Le défi de la démocratie : Vivre ensemble libres

 

par Isabelle Ohmann

 

 

Introduction

 

 

La démocratie a fait le tour du monde. Mais selon le rapport d’Amnesty International, l’année 1996 a vu 15 millions de réfugiés parcourir dans le plus grand dénuement les routes de la planète et 160 pays qui ont bafoué les droits de l’homme.

Peut-on, dans ce cas, affirmer que la démocratie a gagné la planète ?

 

Il est du ressort de la philosophie politique d’étudier les formes sociales et de gouvernement permettant aux hommes de vivre ensemble.

 

Cette réflexion a pour but de s’interroger sur comment défendre une société de liberté et de justice à travers le retour aux sources de la République et une analyse sans concession des dérives liberticides des sociétés démocratiques modernes, notamment celles attentatoires à la liberté de conscience de l’être humain.

 

Comme toute proposition, la démocratie a ses fragilités, qui sont liées à ses exigences, car, comme l’ont très justement défini les philosophes des lumières, précurseurs de cette forme de société, c’est un défi. Un défi qui repose avant tout sur l’idéal du citoyen, de l’homme libéré de ses égoïsmes et capable de se mettre au service du bien commun.

 

Avec sa réalisation concrète, le temps a révélé les faiblesses de la démocratie. Cela signifie-t-il dire que cette forme est à rejeter ? ou plutôt que les exigences n’ont pas été satisfaites ?

 

Aujourd’hui les défenseurs de la liberté sont inquiets pour l’avenir de la démocratie. Mais pour s’adapter, il faut accepter de se remettre en cause.

L’expérience montre qu’il faut tenir compte du facteur humain. Le paradoxe est que les entreprises l’ont compris pour leur propre développement, mais que la démocratie manque cruellement de plans de développement des ressources humaines dans chaque pays. L’avenir de la démocratie réside dans sa capacité à développer le potentiel humain dans un sens de dépassement de soi, afin de participer de façon active et constructive à la collectivité.

Force est de constater que les démocraties actuelles ont échoué sur ce point.

 

Il est nécessaire de repenser la démocratie sur la base d’une nouvelle rationalité, capable de prendre en compte le facteur humain dans une logique d’inclusion et non pas d’exclusion.

 

Réussir une société de liberté exige de promouvoir des hommes libres, à partir de la découverte de l’homme intérieur. C’est le projet de Nouvelle Acropole à travers son école de philosophie à la manière classique.

 

Naissance de la démocratie

 

Nous parlerons de l’évolution de la démocratie contemporaine à partir de la Révolution française, sans évoquer ses précédents grecs, bien que l’idée démocratique moderne soit née d’une revivification de la pensée politique gréco-latine.

 

Formulée par les penseurs du siècle des lumières, c’est-à-dire le XVIIIe siècle, sous des formes qui évolueront avec le temps, la démocratie se veut une réponse à l’éternelle question des hommes et de la philosophie politique, à savoir comment se libérer de la domination de l’homme par l’homme, de l’asservissement et de l’exploitation.

Cette question de la servitude est déjà une réflexion du XVIe siècle, comme on le lit dans le Discours de la servitude volontaire de La Boétie en 1550.

Rousseau, quant à lui, parlera, dans Le Contrat social, de poser les bases d’une association qui, une fois pour toutes, garantira le citoyen contre les dérives esclavagistes ou despotiques de tel individu ou groupe dominant. Elle substitue à une aliénation subie, contrainte, illégitime, une aliénation volontaire, libre moralement et juridiquement bonne.

 

La démocratie est donc la recherche d’une protection qui va se définir par des droits. C’est une quête politique.

 

1. Les droits


L’Etat de droit

 

Avec Jean Bodin (qui publie en 1576 Les Six Livres de la République) on assiste à la naissance d’une réflexion sur la République, gouvernement de l’intérêt général, et sur le développement d’une doctrine nouvelle, la puissance de l’Etat qui garantit les droits de l’individu. A la suite de Bodin, Hobbes, Spinoza, Locke, Grotius, Pufendorf réfléchissent aux principes universels sur lesquels sont fondés les liens civils : les principes de l’Etat de droit. L’Etat de droit repose sur la puissance de la loi opposée à la puissance de la force.

 

Les droits de l’homme : Liberté, Egalité, Fraternité

 

La liberté - Dans la tradition occidentale, l’idéal de la liberté fut d’abord l’idéal des citoyens des cités libres de l’Antiquité : l’Athènes démocratique, la Rome républicaine.

Benjamin Constant (1767-1830) définit la liberté des Modernes (De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes) :

Qu’est-ce que la liberté des Modernes ? “C’est le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir ni être arrêté, ni être détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’effet d’une volonté abstraite d’un ou de plusieurs individus. C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer, de disposer de sa propriété, d’aller, de venir sans en obtenir la permission et sans rendre compte de ses motifs et de ses démarches. C’est pour chacun le droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que lui et ses associés préfèrent... Enfin c’est le droit pour chacun d’influer sur l’administration du gouvernement, soit par la nomination de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations, des pétitions, des demandes que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération”.

Benjamin Constant définit ainsi la liberté comme individuelle et politique.

 

“Bref, le but de l’organisation en société, c’est la liberté”. (Spinoza, Traité théologico-politique). La démocratie est indissolublement liée à l’idée de liberté. Elle s’appuie sur l’idée de la liberté-autonomie (absence de contrainte, indépendance) qu’il faut protéger de l’arbitraire du pouvoir politique. D’où une autre conception de la liberté : la liberté-participation, qui consiste à associer les gouvernés à l’exercice du pouvoir.

