Fêtes et rites populaires provençaux

 

En Provence, on connaît dans l'année deux grandes saisons : un "grand" été et un "grand" hiver. Après un été brûlant, l'hiver s'installe brutalement, précédé d'un grand coup de mistral glacial. Les deux fêtes les plus importantes, celles de la Saint-Jean, témoignent de cette division de l'année : la Saint-Jean d'été, le 24 juin, et la Saint-Jean d'hiver, le 27 décembre. Deux étapes dans l'année qui correspondent à l'éveil et à l'endormissement de la nature. Le calendrier des fêtes, fêtes des saisons et fêtes agraires, rythme le cours de l'année ; ce sont autant de moments privilégiés pendant lesquels l'homme épouse la Nature toute entière et renouvelle son vœu afin que, de cette union, la terre se réveille à nouveau et que le ciel dispense une fois encore lumière et chaleur.

 

Le feu nouveau

 

Sant Antoni lou jalo

Sant Vincent lou tuo...

Saint-Antoine le gèle,

Saint-Vincent le tue...

 

Des premiers jours de janvier au mercredi des Cendres, c'est par le feu, présent dans de multiples fêtes, que les Provençaux appellent la résurrection de la Nature. L'homme est ainsi acteur dans le drame qui se déroule, lutte éternelle entre l'hiver et l'été, entre ténèbres et lumière. C'est par le feu lumineux, vertical et purificateur, que les hommes aident la lumière à revenir. Il y a les feux de l'Epiphanie et les feux de la Saint-Vincent qui voient les maisons et les rues s'emplir de fagots embrasés. Aujourd'hui encore, en Haute-Provence, à Moustiers, village réputé pour ses faïences, on brûle alors des fagots de génévrier.

 

Nostro Damo l'enterro

Notre-Dame l'enterre.

 

Notre-Dame, c'est Notre-Dame de Confession à Marseille. Ce n'est pas la fumée des cierges, comme le disent certains, qui a noirci cette statue : elle est noire comme la terre et les ténèbres de l'hiver. Si on l'appelle aussi Notre-Dame du Fenouil, ce n'est pas qu'elle soit en bois de fenouil, (elle est en bois de noyer), mais c'est qu'elle est la Dame du Fuè noù, le feu nouveau.

 

2 février 1993. Il est six heures et quart du matin, en ce jour de la Chandeleur. Nous sommes à Marseille, devant l'Abbaye de Saint-Victor, chère au cœur des Marseillais. C'est un des plus anciens monuments de la ville, qui surplombe le port. La Vierge sort de sa crypte pour l'unique fois de l'année, portant l'enfant, drapée dans son manteau vert, symbole de vie et de renouveau. Elle va être présentée à la mer, comme tous les ans, - autrefois, on l'immergeait dans les eaux du port. La foule, groupée autour d'elle, l'accompagne dans sa procession. Chacun porte une chandelle de cire allumée, de la même couleur verte que le manteau de la Vierge, préfigurant ainsi l'éveil de la nature et appelant les forces qui aideront à son renouveau. En signe de prospérité, on achète et on distribue les "navettes", petites pâtisseries sèches en forme de barque (certains y voient la représentation de la barque qui amena les saintes Maries et Lazare en Provence). Il est sept heures maintenant et chacun repart à ses activités, habité par ce feu nouveau, plein donc d'espoir et de joie.

 

Le brûlement de Carêmentrant

 

Le carnaval est encore très vivace en Provence, surtout dans sa forme récréative. Qui ne connaît la magnificence du carnaval de Nice où les chars débordants de fleurs et de fruits, éclatants de couleurs, rivalisent de beauté ? Par le brûlement de Carêmentrant, on brûle et on enterre l'hiver. Durant le carnaval, héritier des fêtes romaines des Saturnales et des Lupercales, tout est permis ; l'ordre est renversé pour, justement, carnaval terminé, mieux respecter l'ordre établi. Carnaval n'est pas le désordre mais l'essai organisé de l'interdit, destiné à se prémunir du chaos.

 

En Provence, qui dit Carnaval dit vieilles femmes et galéjades. On retrouve, d'année en année, un personnage qui devient, en ces jours de liesse et d'excès en tous genres, bouc émissaire ; celui qui porte tous les maux du pays, qu'il va falloir tuer, brûler pour que la terre se fortifie de ce sacrifice. En Provence, et notamment en pays d'Arles, ce personnage prenait souvent l'aspect d'une vieille femme, symbolisant l'hiver, la morte saison. En haillons, portant une besace vide, elle errait dans les rues, frappant aux portes. Pour toute réponse, on la chassait à coups de bâton et on l'insultait : façon de conjurer la misère humaine et d'expulser le mal.

