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Agenda

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    jeudi 11 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

 

La barque et ses légendes

 

 

La barque s'est échouée dans le Lacydon, l'actuel Vieux-Port de Marseille. A bord, des hommes et des femmes, des chrétiens que les juifs ont chassés de Palestine. Parmi eux, Lazare, que l'on dit ressuscité d'entre les morts, ses sœurs Marthe et la belle Marie-Madeleine, Marie-Jacobé, la sœur de la Vierge et Marie-Salomé, la mère des apôtres Jean et Jacques, leur servante Sara, Maximin et d'autres encore. Abandonnés sur une barque, sans capitaine, sans rame ni gouvernail, ils viennent, en ce début de notre ère, de traverser miraculeusement la Méditerranée.

 

Les autochtones ne leur firent guère bon accueil. Réfugiés sous le portique d'un temple dédié à Diane, les voyageurs pétrirent dans l'argile un autel pour rendre grâce à celui qui les avait conduits jusque-là. Ils commencèrent sur le champ à évangéliser les païens. Marie-Madeleine, la première, les toucha par son éloquence, sans doute aussi par sa grande beauté. Les conversions se firent de plus en plus nombreuses. Lazare devint l'apôtre et le premier évêque de Marseille. Marthe, se dirigeant vers le Nord, s'arrêta sur la rive gauche du Rhône pour évangéliser Tarascon. Maximin se fixa à Aix. Les saintes femmes préférèrent vivre à l'embouchure du Rhône au lieu appelé maintenant Les Saintes-Marie- de-la-Mer. Marie-Madeleine alla mener, dans la grotte (baoumo en provençal) appelée La Sainte-Baume, une vie de contemplation et de pénitence.

 

Au lieu de leur débarquement s'élève, aujourd'hui, l'admirable Abbaye de Saint-Victor. Au cœur de ces vieilles pierres, les cryptes témoignent du passage des saints. Dans une des chapelle, la petite statue de Notre-Dame de Confession, vierge noire en bois sculpté, rayonne d'un étrange éclat. On raconte qu'elle  qu'elle était sur la barque avec les premiers chrétiens.

 

Chaque année, le 2 février, jour de la Chandeleur et de la Purification, elle continue à rassembler des milliers de fidèles qui se lèvent tôt le matin pour venir assister à sa procession. Ce jour-là, on la pare, ainsi que l'enfant Jésus qu'elle tient sur son genou gauche, d'un manteau vert, de couronnes et de bijoux. La chapelle s'illumine des feux de cierges verts, qui, bénis et emportés à la maison, sont utilisés pour veiller les morts et préservent, dit-on, de la foudre. La statue, extraite solennellement de sa crypte, est portée à travers l'église, jusque sur l'esplanade devant l'abbaye où elle est présentée à la mer. On se contente aujourd'hui d'un bref aller-retour mais, autrefois, la Vierge était descendue jusqu'à la mer, sur le port, et plongée dans les eaux pour renouer symboliquement avec son élément, l'Eau.

 

En sortant de l'abbaye, les fidèles achètent des petits pains (autrefois bénis) en forme de "navettes", - c'est-à-dire de petites barques - qui rappellent l'arrivée des saints en Provence. La coutume se perpétue d'autant mieux que les navettes sont savoureuses...

 

 

Sara et les saintes Maries

 

Une autre procession à la mer honore les saintes Maries deux fois l'an : le 25 mai, fête de Marie-Jacobé et le 22 octobre, fête de Marie-Salomé. Salomé et Jacobé, qui ne s'éloignèrent pas en raison de leur âge, en compagnie de leur servante Sara, firent connaître Jésus-Christ et son enseignement aux populations camarguaises. En reconnaissance, celles-ci "pourvoyaient à leurs besoins matériels". Marie et Sara "après une vie de labeur, de prières, et de pénitence", moururent presque en même temps et furent enterrées sur place. On vit alors s'élever des habitations à proximité de l'oratoire et de leurs tombeaux. L'oratoire se transforma bientôt en église. Celle-ci se fortifia pour résister aux incursions sarrasines. Ainsi naquit l'église-forteresse des Saintes-Maries.

 

Les fouilles qui décidèrent du culte des Maries eurent lieu en 1448 sur l'ordre du roi René d'Anjou. Après avoir défoncé le sol de l'église, on trouva près du maître-autel, à deux mètres de profondeur, une petite colonne en pierre blanche, surmontée d'une petite pierre de marbre en forme d'autel portatif. C'était, de toute évidence, le premier oratoire des saintes. A droite et à gauche de l'autel, on découvrit deux corps allongés "dégageant une suave odeur". Les ossements furent pieusement lavés dans du vin blanc et placés dans une chasse à double compartiment que l'on hissa jusqu'à la chapelle haute, dite de Saint-Michel. C'est là qu'on peut les voir aujourd'hui.

