Marseille au long du temps

 

Quand tu arrives à Marseille, que ce soit par la mer, par les airs, la route ou le chemin de fer, c'est Elle que tu vois tout d'abord : Notre-Dame-de-la-Garde... la "Bonne Mère". Juchée au sommet de la colline qui surplombe le Vieux-Port et dominant toute la ville et au-delà, la basilique a été construite en 1852, à l'emplacement d'une chapelle beaucoup plus ancienne et d'un poste de vigie dont il reste quelques vestiges. C'est là que les Marseillais viennent en pèlerinage pour implorer ou remercier la "Bonne Mère"... Si tu veux voir Marseille en entier, c'est là-haut qu'il faut d'abord aller. Sous le soleil, la Cité t'apparaîtra éblouissante dans son écrin d'azur et de lumière. Avec les montagnes bleues qui l'enlacent, la mer qui la caresse, Marseille est faite pour être aimée, même quand le mistral se déchaîne.

 

Marseille, c'est aussi les îles du Frioul et son célèbre Château d'If, construit en 1524 par François 1er. Quant à cette calanque (1), que tu vois au cœur de la ville, c'est le Vieux-Port, le Lacydon. C'est là que les Phocéens fondèrent Massalia, et c'est autour de ce bassin naturel que son histoire s'est façonnée. Bien sûr, il y a d'autres endroits pittoresques dans la ville. Les quartiers sont en fait d'anciens petits villages, éloignés les uns des autres, avec leur mentalité, leurs coutumes propres : la belle de Mai (2 ), le Roucas Blanc au flanc de la colline, l'Estaque, chère à Cézanne, Château-Gombert et son félibrige. La vie moderne les a réunis malgré eux, en grignotant les campagnes, et les routes ont remplacé les sentiers. Marseille est devenue une très grande ville dont la commune est plus étendue que celle de Paris.

 

Un quartier pittoresque : "le Panier"

 

Suis-moi ! Je t'emmène dans le plus vieux quartier de la plus vieille ville de France : "le Panier", en bordure du port. Un dédale de rues étroites, avec de nombreuses marches qui en accentuent la raideur : rue du Refuge, rue des Honneurs, rue des Repenties où un couvent, reconverti en maisons de quartier, accueillait, jusqu'au siècle dernier, les "filles perdues". Tout là-haut, la place des Moulins où se trouvait le peuple d'Artémis. Là, la butte Saint-Laurent dont l'église du XIIe siècle, avec son clocher octogonal typiquement provençal, a remplacé le temple d'Apollon. Sur cette autre butte "des Carmes", se trouvait le temple d'Athéna. Et voici la place de Lenche, l'ancienne Agora ; aujourd'hui les vieux viennent s'y asseoir pour commenter les nouvelles du quartier. Plus loin, entrons dans la "Vieille charité", construite en 1671 pour accueillir les mendiants. Dans la cour de l'hospice, la chapelle, œuvre de P. Puget, avec son dôme de forme ovoïde, unique au monde. En bordure de mer, la cathédrale (la Major) du XIVe siècle, amputée pour faire place à la nouvelle, il y a cent cinquante ans, de style byzantin. Et puis le clocher des Accoules dont l'église a été détruite pendant la Révolution.

 

Ici, tout le monde se connaît, ou presque, s'interpelle à voix haute "avè l'assent". Si on te regarde avec curiosité, c'est que tu es un étranger (celui qui n'est pas du quartier), trop bien habillé, et qui s'étonne de voir le linge étendu aux fenêtres par un système de cordes et de poulies. Les enfants jouent dans la rue, les femmes font leurs courses en peignoir et pantoufles, avec cette démarche traînante de "ceux qui ont le temps"

 

- "Alors, ma Nine, comment il va, le petit ?" - "Peuchère, il est fatigué ce matin ; il a pas travaillé !" Les hommes ont la démarche chaloupée, héritée des marins et aussi des "cacous" (3), qui habitaient en majorité ce quartier jusqu'à ces dernières années et dont ils sont fiers de perpétuer la réputation... dans l'esprit plus que dans les faits. Un des nombreux bars les accueille et la conversation se fait sur le pas de la porte. Et l'on parle avec les mains.- "O ! Loule (4) quand est-ce que tu me le fais ce bateau ?" - "O, collègue ! (5) et quand tu veux que je te le fasse ?" Une marchande de brousse ou de limaçons déambule, en tablier noir, avec la louche, le seau et le cornet pour appeler les clients.