 

L’égalité - Afin d’éviter que la liberté soit le privilège de quelques-uns, il importe d’établir l’égalité dans le droit de cet usage.

“La liberté suppose l’égalité, l’égalité naturelle du droit naturel et du rapport à Dieu et l’égalité juridique de la liberté de conscience.” (Spinoza, Traité théologico-politique).

Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, définit la vertu, principe de la République, comme “l’amour de la patrie, c’est-à-dire l’amour de l’égalité”.

 

Nous verrons que le retour au modèle républicain dans notre civilisation a pour origine le souhait d’inscrire dans le droit politique le principe d’égalité, principe chrétien dans son essence, puisqu’il est fondé sur l’égalité des individus en Dieu.

Le fondement de la démocratie est l’égale dignité de tous les hommes, d’où une égalité de droits.

 

La fraternité - L’idée que la société est la source des valeurs, que le bien est ce qui est utile à la société et le mal ce qui nuit à son intégration et à son efficacité est un élément essentiel de cette idéologie de la modernité. Pour ne plus se soumettre à la loi du maître, du souverain ou du père, il faut la remplacer par l’intérêt des frères et donc soumettre l’individu à l’intérêt de la collectivité.

Rousseau, par ailleurs très critique envers la religion chrétienne, y trouve l’inspiration de la fraternité.

“Par cette religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfants du même Dieu, se reconnaissent tous pour frères, et la société qui les unit ne se dissout pas, même à la mort.”

 

La déclaration des droits de l’homme (1789) est l’aboutissement du processus, bien qu’il faudra attendre 1946 pour que cette déclaration figure dans le préambule de notre Constitution et que n’y figure pas la liberté de conscience (mais seulement l’article 10 : “Nul homme ne peut être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu qu’elles ne troublent pas l’ordre public”.

 

 

2. Les formes politiques

 

Les penseurs de la république, en réponse au problème de l’asservissement ou du despotisme, sont notamment Montesquieu (1689-1755) et Rousseau (1712-1778).

 

Le principe de souveraineté

 

L’autorité, non la vérité, fait loi. (Auctoritas non veritas fecit legem) : le grand argument de la volonté comme fondement ultime de la politique émerge dans l’œuvre de Jean Bodin (Les six livres de la République). La souveraineté n’y est pas conçue dans le cadre d’une délibération mais d’une décision : elle est l’application d’une volonté.

 

La puissance souveraine demeure donc une puissance déterminée par une volonté (celle du monarque chez Bodin).

 

Jean-Jacques Rousseau va substituer à la volonté du monarque, la volonté générale du peuple assemblé “Nul ne peut se soustraire à la volonté générale” qui n’est pas la simple somme des volontés (intérêts) particulières, mais celle de l’intérêt commun.

 

Dans les démocraties modernes, l’autorité résidera d’abord entre les mains des meilleurs (démocratie gouvernée), puis, plus tard, entre les mains des partis (démocratie gouvernante).

 

République et démocratie

 

La république désigne l’objet de la vie civile, le bien commun, l’intérêt général. La république est l’essence de tout gouvernement du bien commun. Est une république toute société civile qui a en vue l’intérêt général, à l’opposé de la société despotique qui ne recherche que des intérêts particuliers, qui se traduit par l’existence de ce que l’on appelle des privilèges. Dans la république, l’autorité ne s’exerce que sur des hommes libres ; dans la société despotique elle s’exerce sur des serviteurs. C’est pourquoi la monarchie ou l’aristocratie peuvent être des républiques.

Toute société civile légitime ou tout Etat de droit revêtent nécessairement une forme républicaine dans la mesure où ils ont en vue l’intérêt général et le bien commun.

 

La démocratie signifie le sujet, l’acteur, de la vie civile, celui qui la gouverne, la dirige. Elle se définit par le gouvernement par le peuple. C’est le lieu de souveraineté du peuple.

La république répond à la question “quoi” (le bien public) et la démocratie à la question “qui” (le peuple). Les deux concepts ne sont pas sur le même plan et ne représentent pas une alternative.

La démocratie peut également être une république, bien qu’un penseur comme Aristote - il n’est pas le seul - considère que la démocratie est une perversion de la république, car il définit la démocratie comme le pouvoir des plus pauvres, du plus grand nombre. (Kant voyait également dans la démocratie le risque d’un despotisme du nombre, celui de la majorité qui décide pour tous alors qu’elle n’est pas tous).

A l’opposé, pour Spinoza, seule la démocratie est capable de véritablement assurer la république et de fonder l’Etat de droit. Car selon lui, le pacte démocratique est le seul capable d’assurer la liberté de conscience. Parce qu’il est fondé sur un pacte d’association et non de soumission et qu’il réalise l’égalité : “Dans la démocratie, nul individu humain ne transfère son droit naturel à un autre individu. Il le transfère à la totalité de la société dont il fait partie. Les individus demeurent tous égaux, comme naguère dans l’état de nature”. (Traité théologico-politique).