 

On s'adonnait également à un autre usage : la galéjade. On se déguisait et on entrait dans les maisons dire à leurs occupants les vérités qu'on avait gardées toute l'année sur le cœur. La galéjade a surtout pour cible les veuves vite consolées, les avares, ou autres personnes qui se sont fait remarquer par leur comportement outrancier durant l'année écoulée. C'est aussi l'occasion pour les jeunes hommes d'exprimer leurs sentiments amoureux. Pour se venger du mépris d'une jeune femme, il est de coutume de remplir un plat en terre, la tardourlo, de terre, de cendres et d'excréments d'animaux que l'on jette à l'intérieur de sa maison. La tardoulo est par contre remplie de fleurs et de bonbons lorsque la jeune fille semble répondre aux vœux de l'amoureux.

 

Un autre personnage apparaît aux côtés de la vieille ou séparément : Carêmentrant (Carême entrant). Il est personnifié par un mannequin, parfois un homme nu. On doit l'exécuter le mercredi des cendres, après jugement par un tribunal constitué par les habitants, et où tous les corps de métiers et corporations sont représentés. Quels sont ses crimes ? tous les malheurs et catastrophes survenus le long de l'année écoulée. Il est donc condamné et exécuté. D'abord on le brûle, ensuite on le jette à l'eau, dans le port à Marseille et à Toulon ou autres villes portuaires, ou dans l'eau des fontaines, comme à Nîmes.

 

Mai, mois de Maïa, mois des âmes

Mai, lou bèu mai, marido gaire

Mai, espeli li calignaire

Mai, le beau Mai, ne marie guère,

mais fait éclore les galants.

 

Mai en Provence, c'est le mois de la Vierge Marie. Et particulièrement à Marseille, la Vierge Marie, on y tient et on la respecte infiniment. Ah ! Notre Bonne Mère ! qui veille et protège notre cité phocéenne ! La Vierge Marie rappelle la déesse Maïa qui préside à l'éveil de la nature et pousse à l'union et à la fécondation. C'est pour cela qu'on courtisait beaucoup durant le mois de mai. On accrochait un rameau à la porte de l'aimée. On trouvait des représentations de cette vierge à Marseille où le mois de mai s'ouvrait avec les maio, les belles-de-mai, petites filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs, les bras pleins de verdure, qui restaient sur le pas de leur porte le premier mai. L'usage était de leur donner quelques sous contre un baiser. Un quartier de Marseille a d'ailleurs conservé le nom : la Belle de mai.

 

Cependant le mois de mai est également associé à la mort et incite à un certain recueillement. Il n'est pas sans rappeler le mois de novembre, le mois des morts. C'est le mois des âmes qui ont commencé leur voyage vers les enfers, dit la croyance populaire, et tout mariage se déroulant en mai doit attirer la mort des deux époux. Aujourd'hui, à Marseille où j'habite, vous entendrez peu de tapages exprimant la joie des cortèges de mariage pendant le mois de mai.

 

Les feux de la Saint-Jean

 

Le solstice d'été marque, après un rude combat, la victoire de l'été. Comme pendant les fêtes de Carnaval, le feu et l'eau sont présents à la Saint-Jean, en Provence. Pendant la nuit du solstice, on allume de grands feux sur les places. Il est d'usage de sauter par dessus : un saut symbolique qui permet de réunir les deux Saint-Jean, d'été et d'hiver, les deux parties de l'année qui, loin d'être opposées, sont complémentaires. A Marseille aujourd'hui, on allume ce feu devant l'abbaye de Saint-Victor, où quelques mois plus tôt s'est déroulée la procession de la Vierge noire. A Aix-en-Provence, on se rendait au sommet de la montagne Sainte-Victoire pour l'allumer. A Saint-Jean-de-Garguier, près de Garlaban, tant chanté par Marcel Pagnol, on soufflait dans des toutouro, trompettes en terre d'Aubagne, des couronnes d'ail sur la tête, pour conjurer le mauvais temps qui pourrait s'abattre sur les récoltes. A Marseille, la fête se tenait près du fort Saint-Jean, l'un des deux forts qui encadrent l'entrée du port. La coutume était de verser à plein seaux l'eau du port sur les passants. En Arles, on se jetait dans le Rhône et ailleurs encore où il n'y avait pas de cours d'eau, on jetait de l'eau par les fenêtres. L'eau de la Saint-Jean porte bonheur. On dit que les végétaux humectés par la rosée pendant la nuit peuvent susciter des guérisons miraculeuses. On retrouve à la fois le feu et l'eau car le soleil est aussi important que la pluie pour la terre : la sécheresse est un des fléaux de notre région. De nombreux pélerinages avaient pour objet d'amener la pluie.

