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Les temples tibétains, répliques du mandala cosmique

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Lorsque l'on étudie l'architecture des temples et monastères tibétains, deux grands noms retiennent immanquablement l'attention, outre celui prestigieux de Lhassa. Ce sont Samye (ou encore bSam-yas) et Gyantse. Quand nous avons appris que le monastère Kagyu-Ling de Toulon-sur-Arroux en Bourgogne' était en train de réaliser la construction d'un temple, sur le modèle du temple de Samye, il nous a semblé intéressant de rencontrer les responsables de l'édification d'un tel temple. Nous avons donc été accueillis par Lama Sherab, qui nous a lui-même expliqué la symbolique du temple tibétain ainsi que les rites traditionnels d'orientation et de fondation tels qu'ils ont été effectués pour le temple de Kagyu-Ling. Nous voudrions le remercier très chaleureusement pour son accueil et pour nous avoir consacré des heures précieuses, à la veille d'un grand voyage. Une grande partie de ses propos a été utilisée pour la rédaction de cet article puisqu'ils ont le mérite de nous montrer une tradition encore vivante aujourd'hui.

 

UN RÉCIT DE CRÉATION DE L'UNIVERS


"Dans le bouddhisme tibétain, on dit que la manifestation de l'univers est une manifestation du Karma, de la loi de cause à effet.

En premier lieu, tout était vacuité. De cette vacuité est apparu un vent très fort, le vent de la loi de cause à effet, qui a donné naissance à une base très solide, tel un diamant, sur laquelle est apparue l'eau sous forme de pluie. Cette pluie a constitué les océans. Ensuite, le feu et la chaleur se sont manifestés. Le vent et le feu ont fait bouillir l'eau des océans et ont provoqué de la vapeur. Cette eau brûlée, remuée par le vent et le feu, s'est solidifiée et est devenue de la terre. Des continents ont été créés un peu partout. Nous appelons la planète sur laquelle nous sommes Dzambouling. Il y a des milliers, des milliards de planètes dans le cosmos. Dans les quatre directions de l'espace, il y a des continents différents et, au centre, se trouve la montagne axiale, au sommet de laquelle se trouve le domaine des dieux.

Toujours, grâce à cette manifestation du Karma, les dieux eurent la possibilité de venir sur la planète Dzambouling. Ils regardèrent la planète et la trouvèrent très belle. Ils vinrent de temps en temps s'y promener, emmenant avec eux leur propre nectar, puis ils remontaient sur leur montagne. Il n'y avait en ce moment ni soleil ni lune, car les dieux avaient une telle radiance qu'il n'y avait pas besoin de luminaires. Un jour, du fait de la puissance de l'attraction terrestre, les dieux ne purent plus remonter dans leur domaine. Les Rois des Dieux, voyant que leurs enfants ne pouvaient pas remonter, se rassemblèrent et décidèrent de les aider. Ces rois possédaient la clairvoyance et virent qu'au fond des océans il y avait un joyau. Ils relièrent alors les océans, les firent tourner et de ce tourbillon est apparu un vase contenant deux précieux joyaux, le soleil et la lune.

Dans ce vase, il y avait aussi un nectar qui, s'il était donné aux habitants de la planète, les rassasiait et leur permettait de vivre, sans avoir à travailler. Mais, un dieu méchant, Rahula, vola le vase et le nectar qu'il contenait. Le Roi des Dieux, Indra, le frappa alors de sa roue à quatre rayons et le blessa à la joue. Tout le nectar qu'il avait bu, mélangé à son sang, tomba en pluie sur le monde. Le sang, substance vénéneuse, fut à l'origine de toutes les mauvaises choses ; par contre, le nectar a donné toutes les choses positives. C'est ainsi que nous avons des poisons et des médicaments, le Mal et le Bien. Ceci est l'histoire de la première création du monde." (Récit fait par Lama Sherab, du monastère KagyuLing de Toulon-sur-Arroux, lors de notre entretien en janvier 1987.)

