La pétanque


“Hé bé, bientôt on va chercher Molinari (1) Tu tires (2) où tu pointes ? " (3) disait Marius à son ami Olive. C'était le moment crucial, où la partie allait tourner à l’avantage de l’un ou de l’autre de ces acharnés de la pétanque. “Moi à ta place, je pointerais, il est imperdable, mon nari (4). Si tu veux, je peux la  mettre à la main (5), comme ça je suis sûr de le gagner (6). Té vé, je tire...”

 

C’était pareil tous les dimanches au cabanon de Marius, caché sous les pins et surplombant la calanque qui s’ouvrait aux eaux capricieuses de la Méditerranée. Son vieil ami Olive, avec toute sa famille, était son invité. La journée commençait par une partie de pêche pendant que les femmes préparaient une bonne soupe au pistou. Sur le coup de midi, c’était la partie de pétanque, qu’ils auraient faite même s'il était tombé des cordes. Mais “la Bonne Mère” faisait en sorte que le soleil soit présent. Ils prenaient alors le pastis, sortaient les boules et se lançaient le défi. Ils faisaient mine de n’être pas venus uniquement pour ça : mais si on leur avait enlevé leurs outils (leurs boules), on leur aurait arraché le cœur. C’était un moyen pour chacun de se prouver qu’il était le plus fort, qu’il était capable de se dépasser pour battre l’autre. Et même si quelques salades (7) étaient lancées durant la partie, cela n’enlevait rien au respect et à l’amitié qu’ils se portaient.

 

 

Un peu d'histoire

 

Il est vrai que, depuis des temps très anciens, les jeux, et plus précisément les jeux de boules, étaient conçus comme une épreuve, permettant le dépassement de soi. Marius et Olive étaient donc bien dans la lignée de leurs lointains ancêtres, Egyptiens, Grecs et Romains qui, avant eux, avaient pensé que les boules (sans doute inspirées par les étoiles), se prêtaient à des jeux d’adresse. Ainsi les légionnaires romains, quand ils n’étaient pas au combat, jouaient avec des noix qu’ils lançaient l’une sur l’autre jusqu’à les faire éclater. Casser la coquille de la noix, c’était se battre contre soi-même, arracher sa peau souillée par les combats pour repartir avec une peau neuve et ainsi se régénérer. Marius et Olive vivaient la même expérience tous les dimanches, chaque fois qu’ils faisaient un carreau (8).

 

L’ancêtre de la pétanque est sans doute ce jeu de quilles, qui vit le jour en Grande-Bretagne au XVIIe siècle, auquel on jouait sur un gazon tondu avec raffinement - le bowling-green, devenu boulingrin en français. Au XVIIIe siècle, le jeu de quilles arrive en France, où le gazon cède la place à la terre de l’esplanade de la Tourette, en plein coeur de Marseille. Fatigués de remettre les quilles en place, les Marseillais les suppriment et les remplacent par un bouchon. Cette nouvelle manière de jouer enthousiasma les Marseillais. La longue (9) était née. Ce jeu connut très vite une grande popularité. On se mit à jouer n’importe quand et n’importe où, ce qui entraîna, un beau dimanche d’avril 1802, un accident fâcheux. Des gardes nationaux firent une partie avec des petits boulets dans une salle du couvent des Ricolettes où étaient entreposés des barils de poudre et de munitions. Au contact des dalles, les boulets provoquèrent des étincelles qui causèrent une violente explosion. Il y eut trente-huit morts et de nombreux blessés. C’est le seul incident majeur qu'on ait à déplorer dans l'histoire de ce jeu pacifique, outre quelques règlements de compte du "milieu" marseillais !

 

Au début de notre siècle, les règles du jeu provençal (la longue) se précisent et l’on organise des concours, dont le plus prestigieux est le Provençal (1908), remporté par la triplette (10), Pampele-Pich-Le Grélé. A cette époque, les joueurs de boule portent souvent des surnoms, comme les artistes. Il est vrai que ce sont des artistes, car le terrain de boule devient un véritable théâtre en plein air où les expressions marseillaises rythment la partie.

 

Et la pétanque dans tout ça ? Elle arrive doucement, tranquillement, sans effort, coquin de sort ! Elle va prendre sa source à la Ciotat, à trente kilomètres de Marseille, pour ensuite gagner toute la planète. C’est là que j’ai retrouvé l’endroit exact où le sport favori de Marius et Olive a vu le jour : le boulodrome de La Boule étoilée, tout ombragé de platanes centenaires qui apportent une fraîcheur incomparable quand le soleil tape fort en plein été. On peut y voir une pancarte portant cette inscription : “C’est en 1910 sur ce terrain, que fut inventé le jeu des pieds tanqués”. D'où le nom de pétanque. (11)

 

Dans le bistrot du boulodrome, j’ai rencontré Monsieur TORREL, joueur de boules passionné : "Vous qui êtes un ancien de la Ciotat, lui ai-je demandé, qui a inventé la pétanque ?