 

Ne quittons pas le "Panier" sans passer devant l'ancien Palais de Justice, en empruntant la rue de la Prison. Au passage, admirez la maison diamantée (1565), propriété d'un riche négociant. Elle a été épargnée, alors que les vieilles maisons qui se serraient tout autour ont été détruites par les Allemands en 1943 (par crainte d'un nid de résistance). Des immeubles modernes les ont remplacées. Ces ruelles étroites, qui dévalaient jusqu'à la mer, vivaient en symbiose avec elle car c'était de la mer que les habitants tiraient leurs ressources. Pour les pêcheurs, marins ou fabriquants et marchands de cordages, la vie à Marseille, c'était avant tout le Port.

 

 

Comment s'est tissée l'histoire de Marseille

 

Tantôt prospère, tantôt misérable, Marseille a traversé les siècles comme sur un navire. Marseille grecque vit en paix. Elle est l'alliée de Rome. Mais en 49 avant J.-C., César lui demande de choisir entre lui et Pompée. Marseille reste neutre ce qui, pour César, revient à dire qu'elle approuve Pompée. Après un siège très dur de quatre mois, César est vainqueur et Marseille devient romaine. Mais elle restera sous influence hellénique jusqu'au IIIe siècle. Elle s'agrandit et prospère. Elle compte alors dix mille habitants sur cinquante hectares. Aujourd'hui, elle a neuf millions d'habitants sur vingt-trois mille hectares.

 

En 591, la peste marque la fin d'une longue période de prospérité. En 739, Charles Martel met Marseille à sac. En 838, elle est pillée par les Sarrasins. En 848, elle est pillée par les pirates grecs. Elle connaît alors une longue décadence. Tout commerce a cessé. Elle devient ville de cultivateurs et de pêcheurs. Mais au XIIe siècle, le trafic maritime reprend avec les ports du Levant, grâce à la troisième croisade.

 

Après une longue période de stagnation, la ville devient, au XVe siècle, le centre d'une grande entreprise de navigation desservant tout le bassin méditerranéen. Profitent de cette prospérité les marchands et les armateurs qui obtiennent par la suite, en 1475, un nouveau règlement assurant leur pouvoir oligarchique. Mais, dès le XIVe siècle, les princes angevins font appel à des marins étrangers, surtout catalans. Ceux-ci, mal rétribués, pillent et piratent. Sur les quais, la population est constituée de forbans. La ville sert alors de point de départ pour des opérations de piraterie. Elle devient un port de guerre. Marseille a mauvaise réputation.

 

En 1423, Alphonse V d'Aragon, attaque Marseille par surprise. Pendant quatre jours, la ville est brûlée, pillée. La population fuit pour les trois quarts, lorsqu'elle n'est pas tuée. L'habitat médiéval est anéanti. Puis les autorités encouragent les Marseillais à revenir. En 1430, on bâtit de nouveaux remparts, on réadapte les méthodes, on fait la chasse aux bâtiments battant pavillon catalan. Lorsque ceux-ci veulent renouveler leurs exploits, ils n'y parviennent pas. De nouveaux métiers voient le jour, en particulier grâce aux liaisons commerciales avec la vallée du Rhône. De 1450 à 1480, Marseille se consacre à son expansion économique. En 1481, sous Louis XI, Marseille devient française. En 1591, elle est gouvernée par un dictateur, Casaulx, qui s'appuie sur le peuple contre la bourgeoisie commerçante ; il voudrait faire à nouveau de Marseille une ville indépendante. Mais il est assassiné en 1595.

