Le Discours de la servitude volontaire d'Etienne de la Boétie (1530 - 1563)

 

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Etienne de la Boétie est surtout connu pour son amitié avec Montaigne (« parce que c’était lui, parce que c’était moi »). Il mérite d’être étudié pour lui-même. Il naît à Sarlat, dans le Périgord, en 1530. D’une famille de magistrats, il appartient à cette bourgeoisie aisée et cultivée sur laquelle la monarchie s’appuie pour affermir son pouvoir contre les restes de la féodalité.

 

Il est attiré, comme de nombreux jeunes nobles et bourgeois de son temps, par l’étude des civilisations grecque et romaine, auxquelles d’ailleurs il fera souvent référence dans son ouvrage. Très tôt initié par son oncle au mouvement littéraire de la Renaissance, il fait ses humanités classiques, puis des études de droit à l’Université d’Orléans afin de se préparer à la magistrature, quel que fût son amour pour les belles-lettres. L’école de droit était, alors, aussi une école de philosophie (en particulier averroïste) et constituait un foyer actif pour la diffusion de l’humanisme et même de la Réforme.

 

A Orléans, en 1549, à l’âge de 19 ans, il compose le Discours de la servitude volontaire, son œuvre la plus célèbre. Il l’écrit en pleine période de guerre de religion et probablement après la répression sanglante de la révolte de la gabelle à Bordeaux par le connétable de Montmorency (1548). Il ne sera officiellement publié qu’en 1576, donc 13 ans après sa mort.

 

En 1553, il obtient le grade de licencié qui le fait accéder à une charge de Conseiller au Parlement de Bordeaux. C’est alors qu’il fait la connaissance de Montaigne, une amitié indéfectible qui durera dix ans.

 

Il participe ensuite, en tant que médiateur, aux négociations entre Catholiques et Protestants durant les guerres de religion. Il traduit des auteurs antiques : Xénophon, Plutarque. Il écrit également des Sonnets que Montaigne insère dans certaines éditions des Essais. Il meurt à trente-trois ans de la dysenterie ou de la peste.

 

Histoire d'une œuvre

Le texte du Discours fut composé par La Boétie « en sa première jeunesse », « à l’honneur de la liberté contre les tyrans ».

Après sa mort, dans l’époque très troublée qui secoue le dernier quart du XVIème siècle, il fut rebaptisé le Contr’Un. Ce sont les adversaires protestants de la monarchie absolue qui les premiers décidèrent de le publier en 1574 sous le nom de Contr’un, pour faire face aux persécutions.

En effet, après le massacre de la Saint-Barthélémy en 1572 (à l’époque de Charles IX et de sa mère Catherine de Médicis) se posait légitimement pour eux la question de leur relation au tyran et de la nécessité de s’en libérer.

Ce texte est très vite considéré comme un pamphlet contre la monarchie. Il fut réimprimé à chaque période de lutte pour la démocratie, en 1789, en 1835, et en 1857 contre Napoléon III. Il a fait l’objet d’interprétations très diverses : certains attribuent à La Boétie des opinions parlementaristes, républicaines, voire socialistes, ce qui est totalement anachronique, puisque La Boétie est un Conservateur subversif, qui a toujours été loyal vis-à-vis de la monarchie.

L’originalité de la thèse de La Boétie est contenue dans l’association paradoxale des termes « servitude » et « volontaire ». Il s’interroge sur les causes de la servitude ou de la soumission, sur les causes de son apparition et de son maintien.

Le texte est fondé sur une idée originale, qui s’est depuis largement répandue : lorsqu’un homme prend le pouvoir, roi ou tyran, il ne fait que recevoir ce dont les autres se démettent. Il est impossible à un homme d’asservir un peuple si ce peuple ne s’asservit pas d’abord lui-même.

L’ouvrage est dérangeant car il nous renvoie aux ressorts intimes qui font qu’on peut préférer la servitude à la liberté, mais il est moins subversif qu’on ne l’a dit vis-à-vis du tyran qu’il ne l’est vis-à-vis du peuple. Il ne prône nullement la violence contre le tyran, ni le meurtre de celui-ci. En effet, sous un tyran, la servitude des peuples est volontaire : ce sont les peuples eux-mêmes qui « se coupent la gorge » et qui, en acceptant le joug, dénaturent la nature humaine, pétrie originellement de franchise et de liberté.

Les peuples n’échapperont donc à l’horrible sujétion que fait peser sur eux la tyrannie que s’ils reconquièrent leur vérité première, leur « nature franche ». Pou cela, ils n’ont pas à tuer le tyran, mais ils doivent surtout ne plus le soutenir.