 

Primitivement associée aux deux Maries, Marie-Madeleine alimenta bientôt un culte d'une telle ampleur que celui-ci, devenu spéficique de la Ste-Baume, abandonna la Camargue. Pour rétablir la triade, l'Eglise en vint à "consentir" la présence de Sara, la servante noire. Mais le rôle de cette "sainte", non canonisée, demeura toujours équivoque au sein de l'Eglise. Les traditions ne s'accordent pas sur son origine : selon l'Eglise, Sara vint de Palestine ; selon les tsiganes, elle vivait en Provence avant l'arrivée des Maries: "L'une des nôtres, rapporte une tradition orale tsigane, qui reçut la première la Révélation, fut Sara-la-Kâli. Elle était née de noble race et commandait sa tribu au bord du Rhône... Les Rom (les tsiganes), à cette époque, pratiquaient une religion polythéiste et, une fois l'an, ils promenaient la statue d'Ishtar (Astarté) sur leurs épaules et entraient dans la mer pour y étendre sa bénédiction.

Un jour, Sara eut des visions qui l'informèrent que les saintes qui avaient assisté à la mort de Jésus allaient arriver. Sara les vit s'avancer sur une barque. La mer étaient mauvaise, l'embarcation menaçait de sombrer. Sara jeta sa robe sur les flots et s'en servant comme d'un radeau, elle vogua vers les saintes et les aida à gagner la terre. Les saintes baptisèrent Sara et prêchèrent l'évangile."

 

La statue de Sara, qu'on peut voir dans la crypte des Saintes-Marie, est à placer parmi les vierges noires. En plâtre et non en bois, elle remplace sans doute une statue plus ancienne. La tête a été rajoutée. Il est curieux de constater que les effigies des deux Maries, debout dans leur barque, telles qu'elles sont exposées dans l'église, ont également été décapitées. Cela reste inexpliqué.

 

La cérémonie, qui a lieu chaque année, est exceptionnellement émouvante. Seuls dans la crypte, durant la nuit du 24 au 25 mai, les Gitans viennent à tour de rôle toucher la statue avec dévotion, puis l'habillent de vêtements ou de morceaux de tissu ; elle se trouve ainsi couverte de généreuses épaisseurs superposées. Au cours de la deuxième partie du pélerinage, les Gitans immergent la barque des Maries où a été déposée la châsse contenant leurs ossements, tel le naos dans la barque de Râ, chez les anciens Egyptiens. Les fidèles, au passage, s'empressent de toucher les effigies des saintes, portées à bras d'hommes. La barque est descendue vers le rivage : on la plonge au milieu des vagues ou bien on la promène au-dessus de l'eau, puis on asperge solennellement les saintes.

 

 

Marie-Madeleine et la Ste-Baume

 

Marie-Madeleine, nous l'avons dit, s'était retirée dans une grotte de la montagne Ste-Baume que lui avait préparée la main des anges. Elle y demeura pendant trente ans, à l'insu de tous. Il n'y avait là ni cours d'eau, ni herbe, ni arbre : Jésus voulait la nourrir des seuls mets célestes. Tous les jours, les anges l'élevaient dans les airs, où pendant une heure, elle entendait leur musique. Après quoi, rassasiée de ce repas délicieux, elle redescendait dans sa grotte, sans le moindre besoin d'aliments corporels.

 

Or un prêtre vivait dans une cellule non loin de la grotte de Marie-Madeleine. Un jour, le Seigneur lui ouvrit les yeux, de telle sorte qu'il vit les anges entrer dans la grotte, soulever la sainte dans les airs et la déposer à terre une heure plus tard. Le prêtre voulut courir vers elle mais, à quelques mètres, ses membres se paralysèrent. Il en retrouvait l'usage en s'éloignant mais il ne pouvait se rapprocher. Il s'écria alors: "Je t'adjure par le Seigneur ! Si tu es une personne humaine, toi qui habites cette grotte, réponds-moi et dis-moi la vérité!" Quand il eut répété trois fois cette adjuration, sainte Marie-Madeleine lui répondit: "Approche-toi davantage, et tu sauras tout ce que tu désires savoir". Et lorsque la grâce du ciel eut permis au prêtre de faire quelques pas de plus, la sainte lui dit : "Te souviens-tu d'avoir lu, dans l'évangile, l'histoire de Marie, cette fameuse pécheresse qui lava les pieds du Seigneur, les essuya de ses cheveux, et obtint le pardon de tous ses péchés ?" Le prêtre acquiesça et la sainte ajouta : "Je suis cette pécheresse. Depuis trente ans, je vis ici à l'insu de tous. Or, voici que le moment est proche où je dois quitter cette terre pour toujours. Va donc trouver l'évêque Maximin et dis-lui que le jour de Pâques, dès qu'il sera levé, il se rende dans son oratoire : il m'y trouvera, amenée par les anges". Tandis qu'elle parlait, le prêtre ne la voyait pas, mais il entendait une voix d'une suavité angélique.

