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Agenda

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  • Grandes oeuvres philosophiques. Propos sur l'éducation d'Alain
    jeudi 27 avril 2017 de 10h à 12h
    19 bd Salvator 13006 Marseille

  • Les grandes oeuvres philosophiques. La crise de la culture d'Hannah Arendt
    jeudi 4 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

  • Les grandes oeuvres philosophiques. Le phénomène humain de Teilhard de Chardin
    jeudi 11 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

 

Le compagnonnage en Provence

 

 

Sachez qu'à environ quarante kilomètres de Marseille se trouve une forêt merveilleuse qui bruit de légendes et d'histoire. C’est le massif de la Sainte-Baume avec sa grotte. Partant d'Aubagne, le pays des santons et de Marcel Pagnol, gagnez le petit village de Gemenos où vous empruntez la route de la Sainte-Baume qui serpente à travers la garrigue. Vous passerez ensuite plusieurs cols pour enfin arriver sur un plateau : là, devant vous, un massif robuste et blanc au pied duquel ondule, comme un dragon endormi, une masse sombre enveloppée le matin d'un nuage de brume, effet du micro-climat qui règne en ce lieu.

 

Après avoir laissé votre voiture au parking de l'hostellerie, vous atteignez la forêt par un chemin qui sinue au milieu des chênes ; une odeur d'humus vous chatouille les narines. Plus loin, des hêtres, des ifs, du houx, des érables et des tilleuls forment un plafond à travers lequel scintillent quelques rayons de soleil. Déconcertant ! et pourtant, on est bien en Provence ! Le chemin serpente toujours et la végétation change à nouveau pour laisser place aux noisetiers et aux sorbiers ; sur l'humus noir progressent fougères et ficaires, et, si c’est le printemps, violettes, pervenches, orchidée, lys et digitales apportent leurs couleurs à ce havre de paix, dont le silence n'est rompu que par les bruits de la nature profonde et le chant des oiseaux qui y ont élu domicile.

 

Il s’agit là d’une forêt "relique", dont l'origine remonterait à l’époque tertiaire, préservée sans doute par sa vocation sacrée immémoriale : elle était déjà, il y a trois mille ans, un centre religieux. Les rivières de la région y prennent leur source et, depuis les temps préhistoriques, s'y sont pratiqués des cultes dédiés entre autres aux déesses de la fécondité. Au IVe siècle avant notre ère, aux temps celtiques, les druides la fréquentaient. Le christianisme s’y implanta à son tour. Très vite, et de façon certaine au Ve siècle, la Sainte-Baume est devenue un haut lieu du monde chrétien, sous l’impulsion des moines de Saint-Victor de Marseille.

 

Parmi les légendes de la forêt, la plus connue est celle de Marie-Madeleine, livrée avec d'autres saints chrétiens, sur une barque sans gouvernail, aux caprices des flots de la Méditerranée. Conduits jusqu'aux rivages de Provence, ils se séparent pour aller prêcher la religion nouvelle. Marie-Madeleine, au cours de ses errances, découvre le massif de la Sainte-Baume et sa grotte. Elle y vit trente-deux ans dans le repentir et la contemplation.

 

Une autre légende moins connue est liée au Compagnonnage et à Maître Jacques. Fils d’un tailleur de pierre provençal, Jacques apprend le métier de son père et se rend en Grèce pour se perfectionner. Attiré par la renommée de Salomon et désireux de travailler au temple grandiose que celui-ci fait construire à Jérusalem, il s’y rend en passant par l’Egypte. Bien vite, il se fait remarquer par son assiduité et son application au travail. Il est nommé Maître. La construction du temple terminée, muni des attributs que Salomon lui remet, il revient avec Soubisse vers sa Provence natale, où ils font de nombreux adeptes au Compagnonnage naissant. De caractères trop différents, ils se séparent bientôt. Soubisse part vers Bordeaux, Maître Jacques poursuit son œuvre en Provence. Nous sommes alors vers l'an 950 avant Jésus-Christ.

 

Un jour vient où, lassé de cette vie qui ne lui convient pas, il cherche à se retirer du monde pour méditer. C’est alors qu'il choisit, pour en faire sa résidence, le site qui, bien plus tard, deviendra la Sainte-Baume. Il reçoit de temps à autre la visite de ses disciples qui lui apportent nourriture et nouvelles du monde. Cet homme, bon selon toute apparence, avait-il des ennemis ? Toujours est-il qu’après avoir échappé à un premier attentat, il est assassiné. Ses disciples l’enterrent dans le bois. Les soupçons se portent sur Soubisse, mais sa douleur est si grande, lorsqu'il apprend la mort de son ancien ami, qu'il est lavé de tout soupçon.

 

La Sainte-Baume constitue aujourd'hui l’étape finale du Tour de France des compagnons. Le Tour de France est le chemin initiatique qui conduit à la maîtrise d’un métier et la Sainte-Baume apparaît comme le lieu - et le lien - qui unit les compagnons après leurs épreuves. Marie-Madeleine, sainte patronne du compagnonnage, représente celle qui sait passer du visible à l’invisible.

 

Le pélerinage commence par la montée à la grotte, qui peut se faire de nuit à la lumière des flambeaux. Dans la grotte, le compagnon reçoit les "couleurs", c’est-à-dire ses insignes (des rubans), qui se conforment à un code symbolique et sont frappés aux fers de la Sainte-Baume. Ces "couleurs" se complèteront de symboles au fur et à mesure de l’avancement initiatique du compagnon. Après la cérémonie et la bénédiction, on procède à la signature du livre de passage des compagnons.

 

Que recherche un homme et que reçoit-il au travers du compagnonnage ? Aux yeux du compagnon, la notion de métier va bien au-delà d'un simple gagne-pain. Le métier véhicule d’autres valeurs : il est un moyen de s’épanouir et de se réaliser à travers une création. Le compagnon est un ouvrier qui, ayant acquis la maîtrise de son métier, est devenu apte à façonner une œuvre dans son esprit avant de la traduire dans la matière avec ses mains. L'homme et l’ouvrier ne font qu’un et l’un ne peut se bâtir sans l’autre. Ainsi élevé à une dimension spirituelle, le métier devient outil de transmutation. Le voyage ou “Tour de France” constitue un voyage en soi-même qui permet au compagnon de découvrir l’immense potentiel qui réside en lui-même, comme en tout être humain. Il conquiert alors le privilège et le devoir de transmettre à son tour ce qu'il a reçu, maillon dans la chaîne des générations qui se succèdent à travers le temps.

 

Qu’en est-il du compagnonnage aujoud'hui? Atemporel, lié à une tradition et à une fraternité vivantes et concrètes, échappant aux pièges de l'intellectualisme, l'état de compagnon survit dans de petites structures, au-delà du compagnonnage officiel qui continue à conférer une excellente formation professionnelle - à celui du moins qui s'y engage très jeune - mais n'apporte que rarement la dimension spirituelle qui en fait un outil initiatique de dépassement et de réalisation de soi au sens le plus profond du terme.