 

Nombreuses sont les influences qui se sont exercées sur le Tibet. Si celle de l'Inde est la mieux connue, la Chine, l'Iran et l'Asie centrale ont aussi joué un rôle fondamental dans la formation des concepts religieux des Tibétains. Ces influences se sont mêlées ou juxtaposées aux croyances des communautés diverses, qui composent ce qu'on appelle aujourd'hui la civilisation tibétaine. Ceci explique en partie la diversité et la complexité des traditions sur la création et la structure de l'univers et de l'homme au Tibet.

Ceci dit, pour les Tibétains, le monde se divise verticalement en trois étages. Ces étages sont peuplés par les divinités ou les démons, maîtres et gardiens des lieux auxquels ils s'identifient. En haut, dans le ciel, résident les Lha, les dieux blancs ; en bas, dans le monde souterrain, ce sont les klu, serpents bleu-noir ; au milieu, sur la terre, vivent les Gnyan, génies rouges des montagnes, les Btsan jaunes des rochers et les hommes.

Cette division tripartite du monde se retrouve dans une série de correspondances concrètes, depuis la configuration du pays et de la maison jusqu'à la structure du corps humain dans lequel l'ouverture mystique du sinciput est assimilée au "trou de la fumée" de la maison, lui-même appelé "porte du ciel".

En termes de paysage tibétain, l'étage supérieur correspond au ciel et aux glaciers, l'étage intermédiaire aux montagnes et aux forêts, enfin l'étage inférieur aux vallées arrosées par les fleuves. Ces trois niveaux de l'univers communiquent entre eux par l'arbre cosmique ou par la montagne. Cet axe vertical coupe en son centre un plan horizontal qu'occupent, sous forme de carrés ou de cercles concentriques, la maison, le temple, la capitale, le pays, les confins barbares, la terre entière. Le schéma cosmologique indien de la montagne centrale Meru, flanquée de ses quatre continents, pourvue de gardiens aux quatre points cardinaux, souvent figuré en réduction dans les mandalas, constitue l'expression bouddhique de ce schéma indigène auquel il s'est juxtaposé ou parfois substitué.

 

LES RITES D'ORIENTATION ET DE FONDATION DES TEMPLES

 

Le mythe de fondation de la "Maison du Monde"

 

" Ensuite, le Maître du monde existant, ce parfait Vainqueur, (décida) de bâtir une Maison du monde ; il pensa construire en pierre les quatre murs de fondation. Il prit donc des pierres et les chargea sur deux éléphants. Or il y avait un Klu, nommé Mthong-dga' qui demeurait là, ayant pris pour abri une grotte de cristal. Alors ce Maître du monde, plein de joie, y conduisit les deux éléphants, et lorsqu'ils furent arrivés auprès du rocher de cristal, les deux éléphants furent effrayés par un bruit (qui en sortait). Les deux éléphants et le rocher de cristal se mirent à gémir, thang-se-thang. Le Maître du monde existant, plein de joie, réussit à ébranler le rocher de cristal à l'aide d'une flèche de bronze fondu et d'une grande foudre, et il le fit charrier par les deux éléphants en le leur faisant porter de la trompe sur la nuque. Puis, l'ayant (fait) jeter dans les fondations du château, il construisit le château. Ce château se mit encore à gémir, tengs-se-teng. Après avoir enfoncé quatre lances aux quatre coins du château, il lui donna le nom de « Château de la Création » ; il fixa aussi des coins de fer à ce château ; il y fixa des portes de svastika. Puis (il fit deux rites) : il «blanchit» complètement le château et il lui «chauffa la face» avec de la nourriture et des boissons. Au sommet du château, un aigle (khyung) de svastika voltigeait. Ensuite, une fontaine de nectar se mit à couler d'un côté de ce château ; dans cette fontaine, il y avait une grenouille d'or grosse comme un chevreau. A ce moment, les deux mains de cet Artisan savant se desséchèrent. L'Artisan trouva extraordinaire que ses deux mains se dessèchent ; les deux éléphants aussi se desséchèrent et ils moururent. Alors, comme l'Artisan avait également le corps desséché, il se demanda s'il n'allait pas mourir. Un matin, un ulcère apparut sur son corps. Cet ulcère pénétra et se mit à proliférer. Au bout de trois ans, son corps s'était (à ce point) desséché (qu') il lui restait juste assez de chair pour qu'on puisse l'arracher avec la pointe d'un couteau. Il fit appeler un "roi de la science" (rig pa'i rgyal-po : skt. vidyarâja) et après avoir considéré (son cas), le roi de la science dit : «Artisan, au moment où tu as construit le château, tu l'as érigé sur le rocher de cristal qui servait de support au Klu nommé Mdangs-dga', c'est lui qui est responsable (de ta maladie). C'est lui aussi qui a desséché les deux éléphants parce que les deux éléphants ont traîné le rocher de cristal sur le sable. » (2)