 

Il courut aussitôt vers saint Maximin et le dimanche suivant, à la première heure, le saint évêque, entrant dans son oratoire, aperçut Marie-Madeleine entourée des anges. Elle était à un mètre du sol, les mains étendues. Maximin raconte lui-même, dans ses écrits, que le visage de la sainte était devenu si radieux qu'on en supportait difficilement la vue. L'évêque, rassemblant son clergé, donna la communion à la sainte. Celle-ci, dès qu'elle l'eut reçue, s'affaissa devant l'autel et son âme s'envola vers le Seigneur. Telle était l'odeur de sainteté que, pendant sept jours, l'oratoire en resta parfumé !

 

 

Marthe et la Tarasque

 

Marthe, pendant ce temps, s'en était allée du côté de Tarascon. Cette région, entre Arles et Avignon, était un désert plein de bêtes féroces et de reptiles venimeux. Entre autres monstres, sévissait un terrible dragon, d'une longueur incroyable et d'une grosseur extraordinaire. Son souffle répandait une odeur pestilentielle ; de ses yeux sortaient des flammes ; sa gueule armée de dents aigües faisait entendre des sifflements perçants et des rugissements de tonnerre. Il déchirait de ses dents et ses griffes tout ce qu'il rencontrait, faisant un carnage parmi les troupeaux et leurs gardiens, semant la mort de son haleine empoisonnée !

 

Un jour que la sainte prêchait à une grande foule, certains s'enhardirent à lui demander : "Si le Messie a quelque pouvoir, que ne nous le montres-tu pas ici ? Car si ce dragon venait à périr, il faudrait bien reconnaître là une intervention divine." Marthe leur répondit: "Tout est possible à l'âme qui croit".

 

Tous ayant promis de croire, elle s'avance, à la vue de tout le peuple qui applaudit à son courage, jusqu'au repaire du dragon, appelé La Grotte aux Fées. D'un signe de croix, elle apaise sa férocité. Alors, ayant attaché le dragon par le cou avec la ceinture de sa robe, elle se tourne vers le peuple qui la regarde de loin : "Que craignez-vous ?" leur dit-elle. "Voilà que je tiens ce monstre, et vous hésitez encore ! Approchez hardiment au nom du Seigneur". La foule hésite puis attaque le monstre et le met en pièces. Sainte Marthe, cependant, le maintient immobile par un lien si fragile. L'endroit, autrefois appelé Nerluc (bois noir), est devenu depuis lors Tarascon, du nom du dragon qu'on appelait la Tarasque.

 

Cette légende de Sainte Marthe enchaînant la Tarasque pourrait être une adaptation à la religion chrétienne d'une tradition populaire antérieure. En effet, une autre Marthe avait vécu dans la région à l'époque romaine. Prophétesse syrienne, elle accompagnait Marius dans sa campagne contre les barbares teutons qui tentaient d'envahir la région. Les habitants qui vivaient assez mal, comme on l'imagine, la domination romaine, étaient peu enclins à se joindre de bon gré aux armées romaines pour repousser les Teutons.

 

Marius, pourtant, avait besoin de troupes nombreuses. Grand général, il était également habile diplomate et connaissait à fond tous les détails du cœur humain. Il savait le peuple sensible aux prophéties, au surnaturel, porté à la religiosité et il vit tout de suite quel puissant auxiliaire cette Marthe pourrait être pour lui. Désormais, il ne se déplaça plus sans elle ; on la portait en litière avec de grands honneurs et Marius ne faisait de sacrifices que sur son ordre. Il acquit ainsi une autorité morale immense. Le succès sur les Teutons était certain, chacun comptant sur des forces divines. Et Marthe, en effet, prédit l'arrivée des Teutons tel un flot torrentueux qu'il ne faudrait pas tout de suite attaquer. Les Teutons passèrent. Tout se déroula comme elle l'avait prédit. La victoire eut lieu à Pourrières, loin de Tarascon. Les habitants bénirent la Syrienne comme une libératrice. Marius n'avait été que le bras, Marthe avait été la tête.

 

Or, quelques siècles plus tôt, la région avait déjà été débarrassée d'un monstre, un géant nommé Tauriscus, vaincu par le héros Hercule. La légende, passant de bouche en bouche, se modifia et Marthe remplaça Hercule. Elle avait sauvé le peuple du "monstre" teuton à qui l'imagination provençale donna les attributs terrifiants de la Tarasque.

 

Chargées au cours des âges d'apports nouveaux qui se superposent, interfèrent et se complètent, légendes et traditions provençales s'enrichissent au fil du temps, dotées d'une vie propre qui leur permet de rester vivantes encore aujourd'hui.