«  Si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien ».

« Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même, fondre en bas et se rompre ».

Le texte de La Boétie n’est pas un cri révolutionnaire, ni un appel à la démocratie. Il a toujours été loyaliste et ne remet pas un instant en question l’idée de monarchie. Par son intuition du contrat, il est le premier des Modernes.

La politique se fonde sur l’homme. A ce titre, on a les gouvernements que l’on mérite. Si l’on s’accommodait moins de la violence et de la tyrannie, en pratiquant une forme de servitude volontaire, peut-être le monde serait-il autre.

Le Discours de la servitude volontaire prend le contrepied de l’œuvre de Machiavel Le Prince, écrite en 1513 et dédiée à Laurent de Médicis, seigneur de Florence. Il s’agit là d’un ouvrage qui prodigue des conseils politiques au Prince afin que ce dernier gouverne avec efficacité, gouvernance qui peut, par exemple, prendre la forme de la tyrannie.

La Boétie, au contraire, remet en cause la légitimité des puissants dont la domination sur le peuple ne repose, selon lui, sur rien de légitime. En portant un regard neuf sur la relation dominant/dominé, le jeune auteur soutient une thèse originale : la puissance du tyran repose exclusivement sur le consentement populaire. Une fois que le peuple refuse cette puissance, le pouvoir du tyran s’écroule.

La question que se pose La Boétie est de savoir pour quelles raisons des hommes acceptent de servir sans se révolter. Comment se fait-il qu’un seul puisse commander à tous ? Qu’est-ce qui fait qu’un peuple puisse être l’instrument de son propre esclavage ?

Trois raisons peuvent expliquer cette attitude :

1)      L’habitude ou la coutume

2)      La manipulation du puissant

3)      L’intérêt ou le profit

 

I - L’habitude ou la coutume

Pour La Boétie, tous les hommes, vivent sur le même pied d’égalité fraternelle et, comme les animaux, cherchent à défendre leur liberté. Ceux qui acceptent de se soumettre sont donc dénaturés, ils ont perdu leurs qualités humaines. Si la force peut contraindre un homme à obéir contre son gré, c’est surtout l’habitude qui asservit, une habitude qui fait oublier à l’homme qu’il était libre. Aussi seuls l’éducation et le savoir sont capables de maintenir l’homme libre éveillé en l’écartant de l’ignorance qui le maintient dans la servitude.

« La première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, est parce qu’ils naissent serfs et sont nourris comme tels. »

 

Le constat d’un homme indigné

« Mais, ô grand Dieu, qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce malheur ? Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? De les voir souffrir les rapines, les paillardises, les cruautés, non d’une armée, non d’un camp barbare contre lesquels chacun devrait défendre son sang et sa vie, mais d’un seul ! Non d’un Hercule ou d’un Samson, mais d’un hommelet souvent le plus lâche, le plus efféminé de la nation, qui n’a jamais flairé la poudre des batailles ni guère foulé le sable des tournois, qui n’est pas seulement inapte à commander aux hommes, mais encore à satisfaire la moindre femmelette. Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerons-nous vils et couards ces hommes soumis ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul, c’est étrange, mais toutefois possible ; on pourrait peut-être dire avec raison : c’est faute de cœur. Mais si cent, si mille souffrent l’oppression d’un seul, dira-t-on encore qu’ils n’osent pas s’en prendre à lui, ou qu’ils ne le veulent pas, et que ce n’est pas couardise, mais plutôt mépris ou dédain ?

Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves, comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais tous les vices ont des bornes qu’ils ne peuvent pas dépasser. Deux hommes, et même dix, peuvent bien en craindre un ; mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul homme, cela n’est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer ? »

Ce qui est frappant dans ce passage, c’est la violence avec laquelle l’auteur s’exprime. Il est révolté par ce qu’il voit autour de lui.

 

Il dénonce un rapport de force disproportionné. Des termes péjoratifs tels que « couard, couardise, lâcheté, vils » reviennent à plusieurs reprises dans le texte afin de stigmatiser une attitude que l’auteur ne comprend pas, qui dépasse même la simple lâcheté, une attitude tellement étonnante que La Boétie n’a plus de mots pour la qualifier.

La Boétie défend sa thèse : si on met face à face, en quantité égale, combattants de la liberté et combattants serviteurs de la tyrannie, les combattants de la liberté l’emportent toujours sur les tenants de la servitude. Coutume de la liberté/coutume de la servitude.