Ce récit nous éclaire sur les rites de fondation des temples et monastères au Tibet, et surtout sur le rôle fondamental que jouent les puissances souterraines lors de cette fondation. A cet égard, un autre récit peut nous aider à comprendre la symbolique des rites de construction, c'est le récit concernant le fameux temple de Samye.

 

La légende de construction du temple de Samye


Le temple de Samye (bSam-yas) est l'un des plus anciens et des premiers grands ensembles de monastères et de temples tibétains, qui fut construit sur l'ordre du roi tibétain Khri-srong lde-btsan entre 775 et 779, en l'honneur du gourou Padmasambhava, au sud de Lhassa, aux bords du fleuve gTsang-po.

L'aménagement de ce temple (purification et délimitation du sol, édification des divers éléments architecturaux) fut conçu comme un véritable rite d'exorcisme, en vue de réduire à néant la puissance des démons souterrains locaux qui s'opposaient à l'installation du bouddhisme au Tibet, et comme un rite solennel d'implantation au Tibet de la vision cosmologique bouddhique.

Selon Giuseppe Tucci, le bouddhisme avait quelques difficultés pour s'implanter définitivement au Tibet. Ainsi, la construction du temple consacrerait définitivement cette implantation. Le roi constructeur devint un Dharmaraja ("roi du Dharma"). Le temple central symbolisait bien sûr la montagne cosmique, le mont Sumeru, mais il était aussi la personne du roi lui-même, par transposition magique. Il est vraisemblable que, comme c'est le cas dans d'autres temples ou stupas construits au Tibet, l'unité de mesure utilisée pour la construction du temple

fût la coudée, ou le bras du roi. Le roi prit une part active dans la construction du monastère. Muni d'une bêche en or, il traça le sillon délimitant le périmètre du temple et éparpilla la terre sur sa tête. Identifié au temple central, il devint l'axe autour duquel tournait l'univers tout entier.

Buston, l'un des chroniqueurs les plus importants du Tibet, rapporte une légende à propos de la fondation de Samye. Il raconte que le roi ne parvenait pas à implanter la nouvelle foi bouddhiste au Tibet. Le Tibet lui apparut alors sous la forme de Srin mo, une ogresse, couchée sur le dos, et il était impossible de la soumettre, à moins de la fixer à jamais sur le sol. Il construisit alors quatre temples, deux sur les épaules et deux sur les jambes de l'ogresse, et encore quatre autres sur ses coudes et ses genoux, d'autres sur ses mains, etc.

De cette manière, le démon fut immobilisé au sol. Buston interprète l'issue de ce combat comme étant la soumission définitive des divinités chtoniennes des Bôn (religion archaïque du Tibet, de nature chamanique) à la nouvelle foi bouddhiste.

L'on peut également voir dans ce récit mythique de la construction du temple de Samye le modèle exemplaire de toute fondation, que ce soit d'un temple, d'un palais ou d'une maison. En effet, les divinités chtoniennes - ici l'ogresse - représentent l'état originel, virtuel, chaotique de l'univers avant qu'aucune différenciation ne soit apparue. Or, fonder un temple, c'est cosmiser un espace, c'est le rendre analogue à l'univers tout entier, en tant que cosmos, c'est-à-dire "ordre intelligent". Il faut donc, pour ce faire, ordonner, orienter, donner un centre aux énergies primordiales qui habitent le lieu choisi, mais non pas les anéantir. La prise de possession du terrain doit permettre de maîtriser et de canaliser correctement les puissances chtoniennes et fécondantes. C'est pourquoi, dans la légende de Samye, l'ogresse continue de nourrir de sa vitalité les temples qui la clouent au sol. Son énergie est désormais canalisée selon les quatre directions de l'espace et selon un axe vertical qui relie le ciel et le monde souterrain. Elle est même une condition essentielle de pérennité du temple.