 

3. Un principe inhérent : l’éducation


Former le citoyen

 

Dans l’interprétation initiale de la démocratie, le peuple titulaire du pouvoir est un peuple de citoyens. Or le citoyen n’est pas l’indvidu avec son égoïsme, ses appétits, son aveuglement face aux intérêts de la collectivité. C’est l’homme débarrassé de ses préjugés de classe et des soucis inhérents à sa condition économique, capable d’opiner sur les choses publiques en faisant abstraction des avantages personnels qu’il peut retirer de la décision, bref une sorte de saint laïc. Son désintéressement est un gage de l’usage prudent qu’il fera de sa souveraineté.

Pour Montesquieu, le gouvernement républicain est celui qui, par rapport aux autres, a le plus “besoin de la toute-puissance de l’éducation”. La vertu politique, pour différente qu’elle soit de la vertu religieuse, nécessite sur soi un difficile travail de domination des inclinaisons naturelles spontanées. La participation politique implique, selon Montesquieu une “autonomie vertueuse”. A quoi bon en effet la prise en compte de la chose publique, quand parle et prévaut le seul intérêt individuel, le “plus grand monarque de la terre”  (Lettres persanes, 1721).

 

Rousseau, comme après lui Hegel, distinguera l’homme en tant qu’il est un individu privé avec ses intérêts égoïstes, et le citoyen, membre de l’Etat, qui n’obéit qu’à l’intérêt commun et à la volonté générale.

 

Selon Rousseau, “l’impulsion du seul appétit est esclavage et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté“.

 

Cette conception selon laquelle la citoyenneté repose, en dernière instance, sur la lumière de la raison et de l’entendement a ménagé une place importante à l’éducation et à l’instruction publique. Voltaire et Condorcet estimaient que ce qui définit d’abord et avant tout le citoyen civilisé est son entendement et sa culture.

 

Ainsi, les pères moraux de la démocratie ont en commun un idéal de l’homme, qui exige une vie morale digne des plus grandes philosophies et traditions de tous les temps. Un idéal magnifique, mais qui peut sombrer dans l’utopie si l’éducation ne peut l’honorer. En fin de compte, ils recherchent une forme populaire de méritocratie, dans le sens qu’ils veulent rendre les hommes supérieurs - tous les hommes et pas un homme supérieur aux autres.

Cette vision n’est pas compatible avec celle d’un homme animal, livré à ses instincts, qui tomberait dans l’égoïsme. Ainsi les valeurs matérialistes ne sauraient suffire à assurer la stabilité d’une république ou d’un système démocratique, car leurs fondements résident dans une vision transcendante de l’homme, qui exige dépassement de soi et fraternité.  Ceci ne peut s’accorder avec une vision compétitive de l’homme, une approche uniquement quantitative, qui la transforme inexorablement en utopie. Autrement dit, pas de démocratie sans spiritualité.

 

Faiblesses de la démocratie

La démocratie, une utopie ?

 

Platon disait déjà que la démocratie conduisait soit à la tyrannie, soit à l’anarchie. Pour Montesquieu, la démocratie est en butte à deux écueils qu’elle doit en permanence éviter : l’esprit d’inégalité qui la mène à un pouvoir concentré entre les mains des plus forts, et l’esprit d’égalité extrême qui la conduit au despotisme d’un seul.

 

Pour Rousseau, la démocratie trop parfaite dans son essence, n’a jamais existé et n’existera jamais. Elle serait valable seulement pour “un peuple de Dieux“ et non pour des hommes : “A prendre le terme dans la rigueur de l’acceptation, il n’a jamais existé de véritable Démocratie, et il n’en existera jamais...S’il y avait un peuple de Dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.” (Contrat social, livre III).

 

Selon lui, quatre conditions seraient nécessaires : la petitesse du territoire, “une grande simplicité des mœurs qui prévienne la multitude d’affaires et de discussions épineuses, beaucoup d’égalité dans les rangs et les fortunes, et peu ou pas du tout de ce luxe qui corrompt les meilleurs, ceux qui possèdent beaucoup ou ceux qui n’ont rien et que la cupidité ravage.”

 

Un nouveau totalitarisme ?

 

 

Rousseau écrit : “Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie pas autre chose qu’on le forcera à être libre”.

Cette idée trouvera une application quasi immédiate dès la Révolution française avec Robespierre et le Comité de Salut Public qui fera régner la terreur en se basant sur ce principe. On pourra parler du despotisme de la liberté. Benjamin Constant déclarera la démocratie prouvée par la Terreur.

 

Tocqueville (1805-1859), observateur de la démocratie américaine, expose dans De la démocratie en Amérique les dangers de l’Etat démocratique moderne : l’uniformisation des modes de vie et de pensée et le despotisme de la majorité, non seulement en termes politiques, mais aussi en termes d’opinion. La liberté d’esprit et d’expression est menacée par le poids des croyances du plus grand nombre.”... le désir d’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. Toute différence devient insupportable. Alors, l’homme démocratique est en proie à la force négative de l’envie et du ressentiment, d’où résulte le despotisme de l’opinion publique”.

 

 

Le repli individualiste

 

Pour Tocqueville, la démocratie repose sur l’individualisme. “L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose, comme citoyen, à s’isoler de la masse de ses semblables, et à se retirer à l’écart avec ses enfants, ses amis, pour recréer une petite société à son visage. Il abandonne la grande société à elle-même.” Ainsi la démocratie n’unit pas mais divise.

