Pour ne pas dévoyer l'écologie

Fernand SCHWARZ

 

Panacée, remède miracle aux maux du monde contemporain ? Utopie dangereuse, germe d'un nouveau totalitarisme à visée purificatrice ? Régression mystico-sentimentale anti-humaniste ? Traitement palliatif d'urgence des dégradations que nous faisons subir à notre planète ? La réflexion s'impose sur l'écologie, désormais incontournable.

 

Comment modifier notre représentation de la Nature, de façon à rétablir le lien avec elle, sans tomber dans les excès et les schémas réducteurs qui feraient de l'écologie un remède pire que le mal ?

Nous vivons dans une société qui vit mal la fin des idéologies. Les repères disparus, deux éléments préexistants en France ont pris leur place : d'une part la lutte contre le racisme a remplacé la lutte des classes chez une certaine intelligentsia. Mais on se rend compte aujourd'hui que l'anti-racisme peut engendrer un retour à la pensée xénophobe et raciste, l'un alimentant l'autre, comme l'a fort bien montré Paul Yonnet (1). D'autre part, l'humanitarisme - l'aide humanitaire - est devenu le mode d'expression de la charité et de la solidarité sociale. Ces deux tendances, présentes en France avant la chute des idéologies, ont comblé le vide laissé par leur effondrement.

A cela est venu s'adjoindre un troisième élément, qui, peu ancré dans la mentalité française, n'était jusque-là guère pris au sérieux et ne faisait guère recette en France, comparativement à ce qui se passait en Allemagne et dans les pays anglo-saxons, de culture protestante : l'écologie. Cette nouvelle venue complète le nouveau triptyque éthique. On a cru pouvoir tout régler, pour les uns, par la lutte anti-raciste, pour d'autres par l'aide humanitaire. Cela s'avérant inopérant, reste l'écologie. Il s'agit, dans les trois cas, d'une vision réductrice propre à l'idéologie qui prétend tout expliquer de la réalité à travers un seul de ses aspects. L'écologie, qui se veut vision globale, ne peut cependant pas être l'angle unique sous lequel voir le monde, bien qu'elle fasse partie des composantes à intégrer.

La représentation de la Nature

Le problème essentiel posé par l'écologie n'est pas d'abord celui de la pollution ni même de l'environnement mais celui de la représentation de la nature.

Pour mieux nous faire comprendre, rappelons que l'image médiévale du monde reposait sur le triptyque, Dieu, Homme, Nature, dans lequel Dieu était au centre. A la fin du Moyen Age, la théologie chrétienne a évacué de ce triptyque la Nature en tant que sujet, c'est-à-dire en tant que dotée d'une âme. La conception moderne de la Nature comme objet est en fait un héritage judéo-chrétien, pré-cartésien. C'est celle des écologistes réformateurs ou utilitaristes, pour qui elle n'a pas de valeur intrinsèque et qui ne veulent la protéger que pour mieux protéger l'homme. A partir de la Renaissance, la Modernité naissante évacue Dieu et fait de l'être humain le centre. Aujourd'hui, c'est la Nature que les écologistes radicaux et romantiques mettent au centre : leur représentation du monde n'est plus celle de la Modernité. Cependant, en privilégiant de façon exclusive la Nature, ils partagent la même logique d'exclusion que leurs prédécesseurs et promeuvent un système tout aussi réducteur. Il ne s'agit pas, en effet, d'évacuer l'un pour l'autre mais de promouvoir à la fois Dieu, la Nature et l'Homme, autrement dit d'adopter une logique d'intégration.

Changer la représentation qu'on a de la Nature -  comme il semble bien que ce soit le cas actuellement, puisque des millions d'hommes en Occident sont aujourd'hui touchés par l'écologie - c'est par là-même changer aussi la représentation qu'on a de l'homme et celle qu'on a de Dieu. Nous vivons une époque post-industrielle et post-moderne et vouloir préserver une pensée exclusivement judéo-chrétienne et cartésienne est un combat d'arrière-garde. S'arrêter à la culture moderne sans intégrer ce que l'anthropologie nous apprend des autres cultures, c'est ôter une dimension aux analyses et aux dénonciations des folies et des excès auxquels peut nous mener la vision écologiste du monde. En effet, la vision traditionnelle et archaïque peut nous ouvrir des perspectives vers une vision qui, par delà la Modernité, ne constitue cependant pas une régression à la pré-Modernité, mais une ouverture vers la post-Modernité.

