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Agenda

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  • Grandes oeuvres philosophiques. Propos sur l'éducation d'Alain
    jeudi 27 avril 2017 de 10h à 12h
    19 bd Salvator 13006 Marseille

  • Les grandes oeuvres philosophiques. La crise de la culture d'Hannah Arendt
    jeudi 4 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

  • Les grandes oeuvres philosophiques. Le phénomène humain de Teilhard de Chardin
    jeudi 11 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

 

Marseille cosmopolite

 

Massalia, la plus ancienne ville de France, naquit il y a vingt-six siècles d’une histoire d’amour entre Protis, “migrant” de Phocée (1), et Gyptis, fille du roi Nann, sur l’une des sept collines qui entourent la mer. Ne peut-on pas lire, dans ce mythe fondateur de notre cité cosmopolite, le destin de Marseille ?

 

Marseille aux nombreux prétendants, Marseille difficile à séduire,

farouchement indépendante, Marseille qui bouda César lui-même

et fut la dernière ville grecque à se laisser vaincre par Rome. Protis et Gyptis ont posé les bases de l’imaginaire de la ville. Depuis, l’histoire s’y répète, les acteurs se succèdent mais l’union finit toujours par être consommée. La terre épouse la mer pour donner à Marseille une prospérité capricieuse et les vagues migratoires successives viennent enrichir la vie locale de nouvelles couleurs dans un tumulte incessant.

 

Marseille, ville aux multiples communautés, carrefour migratoire sans cesse envahi, lieu de passage s’il en est ; les peuples y défilent, s'y combattent, s'y fondent les uns dans les autres pour se recréer inlassablement dans un métissage toujours renouvelé. Ligures, Celtes, Gaulois, Romains, Wisigoths, Burgondes, Alamans, Saxons, Francs, Normands de Scandinavie et autres Sarrasins... Aussi loin que l’on remonte dans le temps, les races se brassent, les peuples et les communautés se mêlent pour former ce qui deviendra la France. Marseille construit son histoire de ce grand métissage.

 

Au siècle dernier, les étrangers représentent 10% de la population. Sur 200000 “Marseillais”, 16000 Italiens constituent la communauté la plus nombreuse devant les Espagnols, les Grecs, les Maltais, les Syro-libanais, les ressortissants du Nord... Puis les flux migratoires italiens s’enflent et déferlent sur la ville jusqu’à représenter 40% de la population à la veille de la première guerre mondiale. On est bien au-delà des pourcentages contemporains et des seuils que l’on dit aujourd’hui "acceptables."

 

La grande guerre amène ses réfugiés du Nord, d’Alsace-Lorraine, et de Belgique. La deuxième grande vague migratoire commence. A nouveau des Italiens, les Arméniens persécutés, la communauté corse aussi. En 1930, 250000 étrangers sont recensés sur 650000 habitants. Puis, la guerre civile espagnole amène ses réfugiés... Xénophobe, Marseille ? On a du mal à le croire !

 

Le besoin de main d’œuvre dans les périodes de relance économique amène des dizaines de milliers de Nord-Africains. Au lendemain de la guerre, il faut reconstruire logements, écoles, lycées, hopitaux. Dans les années 70, la création de la zone d’activité pétrolière de Fos absorbe 17000 emplois, portant le nombre d’étrangers à 90000 en 1975, soit 9,5% de la population.

 

Aujourd’hui, plus de 120000 musulmans habitent les quartiers Nord et le centre de Marseille. Mais le chômage touche 20% de la population de Marseille et on entend sourdre l’accusation : “Ils nous ont pris la Canebière”. Les débats politiques, hésitant parfois entre démagogie et humanisme d’opportunité, font la part belle aux théories de l’extrême-droite dont 26,5% des voix se sont fait l’écho lors des dernières élections cantonales. Une grande partie de cet électorat provient des milieux pauvres ou populaires de la ville.

 

Racistes, ces Marseillais ? Peut-être seulement exaspérés par les conditions de vie, l’insécurité et le manque de dialogue. L’historien Emile Temime explique : “Il n’y a jamais eu d’unité dans cette ville, toutefois il y avait une complémentarité entre les ouvriers et les bourgeois, entre les communautés, entre les gens aisés et les classes populaires. On travaillait ensemble. Aujourd’hui on assiste à un clivage terrible entre les pauvres et les riches. Il y a désormais un Marseille de la richesse et un Marseille du chômage. Ca, c’est très grave. Cette ville risque de crever de ses séparations et de ses lignes de clivage. Il ne faut pas qu’il y ait une séparation culturelle et sociale, une séparation totale, entre les quartiers Nord, pauvres, et les quartiers Sud de la ville.”

Marseille, c’est un peu l’image du monde d’aujourd’hui, polyethnique et dans une opposition Nord/Sud. Emile Temime continue : “II faut rétablir le dialogue, et je ne vois actuellement qu’un seul moyen : c’est la culture. Ce n’est pas la panacée universelle, mais la culture, ça se partage. Il faut qu’elle reste un territoire où les gens puissent se rencontrer.”

La culture, sans doute ! Mais là encore il s’agit de s’entendre sur le sens des mots. Nul besoin du show-room d’une culture à "montrer", tentation

d’une ville en faillite qui multiplie les initiatives-spectacles au-dessus de ses moyens : Ecole Internationale de la Danse ou autre Musée de la Mode... Nul besoin de farder la crasse pour raviver les façades ! La culture en tant que véhicule de valeurs, oui, au sens où la développe Spyros Théodorou, directeur de la Maison de l’Etranger à Marseille : “Quand on dit que l’immigration est un apport, une richesse, faut-il encore le prouver. Et j’essaie de le faire. Marseille a le devoir de démontrer que l’étranger est porteur de valeurs”. Et plus loin il ajoute : “Le racisme tient un discours irrationnel. On ne peut pas y répondre par la rationalité. Moi j’y réponds par la beauté de mes spectacles, par l’émotion. Mon combat est aussi celui du Sud, contre la culture standard nord-occidentale. Si on ne réagit pas, nos enfants n’auront plus dans la tête que des rythmes binaires. Il faut produire les traditions vivantes, les propager, les aider à vivre. C’est un combat pour le droit à la différence et au dialogue entre les peuples.”

 

Se parler pour se connaître, se connaître pour se comprendre, se comprendre pour sortir de l’exclusion. Mieux sont définies les identités, plus riche et plus forte est la collectivité. Ainsi, depuis deux ans, une association dénommée Marseille-Espérance réunit catholiques, protestants, juifs, musulmans, orthodoxes, arméniens, vietnamiens, boudhistes... Chaque mois leurs représentants se réunissent pour lutter ensemble contre la montée du racisme et de l’intolérance, favoriser un climat d’ouverture, de respect, de connaissance mutuelle. Comme le disait Elie Wiesel, c’est là une expérience œcuménique unique en France.

 

De plus, il faut comprendre que les problèmes d’identité n’appartiennent pas qu’aux autres. Comme l’explique Akel Akian, “passeur de culture” marocain et brillant metteur en scène du Théâtre de la Mer : “Les problèmes d’identité, qui n’en a pas ? les Français en ont d’énormes. Tout ce qui a fait le génie de votre peuple, la Liberté, la République, la Citoyenneté, la Fraternité... toutes ces valeurs me paraissent extrêmement fragilisées. Elles sont menacées par le repliement sur soi. En fait, c’est la France qui devient un peu étrangère à elle-même.”

 

 

(1) Cité grecque sur l’actuel rivage turc de la mer Egée