La survivance des rites traditionnels de construction le temple de Kagyu-Ling en Bourgogne

Commencé en décembre 1982, le temple du monastère Kagyu-Ling de Toulon-sur-Arroux est réalisé sur le modèle du temple de Samye, dans un style qui s'est conservé jusqu'à nos jours, dans la tradition bhoutanaise. Nous avons demandé au Lama Sherab, responsable de la construction du temple, de nous raconter les rites qui furent effectués lors de sa fondation.

"Selon la tradition tibétaine, avant d'entreprendre la construction d'un temple, il faut examiner si la terre est apte à le recevoir. Il est souhaitable que derrière le temple il y ait des rochers, des montagnes ou des collines ; par contre, devant le temple, il faut qu'il y ait une rivière. Il faut aussi que le temple soit entouré d'un cercle de montagnes ou de collines, pour que les accomplissements spirituels ne s'échappent pas. Si ces conditions ne sont pas réunies, la terre n'est pas propice et le Dharma (la loi universelle) ne fleurira pas.

Le temple doit être construit, soit face à l'est (ce qui est le plus favorable), soit face à l'ouest, mais jamais face au nord. Le jour de la pose de la première pierre du temple doit être un jour auspicieux, favorable, c'est-à-dire le huitième, dixième ou quinzième jour du mois tibétain. Ensuite, il faut faire un rituel pour la terre elle-même car, selon la pensée bouddhiste, la terre appartient à une divinité à laquelle il faut demander la permission avant de construire. Cette divinité, propriétaire de la terre, s'appelle la "grande force" (topchen).

On doit la dessiner sur le sol, avec un visage humain et un corps de sirène. Cette divinité fait le tour de son terrain en une année. C'est pourquoi il faut diviser le terrain en 365 ou 366 parties exactes. Le coeur de la fondation se situe au niveau de l'estomac de la divinité. S'il se fait au niveau des yeux, par exemple, la construction pourra rencontrer des obstacles. Une fois le partage du terrain effectué, on prend de la terre à l'endroit même de l'estomac de la divinité et on l'éparpille dans toutes les directions dans lesquelles sera construit le temple. Ensuite, à ce même emplacement, on enfonce dans la terre des urnes renfermant de la terre de Bodghaya (lieu où le Bouddha a atteint l'illumination), de la terre de grands lieux saints, de lieux de pèlerinage, ainsi que des reliques. Tout ceci est enfoui à l'endroit de l'estomac de la divinité. Pour le temple de Kagyu-Ling, nous avons enfoui des urnes contenant de la terre de Bodghaya, des grands lieux saints tibétains et, en plus, de la terre de Lourdes et d'Assise, où s'est tenue lajournée pour la paix.

A partir de ce moment-là, on peut construire le temple. Sa base doit être carrée. Aux quatre angles de ce carré, on enfouit des urnes contenant des mantras et des reliques, pour l'expansion du temple et de son influence spirituelle."

 

La structure du temple

 

"Le temple de Kagyu-Ling comprend trois étages comme le temple central de Samye : la base correspond au corps d'Emanation (corps concret ou Nirmanakaya) du Bouddha ; le deuxième étage symbolise son corps de Jouissance ou de Gloire (Samboghakaya ou parole du Bouddha) ; l'étage supérieur symbolise le corps de Vacuité, le corps du Dharma, le Dharmakaya ou l'Esprit du Bouddha. Ce corps de Réalité n'est pas substantiel, il ne connaît pas d'obstacle, il est omniprésent et omnipénétrant. L'on peut d'ailleurs faire un rapprochement entre les trois corps du Bouddha et les trois aspects de la Sainte-Trinité : le Fils (corps d'Emanation du Bouddha), le Saint-Esprit (corps de Gloire) et le Père (corps de Réalité).

