre, la rencontre avec l’anima ou l’animus, la rencontre avec l’archétype lumière.

 

L'archétype du Soi : l'aboutissement du processus d'individuation. La fin de la dialectique conscient/inconscient

A la dernière étape, toutes les structures de l’individu commencent à se réorganiser vers un centre qui est le Soi.  Le moi individualisé a atteint son but, le point central dépassant toute définition rationnelle, le Soi qui correspond pour Jung à « Dieu en nous ».

 

" L’individuation n’exclut pas l’univers, elle l’inclut, dit Jung, car elle réintègre l’homme particulier au sein de l’archétype de l’homme universel, porteur de toute l’expérience de l’humanité. "

 

Le Soi est l’expression de l’intégrité, le point final du processus d’individuation.  La traversée est achevée, le trésor retrouvé.

 

" Soi. C'est l'archétype central, l'archétype de l'ordre, la totalité de l'homme. Il est représenté symboliquement par le cercle, le carré, la quaternité, l'enfant, le mandala etc. Le Soi est non seulement le centre, mais aussi la circonférence complète qui embrasse à la fois conscient et inconscient ; il est le centre de cette totalité comme le moi est le centre de la conscience. Le Soi est aussi le but de la vie, car il est l'expression la plus complète de ces combinaisons du destin que l'on appelle un individu." Ma vie, Glossaire, page 462

 

L’essence du Soi est le paradoxe, car il nous permet de vivre ce qui est singulier et unique en nous et, en même temps, met notre ego en relation avec la dimension transpersonnelle. A son niveau, le vie n’est plus perçue comme une lutte mais comme une source d’abondance.  Nous devenons les rois et les reines de nos propres domaines et si nous sommes fidèles à notre Etre intérieur (le Soi), nous faisons fleurir la terre desséchée.

 

La synthèse des contraires

« Le mythe doit laisser s’exprimer la complexio oppositorum – la complémentarité des contraires – philosophique d’un Nicolas de Cues et l’ambivalence morale que l’on rencontre chez Jacob Böhme. C’est seulement alors que peuvent être accordées au Dieu unique et la totalité, et la synthèse des opposés qui lui reviennent. Quiconque a expérimenté que les contraires, du fait de leur nature, peuvent s’unifier grâce au symbole de telle manière qu’ils ne tendent plus à se disperser ni à se combattre, mais au contraire à se compléter réciproquement et à donner à la vie une forme pleine de sens, n’éprouvera plus de difficultés face à l’ambivalence de l’image d’un dieu de la nature et de la création. Il comprendra précisément le mythe du « Devenir Homme » nécessaire de Dieu, le message chrétien essentiel, comme une confrontation créatrice de l’homme avec les éléments contraires ainsi que leur synthèse dans la totalité de sa personnalité, le Soi. » Ma vie, page 380-381