- C’est Jules le noir et son ami Pitiot, deux bons joueurs de boule.

- Et comment ont-ils eu l’idée de jouer de cette manière ?

- A l'époque, bien sûr, on ne connaissait que la longue, mais Jules le Noir avait des rhumatismes. Il était d'ailleurs le seul autorisé à apporter une chaise sur le jeu de boules. Ce jour-là, il regardait jouer, assis. Ne sachant que faire, il a lancé le bouchon et a pointé une boule, puis une deuxième et il a dit : Té, je l’ai gagné. La pétanque est née comme ça.

- Et vous avez assisté à cet événement ?

- Ah ! non, je ne suis pas assez vieux. Mais le père Roubaud et le père Blanchard, eux, étaient là. Ce sont eux qui me l’ont raconté, sous les platanes, juste là... Vé.!...”

 

La pétanque, une tradition

 

Jouer aux boules, pour un Provençal, est aussi important que la Bonne Mère, le pastis et la bouillabaisse. Qui n’a pas sa paire de boules dans le coffre de sa voiture ou dans un coin du cabanon ? Comment concevoir un baptême, une communion ou un mariage, sans la rituelle partie de pétanque ?

 

Avant toute chose, le joueur doit choisir ses boules. Il doit avoir "ses"outils, tout comme un compagnon sa masse et son burin. Le joueur chevronné préfèrera se contenter de regarder jouer les autres, s’il n’a pas ses fers. De toute façon s’il venait à mal jouer, il évoquerait ce handicap certain.

 

La partie de pétanque est un véritable spectacle populaire. L’action se déroule entre les joueurs mais aussi dans le public. Les spectateurs forment une “galerie” qui entoure toute la surface du jeu et délimite la scène où les acteurs s’expriment tant par leur adresse que par leur verve. En effet, quand les deux équipes sont de niveau semblable, c'est l’influence psychologique et la possibilité de puiser ses forces dans cette assemblée remuante et bruyante qui va les différencier. Se déroule alors un véritable drame et tous les arguments sont bons pour déstabiliser l’adversaire. Le cinéma peut commencer : l’ambiance provençale, le sérieux tourné en dérision pour mieux se concentrer sur l’objectif, le hasard qu'invoque le joueur maladroit et tout le malheur du monde qui s’abat tout à coup sur lui, la prise à partie de la galerie qui donne son opinion tactique et technique et s’identifie aux “acteurs”, chaque spectateur bien persuadé, évidemment, qu’à leur place il aurait mieux joué.

 

Tout comme les marchés de Provence, si bien chantés par Gilbert Bécaud, les boulodromes sont les places populaires les plus représentatives de la Provence. C’est là que les expressions marseillaises ont vu le jour, c’est là que les poètes, les écrivains et les cinéastes provençaux ont trouvé les idées qui ont immortalisé leurs œuvres.

 

Comme Olive et Marius, je suis moi-même un acharné des boules. "Depuis tout petit", mon père m’a enseigné ce jeu traditionnel qui se perpétue dans ma famille depuis des générations. Je peux dire que j’en suis fier car, comme dans tout sport ou tout violon d’Ingres, on y trouve ce qu’il faut pour se réaliser pleinement, l’intelligence du jeu, la volonté de vaincre et l’amour du sport. Lors de vos prochaines vacances chez nous, n’oubliez pas vos boules !

 

 

(1) Molinari : personnage invoqué dans les blagues provençales, recours dans une situation bloquée.

(2) tirer : déloger une boule adverse en la frappant avec la sienne

(3) pointer : lancer sa boule le plus près possible du cochonnet

(4) nari : désigne un mauvais point, une boule éloignée du but.

(5) la boule.

(6) le point.

(7) salades : piques.

(8) faire un carreau : déloger la boule adverse en prenant exactement sa place.

(9) la longue se joue sur un terrain de 15 à 21 mètres. On y pointe sur un seul pied, et on fait trois pas avant de tirer.

(10) La partie se fait par équipes de trois (triplettes) ou de quatre (quadrettes).

(11) la pétanque se joue sur une distance de 6 à 10 mètres, les pieds joints (tanqués), placés à l'intérieur d'un cercle.