Evolution de la pensée politique chez Platon

 

par Fernando FIGARES, Licencié en Sciences de la Nature, membre de l’Institut International Hermès, enseignant et conférencier international.

 

 

La vie de Platon, ses voyages et les trois œuvres qu’il consacra à définir l’organisation de la cité idéale – La “République”, le “Politique” et les “Lois” – témoignent de l’importance capitale que le philosophe accorda à la politique qui, selon lui, devait être dirigée par une exigence éthique.

 

 

Parler d’évolution de la pensée politique de Platon présuppose un changement, une transformation de ses idées, depuis la République, première de ses œuvres politique, jusqu’aux Lois, dernière œuvre du philosophe.

Il est politiquement correct d’interpréter les changements du discours politique de Platon par une sorte de soumission. En effet, le grand philosophe, ayant connu d’innombrables constitutions politiques, ayant subi des échecs à répétition en Sicile, aurait abandonné beaucoup de théories exposées dans la République pour parvenir, avec les Lois, à une sorte de compromis réaliste, voire fataliste, exprimé à travers un langage trop mystique pour notre raison.

Nous ne sommes pas de cet avis, et s’il y a bien eu des changements importants dans le discours politique de Platon, nous pensons qu’ils obéissent à d’autres raisons. Platon ne nous semble pas avoir trahi sa filiation présocratique ni sa conviction sur un langage céleste, un logos que les hommes doivent interpréter pour rétablir dans leur âme et dans la cité, la Justice et le Bien. Platon fut déçu de ses aventures politiques autour de la Méditerranée, ainsi que par les hommes de pouvoir qui n’ont pas voulu appliquer ses idées. Cependant, les changements de son discours semblent obéir à une occultation voulue par le philosophe lui-même. L’admiration qu’il professait pour les présocratiques (1), ces philosophes, poètes et scientifiques qui gouvernaient des villes et faisaient des «miracles», s’accentua avec l’âge.

Platon ne s’éloigna pas, dans les Lois, des idées révolutionnaires qu’il avait proposées dans La République. Il utilisa tout simplement plusieurs langages entretissés, dont certains nous dérangent, particulièrement parce qu’ils se rapprochent de plus en plus du langage des Mystères anciens, d’un langage que même les Athéniens du siècle de Périclès (2) ne comprenaient plus.

 

Au sujet du “Logos”

 

La philosophie de Platon prétendait résoudre une profonde crise du logos dont l’usure de la démocratie athénienne et les sophistes (3) étaient responsables. Après le siècle de Périclès, le meurtre de Socrate fut possible en toute légalité. Platon fut outragé par le scandale de la condamnation à mort de Socrate. L’organisation platonicienne de la cité visait à exorciser cet «homme-mesure» que prônait Protagoras (4) et qui mena au désordre et à l’anarchie éthique et sociale.

Pour Platon, le Logos présocratique avait été trahi : Héraclite, Thalès, Anaximandre, Pythagore et Parménide, prêtaient une attention particulière aux multiples changements de la nature qui donnaient un sens à la bataille du jour contre la nuit, de l’harmonie contre la discorde.

Comprendre comment la Nature parvenait à dépasser la lutte de la dualité cosmique pour refléter l’Un et produire le Bien, c’était comprendre le langage de ce modèle ou Logos à partir duquel les hommes pouvaient rétablir l’ordre dans le monde. Les philosophes présocratiques se sentaient dépositaires de ce Logos. Ils se présentèrent à nous comme des prophètes, des poètes, et pourtant, ils jouaient dans leur temps un rôle pratique et capital dans les affaires de leurs cités. En fait, leur enjeu était fondamentalement éthique, philosophique et politique ; tel fut l’enjeu qui définit la philosophie de Platon.

Les sophistes déracinèrent le Logos de sa source cosmique et transcendantale. C’est pourquoi la rhétorique se réduisit à une méthode pratique pour tout justifier, pour jongler avec toutes les idées et manipuler tous les esprits. La rhétorique devint l’art du flatteur, la technique de la persuasion au service des opportunistes.

Socrate fut vaincu précisément dans ce terrain où il était maître, dans le terrain du langage, du dialogos, parce que pour Socrate le dialogue sans éthique, sans engagement moral, était purement stérile, voire injuste.

Redonner au Logos sa dimension transcendante et originelle devint pour Platon la question existentielle, base de toute sa pensée philosophique et politique. Toute la théorie des idées, toute la théorie de la connaissance et la méthode pour acquérir cette connaissance avaient pour seul but d’orienter la quête de l’homme vers la transcendance, vers l’archétype du Bien.

 

La Cité idéale

 

La Cité doit incarner et protéger la transcendance à travers l’éducation philosophique et éthique. L’excès d’attachement aux biens matériels, à l’apparence et à l’opinion d’autrui corrompent l’âme des hommes et l’âme de la Cité. Sans finalité transcendante, l’homme se fragilise moralement et perd ses convictions.

La Cité idéale est-elle une utopie ou pourra-t-elle voir le jour sur terre ? C’est la question que Platon lui-même se posa dans la République : «Tu parles de la cité dont nous avons exposé la fondation, dit Glaucon, celle qui est imaginée dans nos discours, car je ne crois pas qu’elle n’existe nulle part sur terre. Mais répondis-je, elle est peut-être située là-haut dans le ciel, comme un modèle pour qui veut la contempler et régler sur elle son gouvernement particulier» (5). Cet État idéal serait-il condamné à rester dans le domaine des archétypes, des paradigmes éternels, des modèles sur lesquels le démiurge a façonné notre monde ? Un état pareil n’a jamais vu le jour, mais la valeur d’un modèle ou d’un paradigme ne se mesure pas par son incarnation dans le temps sinon par sa pérennité incorruptible. En outre, comment envisager l’histoire sans ses mythes et modèles fondateurs ? Il est vrai que le passage du logos à la praxis reste un problème que Platon ne semble pas avoir résolu ou qu’il n’a pas voulu résoudre par le discours philosophique.