 

 

La tentation de la corruption

 

Pour Montesquieu, la république repose sur une exigence de vertu. La vertu républicaine demande “une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre”. Pour lui, comme pour Platon, la corruption des gouvernements commence toujours par la corruption des principes. Les mœurs se corrompent sous l’effet de la corruption des principes. Il décrit ainsi le mal républicain ou le malaise démocratique : ”Les politiques d’aujourd’hui ne parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même. Le sens du bien commun semble les avoir quittés. Les lois pèsent, les règles gênent et on ne supporte plus d’entraves au caprice individuel. La licence gagne tout et tous.”

 

Montesquieu prônera, afin d’éviter les dérives despotiques, la séparation des pouvoirs. Mais la séparation des pouvoirs seule ne saurait empêcher les dérives, le clientélisme et la corruption comme le montrent nos démocraties modernes. Elle ne saurait être efficace sans une éthique des dirigeants.

 

 

 

 

 

 

L'EVOLUTION DE LA DEMOCRATIE

 

  1. Démocratie directe ou démocratie représentative

Ni Rousseau, ni Montesquieu ne croient à la démocratie directe, c’est-à-dire au gouvernement direct par le peuple. Pour Rousseau, le peuple ne veut que le bien mais ne le voit pas toujours de lui-même. Il lui faut donc un guide, un législateur dont la tâche est “au-dessus de la force humaine”.

Montesquieu, lui, se défie de la clairvoyance du peuple, incapable, selon lui, de discuter ses affaires par lui-même. Il lui faut donc des représentants éclairés. “Le grand avantage des représentants c’est qu’ils sont capables de discuter des affaires. Le peuple n’y est point du tout propre. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée” (L’esprit des lois).

Démocratie gouvernée

 

La démocratie gouvernée (ou représentative) est la forme première de la démocratie. Le peuple est incontestablement souverain, puisque les gouvernants procèdent de lui. Seulement la manière dont le peuple est appelé à se constituer par le suffrage et la complexité des mécanismes constitutionnels font que sa volonté est soumise à un fort filtrage. La représentation intervient comme un correctif de la démocratie.

Rappelons qu’en France la démocratie a été d’abord censitaire, c’est-à-dire limitée aux seuls citoyens capables de payer un certain impôt : les propriétaires. (Le suffrage universel ne s’est ouvert aux hommes qu’en 1848 puis aux femmes en 1944). De manière générale l’accès aux chambres était capacitaire, c’est-à-dire fondé sur les compétences, autrement dit réservé à ceux qui étaient instruits.

Dans ce type de démocratie, la discussion est reine, parce que l’on attend de son issue une décision à laquelle majorité et minorité ont collaboré et, parce qu’on ne doute pas que ce soit l’expérience et la raison qui finiront par l’emporter, assurant du même coup l’autorité des meilleurs.

 

 

Démocratie gouvernante

 

Avec la généralisation du suffrage universel, le gouvernement des plus nombreux, celui de la majorité, se substitue au gouvernement des meilleurs. Par l’entremise des partis, dont elle conditionne le nombre et la puissance, la masse influe sur le gouvernement.

La démocratie gouvernante s’inscrit dans les constitutions au moment de la première guerre mondiale.

 

Détournements démocratiques

 

Yves Roucaute, dans La République contre la Démocratie, tente de démontrer les premiers résultats de cette généralisation démocratique dans l’Europe qui suit la première guerre mondiale. Par l’entremise du suffrage universel, de nombreux pays d’Europe vont choisir la voie fasciste, c’est-à-dire dictatoriale (Platon dirait la tyrannie) comme mode de gouvernement. Roucaute écrit : “Le fascisme, c’est la démocratie poussée jusqu’au bout” (p. 52).

 

L’Allemagne (en juillet 32, avec 37,3% des voix le parti nazi devient le premier parti d’Allemagne) et l’Italie (le 6 Avril 1924, les fascistes remportent les élections avec 66,4% des suffrages) sont les exemples les plus célèbres de leaders portés au pouvoir par le résultat des urnes.

 

Mais il y a également la Hongrie, avec Horty (1920) qui de mussolinien deviendra pro-nazi, l’Autriche, gagnée au fascisme mussolinien dès 1930 et qui va graduellement s’enflammer pour le nazisme, de même que la Croatie. En Roumanie, le pro-nazi Codreanu obtient en 1937 le tiers des sièges de députés et le roi Carol sera obligé d’abdiquer en faveur du général nazi Antonescu. En Bulgarie, on parle d’un fascisme “orange” avec Zankhoff puis Georgieff.

 

Malraux disait dans L’espoir (1937): “J’ai vu les démocraties intervenir contre à peu près tout, sauf contre les fascismes.”

 

Roucaute démontre également que le processus démocratique peut amener au pouvoir des dictatures rouges ou intégristes.

Les démocraties populaires du bloc de l’Est, n’ont pas toutes été conquises par la force : en ex-Tchécoslovaquie, les élections au suffrage universel du 20 mai 1946 portent les communistes au pouvoir, leur conférant la légitimité démocratique. En Bulgarie, les élections libres du 27 octobre 1946 octroient 275 sièges sur 468 au parti communiste. En Hongrie, le 31 août 1947, l’union des forces de gauche (alliance des communistes et des sociaux-démocrates) obtient 60% des suffrages, et deux ans plus tard le parti communiste comptera 270 sièges sur 395.

 

Dans le tiers monde, les révolutions de libération nationale proclament la démocratie au bout du fusil. Avec Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs, Seuil) ils pensent qu’il faut abattre le colon pour retrouver son identité et assurer la démocratie.