 

Marseille est française, mais contre son gré. De 1655 à 1660, elle connaît une période de troubles et d'agitation à l'encontre du pouvoir royal. Louis XIV prend des mesures de rétorsion : occupation militaire, poursuite des séditieux. Pour cela, il fait construire par Vauban le fort Saint-Nicolas et réaménage le fort Saint-Jean, ces deux magnifiques citadelles qui gardent l'entrée du Vieux-Port et en soulignent la beauté. Louis XIV ne veut plus que la construction des galères enrichisse quelques armateurs. Il met les galères sous commandemant général et fait construire l'arsenal des galères sur le port, qui devient une ville dans la ville, visitée par de nombreux curieux. Les ouvriers réussissent l'exploit de construire une galère en une journée pour le fils de Colbert. Ce qu'il faut que tu saches, c'est que les îles du Frioul, au large de Marseille, ont été déforestées complètement à cette époque pour fournir le bois nécessaire. Marseille compte alors 60.000 habitants, dont 20.000 sont des galériens et des soldats.

 

1720 : la dernière épidémie de peste décime les trois-quarts de la population. C'est le "Grand St Antoine" qui transportait une cargaison de tissus qui a introduit la maladie. Marseille est de nouveau en bas de la vague.

 

Marseille de Pagnol, d'aujourd'hui, de demain

 

L'extension coloniale a suscité l'édification, vers le nord de la ville, du nouveau port de la Joliette, puis des autres quais (en tout dix-sept kilomètres). C'est le Marseille coloré qui rit ou qui pleure, avec sa population bigarrée, ses cageots d'oranges éventrés, ses barils de vin qui débordent jusque dans la rue, son accent, ses chansons, ses partisanes (6), ses nervis (7). Le Marseille de mon enfance. Je pourrais t'en parler pendant des heures. Pagnol l'a fait beaucoup mieux que moi et crois-moi, il n'a rien exagéré.

 

Marseille a toujours son ciel bleu, sa mer et ses montagnes, mais elle échange de plus en plus ses bateaux de commerce contre ceux de plaisance, et son accent ne chante presque plus. Toutes les activités dérivées du commerce, les huileries, les raffineries sucrières, les fabriques de pâtes, de savon, le conditionnement des dattes (8) mettent peu à peu la clef sous la porte. Avec la décolonisation, le trafic maritime ne se fait plus que vers la Corse et le Maghreb.

 

Alors, quel est l'avenir de Marseille ? Des projets pour l'aménagement du port de la Joliette sont à l'étude : extension du port de plaisance, parc de loisirs, bureaux. Cela suffira-t-il ? Marseille va-t-elle sombrer ? L'histoire nous prouve qu'elle a toujours su se tirer d'affaire. Et puis, comme on dit en Provence, "Lou souléo mi fa canta" - le soleil me fait chanter - et quand on chante, tout peut arriver !

 

 

(1) De calanco, abri, crique.

(2) Le premier mai, des jeunes filles, habillées de blanc, récoltaient des présents. On pense que cette coutume vient de Maïa, déesse de la fécondité.

(3) Cacou : truand, le Jules marseillais.

(4) Diminutif de Louis.

(5) En Provence, collègue signifie ami, copain.

(6) Marchandes de fruits et légumes, ou de poissons, qui soutenaient haut et fort les hommes politiques : une manière de donner sa voix avant de pouvoir voter.

(7) Les "loubards" du siècle dernier. Ils semaient la terreur sur les quais et alentour. Aujourd'hui, le terme désigne les hommes de main des partis politiques.

(8) Lorsqu'une fille ne travaillait pas bien à l'école, ses parents la menaçaient ainsi : "Tu iras travailler aux dattes !" . C'est dire combien le travail y était dur et peu rémunéré.