LA PHILOSOPHIE, UNE REPONSE A LA VIOLENCE

 

La violence règne en permanence dans la vie quotidienne et elle devient relativement banalisée par les crimes, les guerres, les discours, les images… Est-elle le fruit d’un comportement naturel qui excuse toute acte violent ? Y-a-t’il une autre alternative à la violence ?

 

Le mot violence vient du grec bia et du latin violentia, qui veut dire l’acte de «violer». La violence implique toute action contraire à l’ordre (moral, juridique, politique) ou à la disposition harmonieuse de la nature. Elle porte en elle un élément de chaos, de transgression et d’imprévisibilité.

 

La violence : un comportement naturel ?

 

En langage populaire, la violence désigne une utilisation excessive ou agressive de la force physique qui conduit à une relation de brutalité ou d’inhumanité envers l’autre. Mais réduire la violence à un comportement naturel et instinctif conduit à détruire toute notion de responsabilité humaine et, par conséquent, à excuser ceux qui pratiquent la violence.

 

Platon est le premier philosophe occidental à mentionner la violence : il parle de la violence active, comme force de séduction qu’exercent les tyrans dans les esprits faibles, et de la violence réactive qui pousse parfois à la révolte par désespoir.

En s’interrogeant sur ses origines, comme le fera plus tard Kant, il trouve que les véritables causes de la violence dans l’homme sont l’absence d’une conscience morale. La violence relève surtout d’une faiblesse de caractère et d’une recherche de confort.

 

Si la violence n’est pas irrationnelle, ne provient pas d’une fatalité, alors on peut y faire face.

Pour expliquer la faiblesse de caractère et la recherche de confort, il faut s’intéresser aux deux mécanismes de réaction rapide et instinctive d’auto-conservation de la personnalité, que sont l’agressivité et la lâcheté.

 

L’agressivité

 

L’agressif est dominé par le désir de pouvoir, de toute puissance, afin de compenser un grave état de faiblesse intérieure. Il cherche à sortir de son confort pour se rendre encore plus fort et améliorer sa condition.

Pour lui l’autre n’existe pas, seule sa propre image de tyran dominateur l’intéresse et c’est pour cela que l’assassin tue car il existe seulement à travers ses actes. Il ne voit plus ses crimes ni leurs conséquences. Il a déjà tué l’autre qui est en lui, son identité profonde, son Je Suis.

Sartre dit : «... l’autre se caractérise comme celui qui transcende ma transcendance, qui me donne une nature en me percevant comme un objet dans le monde, celui qui me pétrifie, celui qui peut voir le monde selon sa propre perspective, en synthèse, il est celui qui me vole le monde ou à travers lequel la situation m’échappe». (1)

 

La lâcheté

 

La seconde réaction face à la violence est celle du lâche : quand on lui signale l’injustice, il ne la voit pas. Pour lui, tout ce qui arrive est normal et logique. Il ne s’afflige pas face à l’abandon du monde et proclame que l’homme a été, est et sera toujours violent ; il se vante même en affirmant que la violence permet de faire progresser les choses.

Réagir lui réclamerait de sortir de son confort.

 

L’agressif et le lâche s’opposent en apparence, mais, en réalité, s’engendrent et se légitiment tous deux. Il y a de la lâcheté dans l’agressivité, qui s’exprime en général par l’art de se donner bonne conscience en s’attaquant aux faibles ; il y a aussi de l’agressivité dans la lâcheté puisqu’elle est tacitement d’accord avec la violence qui se manifeste dans le monde.

 

La pratique de la violence exacerbe l’égocentrisme et la séparativité au niveau individuel et collectif.

 

La violence nous oblige à découvrir qu’il y a un autre moyen de vivre la violence, en la dépassant, par l’acceptation du combat intérieur qui permet la naissance de la force morale, et nous accorde la clé du contrôle de nous-mêmes, pour éviter des réactions agressives ou lâches.

 

La violence et le conflit

 

Toute forme de violence est inévitablement transformée en conflit, mais tout conflit se traduit-il en violence ?

Depuis l’Antiquité, les philosophes ont montré que tout conflit n’est pas violence, bien que toute violence soit un conflit.

Dans l’Etre et le néant (2), Jean-Paul Sartre dit : «La haine est un échec. Puisque la mort de l’autre me transforme irrémédiablement en objet, en supprimant à travers l’autre tous les autres […] Pour sortir de la haine, la haine réclame de haïr la haine. Mais cette haine ne permet pas de sortir du cercle où elle s’est enfermée. La haine qui se condamne à être haïe pour sortir de la haine est l’expression du désespoir.»

Sartre met en évidence que la seule issue est de nous libérer de la haine, en reprenant indirectement la proposition philosophique du Bouddha dans le Dhammapada (3) : la haine ne cesse pas avec la haine, la haine cesse avec l’amour, c’est-à-dire avec la capacité intérieure de sortir de la violence à travers le combat avec soi-même.

 

Le combat avec soi-même

 

Le conflit noble et positif est celui que nous avons contre nous-mêmes pour dépasser notre propre partie agressive. C’est laisser finalement émerger la meilleure partie de soi-même, c’est le courage des valeureux. L’agressif et le lâche rejettent toute forme de conflit authentique, l’un parce qu’il craint de dire non à sa propre faiblesse et l’autre à son propre confort.

C’est avec l’énergie de l’amour et du détachement que nous pouvons vaincre notre propre violence, en nous pacifiant intérieurement.

Combattre la violence de l’intérieur nécessite le courage de vaincre en soi-même la peur d’Être, d’assumer sa véritable identité en tant qu’individu responsable, autonome et affirmé. C’est également développer sa capacité de vivre avec les autres, dans une société plus humaine et plus fraternelle.

 

Il faut apprendre, comme le conseillait Descartes, à s’éloigner des extrêmes, des excès, puisqu’ils ne sont que des manifestations de la violence.

La violence conduit vers les extrêmes en faisant perdre le discernement. Elle éloigne de la vérité et pousse à agir avec ignorance.

 

La pratique de la prudence

 

Du point de vue philosophique, c’est à travers la pratique de la prudence ou de l’art de ne pas céder aux extrêmes, que l’on peut transcender la violence. L’homme prudent, disait Aristote, se méfie des extrêmes pour ne pas tomber dans la violence.

 

La prudence vient du latin prudentia et signifie prévision, ce que sait le sage avec anticipation. Platon puis ensuite les Épicuriens et les Stoïciens nous rappellent que la prudence fait partie des quatre vertus qui constituent le souverain Bien pour atteindre le bonheur et la paix intérieure. La prudence est la sagesse pratique, activée par la force de l’esprit et par la connaissance de la vérité.

La prudence exprime la connaissance des choses humaines et la meilleure manière de les conduire, pour atteindre l’harmonie sociale et domestique. C'est l’application de la philosophie comme guide de l’homme dans le monde.

 

Le philosophe qui pratique la prudence vainc la violence en choisissant habilement les moyens pour obtenir son bien propre et celui de ses semblables. Alors, devenons prudents, pour que la violence disparaisse…

Fernand SCHWARZ

 

(1) Jean-Paul SARTRE, l’être et le néant, Gallimard, 1976

(2) Ibidem

(3) Recueil de maximes et d’aphorismes dans le Canon pâli des écritures bouddhistes.