 

Aujourd’hui même, l’intégrisme accède au pouvoir au Moyen-Orient par la voie démocratique. Les Frères musulmans l’emportent en Jordanie où ils obtiennent la présidence du parlement, et le FIS gagne les élections municipales de juin 1990 en Algérie, puis celles de décembre 1991 où ils obtiennent 43,7% des suffrages et 188 sièges sur 430. On connaît la suite...

 

Jorge Livraga disait (Revue N. A. Argentine, Etat libéral, Etat dirigé) :

“L’Etat libéral bourgeois n’est pas apte à arrêter les offensives totalitaires, tyranniques, comme le fascisme, le stalinisme, le nazisme. C’est là sa grande crainte”.

 

2. Vers la démocratie d’aujourd’hui

 

Aujourd’hui, le mot démocratie souffre d’un excès de signification. Pour les hommes qui la suscitent, la démocratie est le Bien. Elle n’est pas seulement une formule d’organisation politique, elle est une valeur : celle de l’inaliénable vocation des hommes à prendre en charge leur destin, tant individuel que collectif. A notre époque, la démocratie a fait l’unité de toute la planète. Elle est devenue un repère central, difficile à remettre en cause. Cependant, on commence à admettre qu’il faut repenser la démocratie - car elle ne tient pas les promesses qu’on attendait d’elle - et qu’il est nécessaire de le faire à l’aune de ses principes fondateurs.

 

Notre démocratie actuelle, libérale et capitaliste, est fondée sur l’industrialisation, la rationalisation, la production, le progrès, comme agents de développement.

 

 

Une évolution politique : la perte de l’Etat de droit et de l’intérêt commun

 

“La démocratie aujourd’hui prend la forme d’un régime d’assemblée où le parti ou la coalition de partis qui a triomphé aux élections prétend réduire le gouvernement à l’exécution de ses directives. L’intransigeance de la majorité pousse souvent l’opposition à rechercher ailleurs que dans le jeu des mécanismes constitutionnels le moyen d’arriver à ses fins. Puisque la volonté authentique du peuple est celle des hommes à l’atelier, dans les champs, dans les bureaux ou dans la rue, c’est là qu’on vise à la mobiliser pour l’imposer ensuite aux pouvoirs publics. La vie politique tend à être dominée par des affrontements d’intérêts. Elle devient le champ clos de groupes rivaux décidés à arracher à l’Etat le maximum d’avantages. Elle s’exprime par des conflits de plus en plus violents : la grève fait place aux séquestrations, occupations d’usines, blocage des autoroutes ou autre point vital, destruction de l’outil de travail. La force rend caduque la légitimité des lois. (On occupe des logements et on obtient la réquisition).

 

Le système est aujourd’hui à son dernier stade : celui où la démocratie de droit laisse place à la démocratie d’opinion : la force de l’opinion l’emporte sur la force de la loi qui varie en fonction d’elle.

 

Au lieu d’être consacrée à l’accomplissement des tâches étatiques, la vie politique est absorbée par la rivalité des forces concurrentes. Les gouvernants ne gouvernent plus ; ils se défendent.

 

D’autre part, dans la démocratie gouvernante, l’ampleur de ce que veut faire le peuple le condamne à ne pouvoir le faire lui-même. L’établissement d’un ordre social nouveau suppose une discipline rigoureuse, donc un pouvoir fort. Or la division de la collectivité ne lui permet pas de trouver en elle l’énergie qui assurerait son autorité.

 

La démocratie gouvernante apparaît comme un nœud de contradictions.

Elle utilise les institutions constitutionnelles des régimes de discussion, mais l’enjeu des débats est trop élevé pour que la solution s’impose par les seules vertus de la délibération.

Elle admet le pluralisme social, mais les partis font preuve d’un impérialisme tel qu’il entretient dans la collectivité une tension pathologique impropre à la dialectique de l’ordre et du mouvement.

 

Elle prétend maintenir ses gouvernants dans une subordination constante à la volonté du peuple, mais la réalisation de ses objectifs implique des tâches dont les incidences et la technicité dépassent les facultés d’initiative et même les possibilités de contrôle de la masse populaire.

 

Elle exige enfin une autorité énergique, mais la rivalité des partis ne lui procure que le soutien de coalitions méfiantes et provisoires.

 

Si bien qu’au lieu d’un grand dessein qui galvaniserait un peuple se gouvernant lui-même, s’épuise le programme de gouvernements instables, bureaucratiques et paralysés.”(Encyclopædia Universalis)

 

L’exemple des mouvements de grève successifs vécus en France depuis l’automne 1995 montre bien l’impossibilité du pouvoir à mettre en œuvre des réformes dont par ailleurs nul ne conteste la nécessité.

 

 

La société des experts engendre une liberté politique limitée

 

Sous l’impulsion des mutations industrielles, du mythe du progrès - selon lequel le progrès matériel assurera le bonheur des hommes - véhiculé par les savants et les marchands, promoteurs de ce nouveau bonheur, du développement de la technologie, et pour finir de l’économie mondialisée, la société s’est transformée en société technicienne. Elle porte en elle-même sa finalité : la croissance et le développement matériels, remis en question aujourd’hui.

 

 

Dans la société technicienne, le pouvoir est aux mains des experts. Face à la mondialisation croissante et à la complexification de l’univers économique, entre les mains d’experts, la culture individuelle se réduit à n’être plus qu’un tissu d’erreur et de préjugés. L’individu se sent inquiet et menacé par un monde dont le contrôle lui échappe. Pour le dominer, il tient pour nécessaire de disposer de compétences dont il se croit dépourvu. La participation à la décision, devenue technique et anonyme, est inexistante. On se replie sur le niveau local et quotidien, sur les groupements d’intérêts plus proches pour exercer un pouvoir de décision.