 

Le cheval est présent pendant cette période du début de l'été : c'est l'occasion d'organiser cavalcades et courses de chevaux. Car, dit-on, la chevauchée du cheval provoque la fertilité de la terre. C'est pour cela qu'aujourd'hui on assimile parfois la fête de la Saint-Jean à celle de la Saint-Eloi qui a lieu le lendemain, 25 juin. La Saint-Eloi est largement fêtée encore aujourd'hui dans tous les petits villages, parfois jusqu'à fin juillet. Saint-Eloi est le patron des orfèvres, des maréchaux-ferrants et de tous les métiers en rapport avec les chevaux et la terre. En Provence, il veille aussi à la prospérité de la terre. Cette fête a ensoleillé mon enfance. Ma famille passait les vacances dans un petit village près du Garlaban et le jour de la Saint-Eloi était pour moi le plus beau jour des vacances. On se faisait tout beau et on descendait au village pour assister à la cavalcade, défilé de chevaux montés par des cavaliers en costume d'apparat provençal, et au défilé de chars, charrettes tirées par des chevaux décorés d'innombrables fleurs en papier crépon multicolore, le tout au son des fifres et des tambourins. Le héros de la journée était le gaiardet, branche de bois sur laquelle étaient suspendues brides et muselières ; mis aux enchères, le montant de la vente permettait d'organiser la fête l'année suivante.

 

La fin des moissons et le début de l'hiver

 

Pour marquer la fin des moissons dans le Haut-Var, on fait un sacrifice à la dernière gerbe. Car "l'esprit du blé" est encore présent tout entier dans la dernière gerbe. Pour satisfaire les "génies de la terre", les remercier de leur don, on sacrifie un animal des champs qui est ensuite servi au repas.

 

Arrive novembre, mois des morts, propice au recueillement, comme le mois de mai. Lors de la fête de la Toussaint, on honore les ancêtres en préparant la veille au soir le "repas des morts", maigre, composé de légumes secs. Mais la mort annonce déjà le renouveau et des légumes secs seront bientôt mis à germer et accompagneront la fête du solstice d'hiver. Pendant la nuit, on dit que les morts se réveillent et viennent visiter les vivants endormis, famille ou amis. Une part de repas leur est réservée et les enfants leur destinent une part de leurs desserts qu'ils gardent dans leurs chambres.

 

Le 4 décembre, à la Sainte-Barbe, il est de coutume de mettre dans une coupe, sur un morceau de coton imprégné d'eau, des grains de blé, lentilles ou autres graines sèches. En provoquant cette germination précoce, l'homme appelle, dans ces rudes journées d'hiver, le printemps à revenir. Les graines germées décoreront la table du repas de Noël et seront placées à côté de la crèche.

 

La fête de Noël, le solstice d'hiver

 

C'est Noël, la grande fête de l'hiver, qui prolonge la fête païenne du soleil invaincu, natalis invicti. Le feu est présent à la Saint-Jean d'hiver comme à la Saint-Jean d'été. Lors du repas de Noël, le plus jeune des enfants et l'ancêtre arrosent d'eau-de-vie ou de marc une bûche de bois d'arbre fruitier et l'enflamment en prononçant quelques phrases rituelles, formulant des vœux de vie et de prospérité. C'est le Cacho-Fio. Dans les croyances populaires, les douze jours de l'année qui suivent Noël et couvrent le passage d'une année à l'autre en reliant passé et futur, et d'où le soleil sortira victorieux de son combat sur les ténèbres, portent chacun un message prophétique sur les douze mois à venir.

 

Pendant la messe de minuit se déroulent des offrandes. Tout d'abord le pastrage. Un agneau, paré de rubans, est mis dans une charrette tirée par des brebis, suivie des bergers qui jouent de la musique et des bergères portant des offrandes champêtres. D'autres offrandes et sacrifices se déroulent. Autrefois on sacrifiait un oiseau, la petouso, très petit oiseau, d'où son nom, petouso, signifiant le péteux ; par la suite, il ne fut plus sacrifié mais libéré dans l'église. Celui qui le capture devient le roi de la petouso.

 

Le 16 janvier, à la Saint-Marcel, se déroulait la fête des tripettes. Le sacrifice d'un bœuf ou d'une vachette lors des tripettes a subsisté plus tardivement que la petouso. Un bœuf, paré de rubans, faisait le tour de la ville puis était tué, rôti et consommé par la population. Dans l'église se déroulait la danse des tripettes, faite de petits sauts et dont les danseurs se partageaient les tripes de l'animal. On peut voir là une ressemblance avec le culte de Mithra. Mithra tue le taureau et devient ainsi sol invictus, celui qui sauve la création toute entière. On peut voir sur la représentation de Mithra, à San Stefano Rotondo en Italie, que de la plaie du taureau s'écoulent, avec le sang, des épis de blés. Mithra et le soleil vont sceller leur alliance par un repas pris sur le corps du taureau. On fête ainsi la victoire du soleil sur les ténèbres.

 

Après la Saint Marcel, voici à nouveau la Saint-Antoine :

Sant antoni lou jalo,

Sant Vincent lou tuo,

Nostro Damo l'enterro.