Au niveau inférieur, on se rassemblera pour écouter les enseignements du Dharma ; au milieu, il y aura des pratiques particulières pour Tchenrézi à mille bras ; au niveau supérieur, il y aura la statue des cinq Dhyani-bouddhas, les bouddhas de compassion, dont quatre correspondent aux points cardinaux et le cinquième au centre. Ce sera un endroit silencieux pour la méditation individuelle. Il y a treize marches pour y accéder. En effet, pour obtenir l'état du Bouddha primordial, il y a treize niveaux à franchir. Le treizième niveau est immuable ; c'est le plan de la sérénité, de la paix, de la joie, de la clarté et de la lucidité.

L'escalier qui mène au temple comprend sept marches ; les quatre colonnes principales du temple symbolisent les quatre Nobles Vérités du Bouddha, la vérité sur la souffrance, la vérité sur l'origine de la souffrance, la vérité sur la cessation de la souffrance, et la vérité sur le chemin menant à la cessation de la souffrance. Les dix-huit colonnes à l'intérieur du temple représentent les seize grands Arhats, les principaux disciples du Bouddha, et les deux lignées auxquelles nous appartenons, Dagpo Kagyu et Shangpa Kagyu.

Le temple actuel de Kagyu-Ling correspond au temple central du monastère de Samye. Par la suite, nous élèverons quatre stupas aux quatre directions de l'espace ; tout autour du temple, il y aura des moulins à prières ; nous élèverons aussi huit grands stupas, pour symboliser les huit continents. "

 

LE TEMPLE DE SAMYE, RÉPLIQUE ARCHITECTURALE DE L'UNIVERS

 

Le plan du temple de Samye fut dressé d'après les principes d'un mandala cosmique et est, en même temps, une reproduction du monastère Odantapuri en Inde du Sud. Le temple de Samye possède plusieurs dénominations, entre autres celle de Chos-'khor chen po de bSam-yas, c'est-à-dire le "grand Dharmacakra" ("grande roue du Dharma") ou encore le "Cercle de la Doctrine Sacrée".

Il s'agit d'une représentation architecturale idéale, correspondant à la cosmologie de l'Inde ancienne, dans le sens d'une imago mundi ou bien d'un mandala, comme nous en rencontrons également dans l'architecture monumentale des temples d'Angkor Vat au Cambodge et de Borobudur dans l'île de java.

 

La structure d'un mandala

 

"Avant tout, le mandala délimite une surface consacrée et la préserve de l'invasion des forces de désagrégation. Mais c'est beaucoup plus qu'une simple aire consacrée dont il faut veiller à sauvegarder la pureté à des fins rituelles et liturgiques. C'est un cosmogramme. C'est l'univers tout entier dans son schéma essentiel, dans son processus d'émanation et de résorption."(3)

Le mandala symbolise l'espace-temps comme processus vital se déroulant autour d'un axe central, le mont Sumeru, l'axis mundi, reliant les puissances célestes à celles du monde souterrain. Il s'agit là d'une conception héritée des ziggourats assyro-babyloniennes. Dans la vision assyro-babylonienne, le monde tourne autour d'un axe figuré par le trône du roi, directement assimilé à la montagne centrale de l'univers ou à l'étoile polaire, centre immuable autour duquel tourne le cosmos tout entier.

"A l'origine d'ailleurs, non seulement chaque palais du roi, mais aussi chaque habitation était une superficie transformée en centre, un centre par lequel l'axis mundi qui le traversait mettait ses habitants en relation avec les trois sphères d'existence souterraine, moyenne et supérieure, c'est-à-dire infernale, atmosphérique et céleste, grâce à la rupture des plans provoquée par le transfert magique de l'axe du monde dans cette habitation. Il en est de même pour la tente des pasteurs de l'Asie centrale (et certainement pour celle des Tibétains primitifs) dont l'ouverture supérieure, par où s'échappe la fumée, est assimilée au "trou du Ciel", dans un système cosmique imaginé comme une tente gigantesque. C'est sur ce schéma que le bouddhisme a construit le symbolisme architectural si complexe d'un monument qui peut être à la fois tombeau, reliquaire, cénotaphe et qui s'appelle stupa."(4)

D'après l'ancienne description officielle du Padma bka'-thang, l'ensemble des temples et du monastère de Samye se composait de très nombreux bâtiments disposés autour d'un temple central - l'axis mundi - possédant à l'origine probablement trois étages. Le complexe tout entier était entouré d'un mur d'enceinte circulaire - symbolisant le Cakravala, la ceinture de montagnes qui entoure l'univers - sur lequel se trouvaient cent huit stupas. Malgré plusieurs incendies et destructions, la disposition des temples a été conservée pour l'essentiel ; toutefois, elle ne correspond plus exactement à l'image originelle décrite dans le texte tibétain.