La vision du monde qu'ont les sociétés traditionnelles n'est pas utopique (l'utopie est une invention tardive). Pour les anciens Egyptiens, par exemple, la nature n'est pas parfaite. Le cours naturel des choses conduit à l'usure, à la dissolution, à la violence, à la sauvagerie : au non-humain. Rien n'est acquis une fois pour toute et il faut chaque jour, au prix d'un effort caractéristique de l'humain, "faire renaître le soleil". C'est une vision qui n'a rien à voir avec celle d'un Rousseau.

Par ailleurs, pour ces sociétés, la nature n'est pas purement matérielle. Elle est aussi énergie, peuplée d'esprits élémentaux qui lui confèrent une âme. On y parle de l'Ame du Monde. Cependant ce n'est pas parce que la Nature est animée qu'on est pour autant contraint de se soumettre à elle. L'Indien d'Amérique n'a pas honte ni ne se sent coupable de chasser, d'abattre un arbre, d'utiliser la nature pour satisfaire ses besoins. Mais, selon ses valeurs et sa représentation de la Nature, cela ne peut se faire que dans le cadre d'un contact de type spirituel avec la Nature. Il accepte et établit avec la plante ou l'animal qu'il va utiliser à son usage une relation qui leur confère une dignité. Il leur explique ce à quoi ils vont servir. Et c'est dans la mesure où ils vont servir à autre chose qu'à eux-mêmes que les produits de la Nature sont transcendés et acquièrent une dimension spirituelle qui les rend dignes de respect et fera d'eux plus que du simple bois ou de la viande. Il n'y a pas rapport de coercition mais sentiment d'un lien et collaboration avec la Nature. Dans les rites mêmes les plus archaïques, on faisait, lors de la chasse, à la fois un rite guerrier d'appropriation de l'animal qu'on voulait tuer et un rite pour contacter l'esprit collectif du groupe d'animaux auquel il appartenant. Afin que, paradoxalement, la chasse, qui allait réduire l'importance du troupeau, favorise également sa fécondité et son accroissement.

La majorité des peuples n'ont jamais pensé que tout était divin ou sacré dans la Nature. Un animal, une montagne, un arbre, choisi pour cela, va incarner l'identité d'un ensemble et prend un caractère sacré parce qu'il devient porteur d'autre chose que de lui-même, qui le dépasse et dépasse la fonction matérielle immédiate. Mais aucune espèce en soi n'est sacrée. C'est pourquoi le tabou porté sur les vaches en Inde représente une perversion du comportement traditionnel. L'homme traditionnel se livrait sans aucune gêne à l'utilisation de la nature parce qu'il le faisait dans une attitude de respect, en lui octroyant une dignité. Quand il construisait une ville, il construisait un modèle réduit de l'univers. C'est la relation cosmique qui rend le monde habitable donc humain. L'humanisation est possible dans la mesure où le lien existe entre mon habitat personnel, ma ville et l'univers tout entier. L'humanisme n'est possible que lorsqu'est établi le lien entre le particulier et le global. Ce lien qui l'unit, non seulement aux manifestations de la Nature mais plus profondément avec les différents facteurs qui permettent la vie : la lumière, le parcours du soleil, la relation avec ce qui se passe dans le ciel, qui permet de visualiser les saisons. Si j'oriente ma maison plein Nord, je sais qu'elle sera froide et humide ; si je l'oriente plein Sud, je profiterai mieux de mon environnement.

Les sociétés traditionnelles étaient pragmatiques et loin de tout sentimentalisme. Ainsi, rien n'était gaspillé dans l'utilisation d'un animal, le renne ou le bison, etc. En ce sens également, il s'agit de sociétés écologiques. L'écologie est à repenser dans le cadre de cette vision pour laquelle la Nature - c'est fondamental - n'était pas non plus le Tout.

Il importe de ne pas s'enfermer dans une conception dualiste de la nature et de se condamner à choisir : nature jardin, humanisée, au service de l'être humain, d'un côté ; nature jungle, sauvage, au service d'elle-même, de l'autre. Ne pouvons-nous sortir de cette mentalité de rupture qui exclut, pour parvenir à quelque chose de plus harmonieux et de plus exact, qui nous permette à la fois de servir la spiritualité, l'humain et la Nature ? Si, sans confondre le romantique et le spirituel, on intègre le sacré, objet d'un formidable tabou pour l'immense majorité des intellectuels, on peut trouver une relation beaucoup plus satisfaisante, sans être obligé de faire de la Nature la source d'une religion inepte.