D’autre part, dans la société technicienne, il n’y a pas de politique de rechange. Le changement des équipes dirigeantes conduit au pouvoir des personnalités contraintes à faire la même politique que celle des gouvernants qu’elles remplacent. La crise est un monstre qui fait de plus en plus de victimes, mais face à laquelle l’alternance politique est impuissante.

Dans ces conditions, la grande masse des gouvernés en arrive à préférer l’assurance d’une sécurité, même médiocre, à l’aventure où l’engagerait l’usage d’une liberté responsable. Leur pessimisme les incite au renoncement.

 

 

L’éloignement du pouvoir

 

A ceci s’ajoute un éloignement du pouvoir. Le lien de parenté (affectif, mental, spirituel) qui les liait à leurs représentants s’est dissout. Ils ne s’identifient plus à eux. Le système ne produit plus d’hommes naturellement représentatifs. On vote pour le moins mauvais. On ne connaît plus personnellement son représentant, mais seulement à travers l’image qu’en donnent les médias. C’est le paraître qui prime sur l’être.

La liberté se limite à la faculté que les individus conservent de désigner et de renvoyer leur maître. Elle n’implique plus la responsabilité d’infléchir, selon les exigences d’une éthique, le style de vie collective.

On peut parler de démocratie passive. Ceci se traduit, notamment, par une hausse croissante des taux d’abstention lors des différentes élections.

 

 

De la démocratie à la société de consommation

 

On est loin de la finalité d’éduquer le peuple pour lui donner des valeurs lui permettant de transcender sa nature animale, égoïste, et de développer son humanité. Dans cette société de consommation, le citoyen est devenu consommateur. La liberté politique s’est transformée en liberté économique : celle d’acheter et de consommer. De plus, la société de consommation infantilise l’individu en lui fabriquant de faux besoins. Avec son mythe de la satisfaction illimitée, le consumérisme prolonge, pour l’adulte, les privilèges de l’enfance. (cf. Pascal Bruckner, La tentation de l’innocence).

 

La société de consommation et l’économie de marché sont à tel point devenues synonymes de démocratie, que, lorsqu’on parle de la démocratisation d’un pays, on sous-entend, en réalité, l’instauration de l’économie de marché comme on a pu le voir dans l’ancienne URSS, par exemple.

 

Ainsi, l’éthique de la liberté de conscience qui a engendré la dynamique démocratique s’est-elle perdue. On a perdu l’idéal de perfectionnement du citoyen pour le sacrifier au “dieu Profit”. Subsiste seulement, comme ersatz de dignité, la possibilité de consommer qui se mesure au niveau de vie.

 

 

Vers des inégalités croissantes

 

Le tout économique n’engendre plus la croissance, dont le partage permettait d’espérer une harmonisation des niveaux de vie. La crise économique produit toujours plus d’exclus et alimente une fracture sociale de plus en plus importante. Au niveau mondial, les inégalités croissent. Le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), dans un rapport publié fin 1996 sur l’état du développement mondial, révèle que :

- entre 1970 et 1985, le PNB mondial a augmenté de 40%, mais le nombre des pauvres s’est accru de 17% ;

- au cours des trente dernières années, la part des 20% des personnes les plus pauvres dans le revenu mondial est tombée de 2,3% à 1,4%. Dans le même temps, la part des 20% les plus riches passait de 70% à 85%. L’écart de revenu entre les plus riches et les plus pauvres a doublé, passant d’un rapport de 30 pour 1 à un rapport de 61 pour 1 ;

- la fortune des 358 milliardaires (en dollars) de la planète est supérieure au revenu annuel cumulé des 45% d’habitants les plus pauvres du monde.

 

 

La corruption

 

La corruption se manifeste dans toutes les sociétés démocratiques. Ceci est dû à plusieurs facteurs : le coût croissant des campagnes électorales, la rente de situation engendrée par une rotation insuffisante des élites, la crise du service public, l’incertitude quant aux moyens susceptibles de servir l’intérêt général, la faible reconnaissance de l’opinion, et bien sûr la perte de la vertu dont parlait Montesquieu. En France, on compte aujourd’hui quelques 300 hommes politiques mis en examen.

La corruption mafieuse n’est pas absente des nouvelles démocraties, notamment dans les pays de l’Est. Ainsi la démocratie actuelle souligne la faillite de l’éducation qui était sensée produire des hommes vertueux, capables de sacrifier leur intérêt personnel à celui de la collectivité et au bien commun.

La dégradation de la vie publique est accueillie dans la résignation.

 

 

La communauté d’intérêts contre l’intérêt commun : le discours des victimes

 

 

C’est par la vie associative que l’individu fait son apprentissage social, disait Tocqueville. Il comptait sur les associations pour vaincre la tyrannie de la majorité. Mais, aujourd’hui, se multiplient les revendications catégorielles (corporatistes : fonctionnaires, étudiants, routiers, artistes... mais aussi culturelles : écologistes, associations de victimes du sida ou autres, groupements d’homosexuels...). Chaque groupement d’intérêt tire la couverture à lui pour défendre ses intérêts particuliers. Qu’il s’agisse de l’éducation, de l’action sanitaire et sociale, de l’environnement, de la politique culturelle, le pouvoir ne prend aucune décision sans chercher à satisfaire les intérêts corporatifs les plus contradictoires.