Le schéma page ci-contre illustre le plan idéal d'un temple dans lequel seules les plus importantes structures relatives à la cosmologie sont inscrites.

Autour du temple central, le dBu-rtse Lha-Khang à trois étages, se trouvaient disposés en croix quatre grands temples, huit sanctuaires plus petits, un temple dédié au Soleil, un autre à la Lune, quatre grands stupas et, sur le mur d'enceinte, cent huit petits stupas. Il faut en outre mentionner quatre autres temples importants dédiés aux divinités tutélaires du lieu.

Le temple central fut érigé d'après les lignes directrices de trois styles architecturaux différents : le rez-de-chaussée en style chinois, l'étage du milieu en style indien et l'étage supérieur en style tibétain. Le temple central tient lieu de centre du monde (axis mundi) - c'est donc la montagne cosmique universelle Sumeru (Ri-rab) - et, à partir de ce centre, les quatre régions du monde - Dvipa - s'étendent symboliquement dans les quatre directions de l'espace. Le temple central marque en même temps le lieu de passage de l'axe vertical, reliant le Zénith et le Nadir, touchant par la pointe de son toit le monde céleste et s'appuyant dans le sol sur le monde chtonien des Nagas (en tibétain, klu), le lieu caché des divinités du Serpent.

 

Schéma de la structure originelle du temple de Samye

 

Les quatre grands temples constituant la croix cosmique sont flanqués de deux édifices plus petits. Ils symbolisent les quatre grands et les huit petits continents de l'univers ; ainsi, dans chaque direction, nous trouvons un grand temple et deux plus petits. A la porte est du mandala, on trouve le temple Phags pa'dzam-dpal-gling, au sud le célèbre temple Aryapalo, à l'ouest le temple Byams-gling, et au nord le temple Byang-chub sems-bskyed-gling, et, à leurs côtés respectifs, deux temples plus petits. Les quatre grands temples correspondent aux quatre grands continents de la cosmologie mythique indienne : Uttarakuru, Aparagodaniya, Purvavideha et Jambudvipa.

Conformément à la cosmologie indienne du bouddhisme, chacun des innombrables mondes qui composent notre univers possède un soleil et une lune, ainsi que des planètes. C'est pour cette raison que nous trouvons aussi à Samye un temple pour la divinité du Soleil et celle de la Lune.

 

Sur les quatre faces du carré magique, à l'intérieur de la grande enceinte murale, on trouve encore visibles aujourd'hui et bien conservés les quatre grands "stupas du Vajrakila" qui délimitent et protègent les frontières du microcosme. Ces quatre stupas sont ainsi les lieux de bannissement auxquels sont repoussées et enchaînées les forces hostiles des puissances démoniaques. Associés aux quatre Dikpala - les gardiens des quatre points cardinaux - ils assurent la sauvegarde du domaine

 

sacré qui se déploie à l'intérieur du carré du mandala. Chacun de ces stupas possède une couleur particulière correspondant à celle de son point cardinal : un stupa blanc pour la symbolique du Lion (ouest), un stupa rouge avec pour base un lotus aux mille pétales (sud), un stupa noir (aujourd'hui de couleur verte) avec des têtes de serpent (est) et un stupa bleu avec des singes (nord).

Les couleurs se rapportant également aux éléments, les stupas sont un symbole architectural de l'ordre cosmique fondé sur les cinq éléments, la Terre, l'Eau, le Feu, l'Air et l'Ether.

 

En outre, aux quatre portes du mandala, correspondant aux points cardinaux, on trouve un temple dédié aux divinités tutélaires et, devant celles-ci, quatre grandes stèles de pierre, autrefois couronnées par des chiens de bronze.

Toute la structure de bSam-yas, avec sa montagne universelle, le temple central, solidement ancrée au centre sur les fondations de la montagne de fer, reflète la représentation mythique de l'univers au Tibet. C'est une projection tridimensionnelle concrète de l'univers, une imago mundi.