Les soldats de la liberté combattent pour quelque chose qui les dépasse, un amour de la liberté qui transcende les êtres. En face d’eux, l’action des mercenaires de la tyrannie est associée à des termes dévalorisants : «  salaire, coups, servitude d’autrui, pointe de convoitise, l’ardeur s’éteint dans le sang de leur première blessure ».

Afin de soutenir ses arguments, La Boétie les illustre grâce à des exemples qu’il va puiser, en bon humaniste, dans l’histoire des Grecs anciens. Il fait référence à des figures de héros antiques qui ont défendu la liberté les armes à la main. Il cite Thémistocle, il évoque des militaires et hommes d’état athéniens, garants de la démocratie athénienne face au péril perse. En prenant pour exemple le roi sparte Léonidas, il rend hommage au courage des Spartiates qui combattirent vaillamment les Perses, qui incarnent, aux yeux de l’auteur, la barbarie et la tyrannie. Ces exemples d’autorité, indiscutables, sont atemporels et universels et valident sans contredit possible la thèse défendue.

 

II - La manipulation du puissant

Pour maintenir son pouvoir, le tyran cherche à abrutir ses sujets. L’alcool, le sexe, les jeux : autant de moyens de contrôler le peuple en assouvissant ses désirs les plus bas. A cela s’ajoutent la religion et la superstition, auxiliaires indispensables du pouvoir.

« Cette ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens, après qu’il se fut emparé de leur capitale et qu’il eut pris pour captif Crésus, ce roi si riche. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes s’étaient révoltés. Il les eut bientôt réduits à l’obéissance. Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’avisa d’un expédient admirable pour s’en assurer la possession. Il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens à s’y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison que, par la suite, il n’eut plus à tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux si bien que, de leur nom même, les Latins formèrent le mot par lequel ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu’ils nommaient Ludi, par corruption de Lydi.

Tous les tyrans n’ont pas déclaré aussi expressément vouloir efféminer leurs sujets ; mais de fait, ce que celui-là ordonna formellement, la plupart d’entre eux l’ont fait en cachette. Tel est le penchant naturel du peuple ignorant qui, d’ordinaire, est plus nombreux dans les villes : il est soupçonneux envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe. Ne croyez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, pour la friandise du ver, morde plus tôt à l’hameçon que tous ces peuples qui se laissent promptement allécher à la servitude, pour la moindre douceur qu’on leur fait goûter. C’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ceux qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal que les petits enfants n’apprennent à lire avec des images brillantes. »

Ce passage se situe au moment où l’auteur explique de quelle manière les tyrans manipulent le peuple, « endorment leurs sujets sous le joug ». Nous verrons donc qu’en présentant les stratagèmes dont usent les puissants pour endormir  les populations, l’auteur dénonce également le comportement de ces peuples, acteurs de leur propre assujettissement, ces serfs volontaires.

 

La ruse des tyrans : flatter les instincts les plus bas des peuples afin de mieux les asservir. Divertir pour mieux contrôler.

Comme à son habitude l’auteur a recours à l’utilisation d’exemples d’autorité puisés dans l’histoire antique.  Ceux-ci vont illustrer sa thèse qui soutient que le tyran tire sa puissance de l’incapacité de son peuple à réagir. Cette apathie est le fruit d’une ruse politique qui évite le recours à la force en préconisant plutôt la satisfaction des désirs. En se référant à Crésus, Tibère, Néron, tous tyrans romains, La Boétie va démontrer que l’usage de la manipulation s’est perpétué sans varier dans ses modalités.

Les peuples, dupes des tyrans : lâcheté et aveuglement

Tout en dénonçant les agissements des tyrans, La Boétie met l’accent sur la lâcheté des peuples coupables, selon lui, de préférer assouvir leurs instincts plutôt que d’agir en hommes libres. L’auteur fustige l’aveuglement du peuple qui ne voit pas plus loin que son nez, que son ventre.

Ce qui met La Boétie hors de lui, c’est le fait que les peuples se laissent déposséder sans réagir, et sont même prêts à remercier la bienveillance d’un prince qui les a dépossédés. Les exemples pris à l’antiquité romaine viennent illustrer ses propos et prouver l’inconséquence des peuples.

Cet aveuglement est également souligné grâce à un double paradoxe par lequel l’auteur dénonce l’incohérence du peuple : «  il est soupçonneux envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe ». La Boétie disqualifie l’attitude du peuple en usant d’une analogie ayant trait à la chasse et à la pêche : « Ne croyez pas qu’il n’y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, pour la friandise du vers, morde plus tôt à l’hameçon que tous ces peuples ». Le peuple se laisse leurrer facilement.