 

Le leit-motiv de ces revendications est un discours de victime : “On réclame assistance. Une mentalité d’assisté apparaît, qui est le pendant de l’Etat Providence...

 

“La victimisation est une stratégie de l’irresponsabilité. C’est le penchant du citoyen choyé du “paradis” capitaliste à se penser sur le modèle des peuples persécutés, surtout à une époque où la crise sape notre confiance dans les bienfaits du système... De même que l’enfant, de par sa faible constitution, dispose de droits qu’il perdra en grandissant, la victime, de par sa détresse, mérite réconfort et compensation.” (Pascal Bruckner)

 

Chaque association ne trouvant devant elle qu’une association représentant des intérêts adverses, ces rivalités suscitent au sein de chaque groupe une tendance à la radicalisation et à une crispation identitaire. Ce sont les groupes les plus activistes qui occupent le devant de la scène, entraînant les groupes modérés dans une surenchère.

 

Ces groupes sont souvent peu représentatifs. Néanmoins, les médias aidant, ils occupent une grande partie de l’espace politique. Il ne se trouve plus guère de voix pour fait entendre le point de vue de l’intérêt général.

 

 

La dictature de l’opinion

 

Avec la pression du quatrième pouvoir, le lobby médiatique, la démocratie s’installe dans le système de l’opinion.

Ceux qui ont pour mission d’informer, pris entre les contraintes d’audience et l’autorité des experts, s’alignent sur le discours dominant, faute de crédit ou de compétences. Les médias créent la nouvelle caverne de Platon : ils racontent le réel en décalage complet avec la réalité. Les médias fabriquent l’opinion. Aujourd’hui on élit, non celui que l’on connaît, mais celui qui nous paraît le meilleur. L’être importe moins que le paraître.

L’opinion a acquis une telle puissance, que tout ce qui ne vient pas d’elle ou n’est pas repris par elle apparaît comme marginal, dangereux, tabou.

 

Conclusion

 

 

Le principe d’autorité, donc de souveraineté, de la démocratie moderne est fondé sur l’opinion et sur le nombre.

 

“La démocratie surgit dans le monde à cause de la terreur : terreur de la famine, terreur de l’esclavage, de l’exploitation de l’homme par l’homme. Une idée trop gigantesque qui, pour son malheur, dans sa naissance prématurée, n’a pu préparer progressivement à ses principes le peuple qu’elle allait diriger. Nous savons que ceux qui l’ont conçue étaient des idéalistes. Ces idéalistes haïssaient profondément l’indigne commerce de l’homme par l’homme. Ses postulats se sont écrits dans la douleur et les larmes, face à la vision de peuples écrasés par les bottes dorées de leurs riches bourreaux. Ainsi est née, tel un bébé prématuré de sept mois, dans l’urgence, cette doctrine politique qui n’a pas eu le temps de suivre une croissance normale. Sa naissance était trop réclamée pour supporter le délai nécessaire à une bonne élaboration des choses.

La maladie dont elle souffre aujourd’hui est celle d’avoir rêvé, comme tous les parents, que ses enfants seraient tous des hommes de bien. Elle n’a pas envisagé qu’il y en aurait beaucoup qui ne le seraient pas.” (Jorge Livraga, La démocratie doit se faire les dents - revue N.A. Argentine)

 

 

 

 

Derrière la démocratie, le totalitarisme ?

De nombreux analystes, inquiets de l’avenir de la démocratie, ont tenté de définir les symptômes prétotalitaires qui guettent notre société. D’après l’œuvre d’Hannah Arendt sur “Les origines du totalitarisme” et sa grille explicative des systèmes totalitaires, nous essaierons avec eux de dégager les faits les plus marquants selon les dix critères essentiels du totalitarisme.

 

Une loi supra-humaine : vers un totalitarisme économique ?

 

La loi de la croissance et sa logique, le profit, domine nos sociétés libérales capitalistes. Les citoyens sont-ils consultés sur sa validité, demande-t-on leur consentement ? En réalité personne ne comprend les mécanismes de cette loi “surnaturelle”. (voir numéro 136 de la revue Nouvelle Acropole, La croissance pour quoi faire ? janvier-février 1994)

 

“Si le totalitarisme politique a tenté naguère, à un coût humain abominable, de subordonner toute activité économique, sociale ou culturelle aux exigences d’un Etat absolu, le totalitarisme économique des marchés débridés semble aujourd’hui tenter de subordonner la politique, la société et la culture aux exigences d’une économie prise pour le référent ultime et absolu. Tout comme naguère le totalitarisme politique a tenté de rationaliser sa domination en invoquant une supposée liberté, aujourd’hui les marchés rationalisent leur domination sur tous les autres secteurs de l’existence en arguant des multiples libertés que le consommateur est supposé avoir dans ses choix”. (Benjamin Barber, Djihad versus Mc World)

 

 

Une société cannibale : la génération des exclus

 

Comme l’explique Jimmy Goldsmith dans "Le piège", les années 80 ont été marquées par une forte croissance économique et une réduction drastique de la main-d’œuvre, engendrant un taux de chômage de plus en plus élevé. La croissance ne génère pas plus, mais moins d’emplois. Soumises aux impératifs de la concurrence internationale, contraintes à la délocalisation, évoluant vers le gigantisme, les entreprises vont de licenciements en restructurations. Les individus sont sacrifiés à la logique du profit. On compte aujourd’hui, en France, cinq millions d’exclus, marginalisés de la société non par un pouvoir politique, mais par un pouvoir économique.