A cette structure visible, observable, correspond une structure intérieure, un "cosmos spirituel" que l'on peut reconnaître à la forme et à la disposition intérieure des temples, notamment à l'emplacement des sculptures et peintures murales. Celles-ci révèlent non seulement les évolutions de la forme physiquement présente des divinités, mais aussi et surtout leur signification spirituelle. A travers les hiérarchies de bouddhas, de bodhisattvas, de divinités tutélaires et à travers le déploiement des mandalas bidimensionnels sur les parois, la dimension spirituelle des enseignements bouddhiques tirés des Tantras, le monde visionnaire des divinités de l'initiation et les niveaux de la méditation sont décrits et symbolisés selon des règles iconographiques et des formules très précises.

 

Dans le temple central de Samye, à chaque étage correspond un panthéon de divinités totalement différentes. A chaque étage, la révélation ésotérique des ceuvres culturelles s'élève sur un plan supérieur qu'il s'agit de réaliser spirituellement. Ainsi, la divinité tantrique Chakrasamvara, accompagnée des soixante-quatre manifestations divines, occupe le niveau et la place suprêmes à l'étage supérieur du temple central. Lors de sa visite à bSam-yas, Giuseppe Tucci l'a ainsi décrite "Le visiteur obtient la clé de la solution à la multiplicité du monde extérieur dans l'unité de la conscience originelle représentée à travers la divinité Samvara. 5" Elle représente la réintégration de la conscience humaine dans la conscience cosmique.

 

De nombreuses manifestations de bouddhas et de bodhisattvas sont représentées non seulement dans un ordre hiérarchique, mais aussi dans leur rapport ontologique avec les différents plans cosmiques de la mystique tibétaine. A cet égard, deux exemples typiques peuvent être cités le gourou indien Padmasambhava peut être représenté de trois manières différentes dans l'iconographie tibétaine : comme Bouddha Amitabha, comme Bodhisattva Avalokiteshvara ou comme Padmasambhava. La raison en est la doctrine Trikaya de la triple manifestation de l'Absolu. D'autre part, de nombreux textes ou peintures décrivent ou dépeignent les "huit incarnations" du sage indien Padmasambhava, le fondateur de Samye précisément. C'est alors qu'apparaissent à l'est le gourou Shakyasimha, au sud le gourou Padmaraja, à l'ouest Padmasambhava, au nord rDo-rjegro-lod, au sud-est Nyi-ma'od-zer, au sud-ouest Padma' byung-gnas, au nord-ouest Seng-ge sgra-sgrogs et au nord-est le roi bLo-ldanmchog-sred. Nous trouvons ainsi fréquemment dans l'iconographie le fondateur de bSam-yas divisé en ses huit aspects cosmiques. Ceux-ci sont à mettre en rapport avec le processus d'initiation par la célébration des huit mondes et des "huit cimetières" indiens. Ici concordent les étapes du développement spirituel et les représentations de l'ordre cosmique.

Ces huit aspects de la divinité, formant un double carré, peuvent être rapprochés des huit trigrammes, composés de Yin et de Yang, qui constituent le Pa-kua de la tradition chinoise ; huit trigrammes dont les combinaisons constituent les soixante-quatre hexagrammes, fondement du Yi-king, ou "livre des mutations".

 

"L'entrée dans le temple n'est pas seulement l'entrée dans un lieu consacré, mais l'entrée dans le mysterium magnum. Celui qui accomplit avec une conscience pure le rite de la circumambulation et qui visite,

selon les règles prescrites, le temple point par point, parcourt le mécanisme du monde. Quand il arrive au sanctum sanctorum, il est transfiguré car, ayant atteint le centre mystique de l'édifice sacré, il s'identifie alors avec l'unité primordiale."(6)

Si les portes des ceintures extérieures du mandala sont pourvues de gardiens, c'est que leur franchissement successif correspond à autant d'étapes dans la progression spirituelle, à autant de degrés initiatiques, jusqu'à ce que soit atteint le centre, l'état indifférencié du BouddhaChakravartin, celui qui met en mouvement la roue de la Loi.