Ce passage est intéressant dans la mesure où La Boétie est impitoyable et disqualifie équitablement l’attitude du dominant et celle du dominé.

 

III - L’intérêt ou le profit


Pour se maintenir en place, le tyran a besoin d’un petit nombre d’individus qu’il laisse profiter du système. Il les « tient » par l’appât du gain et des honneurs. Ainsi se maintient la structure de la société, que le tyran contrôle du sommet jusqu’à la base grâce à une chaîne ininterrompue d’hommes à son service profitant de ses bienfaits. A la base de ce système, le peuple ne fait que soutenir la domination d’une « bande organisée » dont le chef est « sacré ».

Ainsi il suffirait que la base de cette structure renonce à soutenir l’édifice social en place pour que celui-ci s’écroule de toutes pièces, ne laissant plus de place aux manipulations du gouvernant, ni aux habitudes serviles.

« J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. On voit aisément que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archers qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité.


Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui, comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous les dieux. En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait. »

Il s’agit là d’un passage intéressant dans lequel La Boétie défend une thèse étonnante : le pouvoir du tyran ne repose pas tant sur une force armée massive que sur la complicité d’un groupe restreint de courtisans qui organisent et « irriguent » la société en maintenant la structure hiérarchique du pouvoir.

Pour La Boétie, seule une poignée d’individus aux côtés du tyran est suffisante pour assurer le contrôle de toute une nation. L’auteur insiste ainsi sur la capacité de nuisance de ces « bandes » dont la force de corruption est exponentielle. Une progression chiffrée va illustrer ce phénomène de mise en dépendance, s’appuyant, entre autres, sur des décuplements :

_ « Ces six (courtisans) dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant ».

_ « Ces six en ont sous eux six cents ».

_ « Ces six cents en tiennent sous eux six mille ».

_ « Grande est la série de ceux qui les suivent ».

_ « Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaine ininterrompue ».

Nous avons là une réaction en chaîne. C’est tout le principe des corruptions active et passive qui est ici évoqué. La tyrannie, en tant que système politique reposant sur le clientélisme et  la compromission, est intrinsèquement viciée.

En recourant une fois de plus à un exemple d’autorité (la médecine), La Boétie associe tyrannie et maladie : la tyrannie est comme une tumeur attirant les infections. C’est l’occasion pour lui de stigmatiser le système en usant de termes dépréciatifs pour le qualifier : « partie véreuse, tout le mauvais, toute la lie du royaume, ceux qui sont possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable, autant de petits tyranneaux ». Les termes « petits friponneaux et faquins » viennent ajouter à la disqualification du « personnel » politique qui se trouve au sommet de la tyrannie. Par définition, ce genre de système est malade et ne peut donc perdurer car ses bases ne sont pas saines. Les intérêts particuliers de chacun de ses « associés » ne sauraient résister à une action massive du peuple qui refuserait simplement de ne plus servir.

 

La postérité de l’œuvre

Le Discours de la servitude volontaire a traversé les XVIIème et XVIIIème siècles jusqu’à être plagié sous la Révolution française par un de ses chefs, Marat, qui dans Les chaînes de l’esclavage, « s’inspire » de l’œuvre de La Boétie. C’est au XIXème siècle  que le texte est reconnu comme une œuvre majeure, une des premières à avoir théorisé ce que l’abolitionniste américain Henry David Thoreau appellera la désobéissance civile. En France c’est Lamennais,   ancien prêtre devenu député socialisant à la fin de sa vie, qui remit l’œuvre au goût du jour dès 1835.

 

A partir de cette époque, elle est régulièrement réimprimée, devenant une référence littéraire pour tous ceux qui luttent contre un pouvoir politique injuste, notamment chez Léon Tolstoï qui traduira le Discours de la servitude volontaire en russe au début du XXème siècle, ou encore chez Gandhi et Martin Luther King.


Les grandes questions que ce petit texte pose :

L’esclavage n’est pas de nature : il vient des habitudes, de la coutume. Cet esprit servile se transmet par la naissance (l’homme ne nait pas libre comme J.J. Rousseau), et surtout l’éducation. Le confort de l’habitude ou de la coutume.

Servitude volontaire en démocratie : encore plus puissante, mais plus sournoise. Car on pense que c’est pour sa liberté.

La médiocrité du tyran, soumis à la plus petite courtisane.

L’amour des gens pour le tyran. Amour/haine : ce sont les premiers à le piétiner.

Démasquer l’esclave qui est en nous. La Boétie très violent contre le peuple. Conservateur subversif comme Pascal, Machiavel, Arendt ….