La nature ne peut être réduite à un ensemble d'objets inanimés à exploiter sans frein par l'homme, attitude dont les excès nous ont conduits aux problèmes que nous connaissons, non plus qu'à l'objet d'un culte religieux sentimental infantilisant.

Nature et culture

L'inné correspond à la nature, l'acquis à la culture. L'être humain est le fruit de la prise de conscience et de la relation qu'il a construit pendant des millions d'années entre inné et acquis, dans lequel le cours naturel des choses est inversé par la culture.

Les écologistes romantiques font du spontanéisme et font fausse route dans leur rêve utopique de retour à l'inné qui les ramène en fait à la barbarie. Le bon sauvage n'a jamais existé ! Il ne peut être question d'un retour à l'inné contre l'acquis. Nous avons un bel exemple de la bêtise à laquelle peut conduire un certain écologisme : le célèbre Payakan, cet Indien d'Amazonie, ami de Sting, le rocker écolo, a su l'exploiter à son profit. Cet homme, sorte de dieu pour les écologistes, qui possède un jet privé et a vendu son image à une chaîne de produits de beauté, a été emprisonné pour viol en juin 92.

La mentalité écologiste, sans intégration d'autres dimensions, présente un autre danger potentiel, celui d'un pouvoir purificateur. Nous vivons dans un monde souillé, tant en ce qui concerne la nature que la politique et la morale. Le système démocratique lui-même semble être source de souillure. Le danger de l'émergence d'une idéologie purificatrice, dont on trouve le germe dans l'écologie, est donc bien réel. Aucune société traditionnelle n'a connu cette tentation de la purification, tant au niveau naturel qu'ethnique parce qu'on y avait un sens profond, qui nous manque, de la relation.

Cependant, face au choix de l'inné qui nous déshumanise, le choix exclusif de l'acquis ne vaut pas mieux. "L'homme est un être anti-nature. C'est la base de l'humanisme", affirme Luc Ferry (2). S'il est vrai que "la liberté, entendue comme capacité d'arrachement à la naturalité en nous... est la faculté culturelle par excellence" (2), le déracinement équivaut à la perte des parents et engendre des orphelins. S'enraciner veut dire simplement accepter ses origines et sa mémoire, non pas y être asservi. L'effondrement de la culture générale fait des gens qui, ignorant tout de l'histoire, de la géographie et de leur langue, ne savent ni d'où ils viennent, ni où ils sont et qui ne savent plus s'exprimer. Qui voudrait promouvoir cela ? On ne peut opposer nature et culture. C'est leur alliance qui nous a fait naître et nous fait grandir en tant qu'humains.

La perfectibilité de l'être humain est la base de tout ésotérisme. L'emprise du judéo-christianisme sur le spirituel est telle qu'on pense que, dans un cadre religieux, l'homme est assujetti et ne peut évoluer : erreur d'une pensée exclusiviste qui mène les hommes à l'athéisme et conduit à un débat tronqué.

Il nous faut accepter la post-Modernité pour aller vers une autre logique. La tradition moderne du nouveau pour le nouveau a fait son temps et ne peut plus être défendue. L'humanisation vient de la distance que l'on prend par rapport à l'objet. Elle est le produit de la prise de conscience grandissante de l'écart qui existe entre nous et les choses, vide que nous remplissons d'imaginaire, par nos représentations mentales. Un changement de représentation de la nature change notre façon de nous relier ou de nous séparer des choses. Si nous avons un imaginaire d'exclusion, le fossé devient abîme. Un autre imaginaire, de relation celui-là, peut mener à quelque chose de bien plus riche.

Nous faisons partie des gens, de plus en plus nombreux, qui, comme les écologistes, demandent à ce qu'on fasse autrement de la politique. Qui ne sont pas des protestataires qui ne savent qu'être contre et revendiquer en faveur de minorités, comme c'est le cas du Front National. Mais qui demandent une attitude devant la vie et des comportements différents, qui veulent des solutions pratiques à des problèmes concrets. Car l'écologie remet aussi en question nos objectifs et nos décisions : la croissance, pour quoi faire ? Elle n'est pas synonyme de progrès ni d'amélioration de la qualité de la vie. On s'en rend compte aujourd'hui.



(1) Voyage au centre du malaise français, l'anti-racisme et le roman national, Gallimard.

(2) Le nouvel ordre écologique, l'arbre, l'animal et l'homme, Luc Ferry, Grasset.