 

LES RITES INITIATIQUES ASSOCIÉS AU MANDALA

 

Le mandala est à la fois un résumé de la manifestation spatiale, une imago mundi, en même temps que la représentation et l'actualisation de puissances divines ; c'est aussi une image psychagogique, propre à conduire celui qui la contemple à l'illumination.

 

La purification du lieu et le dessin du mandala

 

La liturgie qui accompagne la construction ou le dessin d'un mandala à des fins initiatiques débute par le choix d'un lieu et d'un moment propices. Ensuite, il faut préparer le terrain sur lequel on a l'intention de dessiner le mandala. Le terrain doit être plat et uni (analogue à la surface du diamant) et purifié : tous les démons de Mâra et ses acolytes doivent être éliminés.

Le mandala doit être dessiné sur une surface incorruptible, car c'est à l'intérieur de cette enceinte que se produira la "révulsion" de l'être dans un plan supérieur. Lorsque l'officiant et le terrain ont été purifiés, on procède au dessin du mandala au moyen de deux cordes ; la première, blanche, sert à tracer la limite extérieure du mandala ; la seconde est constituée de cinq fils de couleurs différentes, reliés ensemble. Les divisions principales du mandala sont tracées en suivant les deux axes principaux nord-sud et est-ouest. Au centre, est figuré l'axe et centre du monde, le mont Meru.

Après que le maître a préparé le mandala (rten en tibétain, "réceptacle" ou -support-) - sans la participation du néophyte - il évoque les cinq dieux fondamentaux qui doivent y figurer. A cet effet, il dépose sur les cinq points fondamentaux et sur les points intermédiaires des vases remplis de substances précieuses ou parfumées. Dans chacun de ces réceptacles va s'effectuer la descente de l'esprit divin invoqué.

 

L'entrée dans le mandala

 

Pour que le rite d'initiation puisse s'effectuer correctement, il faut que s'établisse une profonde résonance entre le néophyte et le plan spirituel qu'il veut atteindre, d'où le choix d'une divinité particulière sur laquelle le néophyte devra se concentrer. Cette concentration doit aboutir à une transfiguration momentanée du méditant pour que l'essence du dieu puisse s'y transférer. Il s'agit d'une théophanie dans le coeur de l'officiant, qui ne fait plus qu'un avec le centre du mandala.

Le mandala s'identifie avec la conscience essentielle et se réintègre à l'unité primordiale. Devenu consubstantiel à l'Etre unique, il se trouve transporté hors de l'espace et du temps, dans le monde des origines, d'avant la création. Il s'identifie au coeur, au centre même du mandala, centre d'où tout émane et où tout retourne. "Le point central, le cinquième, est le dernier point susceptible d'une représentation visible. En dehors, au-dessus, se trouve le sixième point, l'autre plan, le Vajradhara, celui de l'Absolu, où s'annihile l'initié qui, parti du centre du mandala, pénètre dans la splendeur par une «révulsion» de plan aussi brusque qu'immédiate. " (7)

 

Une fois parvenu au coeur du mandala, le méditant réalise effectivement l'union des six directions de l'espace, étant lui-même le septième élément, capable de se réintégrer dans l'unité absolue. En vertu de la correspondance entre macrocosme et microcosme, la transposition du mandala dans l'initié reproduit la création autogène primordiale qui fit sortir l'univers de l'état de virtualité dans lequel il était jusqu'alors plongé. L'initié devient alors un auto-créé, à l'image du "maître du monde", dont l'existence est relatée dans les mythes cosmogoniques (8).

 

NOTES

1. Kagyu-Ling, Collège monastique, château de Plaige, 71230 Toulon-sur-Arroux.

2. Extrait d'un texte B&n-po, le Klu'bum, signifiant "Livre pur des cent mille serpents", d'après l'édition de Dergué ; fol. 106a-108a.

3. Giuseppe Tucci, Théorie et pratique du mandala, Fayard, 1974, p. 30.

4. Ibidem, p. 32.

5. Detlef I. Lauf, Samye, ein architektonisches Modell des idealen Kosmos im frühen Tibet.

6. G. Tucci, op. cit., p. 33.

7. Ibidem, p. 106.

8. Il devient alors maître de "son' monde.