 

Nous pensons que Platon, ainsi que les présocratiques, n’ont pas dit tout ce qu’ils savaient, ou ils l’ont dit en utilisant un langage qui nous dérange ou que nous ne comprenons plus. Nous l’avons déjà dit : Platon considère que le Logos présocratique a été trahi. Dans son dialogue le Théétète, Platon met en scène Socrate décrivant la figure de Parménide : «Selon le mot d’Homère, je trouve que Parménide est à la fois “vénérable et redoutable”. J’ai eu l’occasion de rencontrer le personnage, alors que j’étais tout jeune et lui, tout à fait vieux, et j’ai bien vu alors qu’il a dans sa pensée une profondeur absolument extraordinaire. C’est pourquoi j’ai peur que nous ne comprenions pas bien ce qu’il dit et plus encore, que nous n’arrivions pas à comprendre ce qu’il veut dire» (6).

Nous connaissons la filiation pythagoricienne de Platon et sa relation avec Archytas de Tarente (7). Dans le Sophiste, Platon met encore en scène Parménide et semble vouloir montrer que ses propres enseignements descendent légitimement de la tradition présocratique (8). Platon dédia tout un dialogue à ce philosophe, le Parménide, et c’est précisément ce dialogue platonicien qui reste le plus énigmatique de tous les dialogues du grand philosophe et qui a donné lieu au plus grand nombre d’interprétations divergentes. Il traite du monde intelligible, du monde sensible, de la théorie du Bien et de l’Un ainsi que d’une cosmologie et d’une théologie antérieures à celles du Timée.

 

Au-delà des apparences, la relation de Platon avec Parménide n’était pas seulement mystique ou ésotérique mais aussi politique. Parménide et son disciple Zénon sont bien venus à Athènes, une fois pour autant que l’on sache, et ils ne sont pas venus pour des entretiens théoriques sur le savoir, les idées ou l’univers ; ils l’ont fait pour une raison juridique et politique, comme ambassadeurs de leur cité Vélia (9), pour négocier la paix.

Platon proposa dans les Lois que les plus hautes autorités gardiennes de la justice et de la droite législation fussent choisies dans l’enceinte sacrée commune à Apollon et à Hélios, pour présenter à la divinité trois de ces hommes (10). Cette proposition traduit certaines idées et pratiques pythagoriciennes que Platon dut apprendre lors de ses visites en Italie du Sud et en Sicile. «Les pythagoriciens ont gouverné selon leurs principes des cités importantes dans ces contrées lointaines. Ils avaient réussi à réconcilier le monde intérieur et le monde extérieur, la politique et l’amour à la sagesse, la théorie et la pratique (logos et praxis (11). À la fin des Lois, Platon donna des détails sur le «Conseil de veille (Nukternossullogos)», ces prêtres apolliniens et solaires, comment et quand ils devaient se réunir et procéder, dans quelle disposition d’esprit ils devaient se trouver… Alors, Platon est-il devenu sénile avec l’âge ? Ou bien nous parle-t-il dans un langage voilé, le seul langage qu’un initié aux mystères antiques pouvait utiliser ?

 

Notes

(1) Voir article sur les présocratiques

(2) Éminent et influent stratège, orateur, homme d’état athénien (495 av. J.-C. – 429 av. J.-C.). Durant l’âge d’or de la cité, entre les guerres médiques et la guerre du Péloponnèse, il favorisa la démocratie athénienne, fit la promotion des arts qui firent d’Athènes le centre éducatif et culturel du monde antique (construction du Parthénon entre autres). Son époque fut appelée «siècle de Périclès»

(3) Orateurs, professeurs d’éloquence et de rhétorique de la Grèce antique dont la culture et la maîtrise du discours en firent des personnages prestigieux dès le Ve siècle et contre lequel la philosophie se développa

(4) Penseur présocratique et professeur du Ve siècle av. J.-C. (490 av. J.-C. – 420 av. J.-C.)

(5) Platon, République, 592 b

(6) Platon, Théétète, 183e-184 a

(7) Philosophe pythagoricien, mathématicien, astronome, homme politique, stratège et général grec (435 av. J.-C. – 347 av. J.-C.). Durant sept années consécutives, il gouverna la cité de Tarente qui connut alors une époque de prospérité, incarnant ainsi assez bien le tyran éclairé tel que l’envisageaient les philosophes

(8) Platon, Sophiste, 241d-242 a

(9) Ville de la Grande Grèce (VIe siècle –Ve siècle) où s’est épanouie l’école d’Élée des philosophes tels que Parménide et Zénon

(10) Platon, Lois 945e - 94b

(11) Peter KINGSLE, Dans les antres de la Sagesse, Éditions Les belles lettres, 2007

(12) Platon, sous le direction de Luc BRISSON, Éditions Flammarion, Paris 2008 ; Platon et l’Académie, Jean BRUN Editions PUF, 1960-1974

(13) Platon, 305 a-306 a

(14) Platon, sous le direction de Luc BRISSON, Editions Flammarion, Paris 2008 ; Platon et l’Académie, Jean BRUN Editions PUF, 1960-1974