 

 

Le règne de la terreur et les réflexes sécuritaires

 

La peur du chômage et de l’exclusion, l’insécurité croissante dans certaines zones urbaines, engendrent un réflexe sécuritaire : de plus en plus de gens sont prêts à aliéner leur liberté pour continuer à appartenir au système. Ceci s’exprime par la quête d’un ordre moral, la peur du conflit, l’extension du contrôle social qui se traduit par la mise en place de nouvelles contraintes réglementaires et d’instances d’observation, d’évaluation et de contrôle dirigées par des experts (ou qualifiés comme tels).

Aujourd’hui les jeunes ne rêvent plus de refaire le monde, comme en mai 68, mais d’insertion. La peur paralyse les rêves.

 

La pensée unique : vers un totalitarisme d’extrême-centre ?

 

Le monopole médiatique, la pensée unique, le politiquement correct, l’uniformisation des mentalités, des goûts, des rêves qu’engendre la publicité, créent un climat de conformisme. La nouveauté se restreint de jour en jour : il naît de moins en moins de jeunes talents artistiques, par exemple. L’homme devient masse : il perd son individualité et tend à devenir comme tout le monde. Il n’a plus de pensée propre ; il l’a troquée contre celle de la majorité.

Selon Alain Gérard Slama dans La régression démocratique, la pensée unique produit une restriction mentale : ce serait l’explication de la passivité des individus face aux réductions toujours plus flagrantes de leur espace de liberté et expliquerait pourquoi personne ne se révolte.

 

 

Une propagande officielle : l’homogénéisation médiatique

 

Soumis aux lois de la concurrence, les médias ont de plus en plus tendance à véhiculer la pensée dominante, comme l’explique Pierre Bourdieu (Sur la télévision) : “Les journalistes se lisent, se regardent les uns les autres, et finissent par choisir des informations et leur traitement en fonction de ce qu’ont fait les autres. Lorsque la concurrence s’exerce entre des journalistes ou des journaux qui sont soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes sondages, aux mêmes annonceurs, elle homogénéise”. Or, comme le souligne Roland Cayrol (Médias et démocratie, la dérive), les médias exercent aujourd’hui une influence accrue du fait du déclin des idéologies et des cadres de références : les citoyens ont besoin d’eux pour comprendre et décrypter un monde complexe et changeant. Mais de dérapage en dérive, ils ne sont pas à la hauteur de l’enjeu.

 

 

La désignation hystérique des ennemis

 

Celui qui sort de la pensée unique est désigné comme hérétique. Jean-François Kahn témoigne dans son livre, La pensée unique, de la quasi impossibilité de communiquer des idées différentes de la pensée dominante. Il met en garde contre les anathèmes qui visent à l’exclusion des contradicteurs. Fasciste, populiste, pétainiste, poujadiste, lepéniste, raciste, sécuritaire, sectaire..., sont autant de qualificatifs qui s’appliquent à tous ceux qui tentent de soulever le coin du voile des intérêts économiques, en apportant d’autres critères d’appréciation.

 

Le danger devient plus précis lorsque ces anathèmes se traduisent sous forme de contrôle social qui peuvent être liberticides : loi Fabius-Gayssot, rapport parlementaire sur les sectes en France, etc... s’approchant dangereusement de la logique totalitaire qui rend légal tout ce qui collabore à l’élimination.

 

Une culture de l’impermanence : la fuite en avant

 

Le culte du nouveau et de l’éphémère, une information qui chasse l’autre, les modes qui se succèdent, une innovation technologique qui périme la précédente, rythment une société prise dans l’engrenage de la fuite en avant. Cette culture de l’impermanence crée un sentiment constant d’instabilité et contribue à nourrir l’insécurité ressentie par les citoyens.

 

 

De la société de masse à l’homme-masse

 

La société de consommation tend à la technique du clonage : la production standardisée et uniforme a remplacé l’artisanat et les produits du terroir. Coca-Cola et Mc Donald’s conquièrent le monde, substituant progressivement un univers artificiel aux diversités culturelles.

 

Les monopoles médiatiques contribuent à ce déracinement culturel, qui fait perdre pied avec le réel. Mettant en scène de la façon la plus spectaculaire possible un réel qui, à la fin, n’a plus grand chose à voir avec la réalité, accentuant les faits divers au détriment des événements essentiels, les médias brouillent la hiérarchie des valeurs, et entretiennent la confusion, rendant impossible de distinguer le vrai du faux, la réalité de la fiction. Ainsi naît le sujet totalitaire, l’homme de la masse, troublé dans son discernement.

 

 

L’aliénation de la pensée et la perte de la liberté intérieure

 

La société technicienne produit des hommes-machines, de plus en plus préoccupés par leur survie. La mécanicité est relayée par le métro-boulot-dodo et renforcée par la télé-têtée qui vide la tête, empêche de penser (pas seulement à ses problèmes) et se substitue à toute relation sociale et familiale. Elle provoque une aliénation mentale et affective et supprime la possibilité de créer un espace intérieur, source d’authentique liberté.

 

 

De l’isolement à la désolation

L’anonymat dans les grandes villes, la destructuration de la cellule familiale (à Paris, un foyer sur deux est célibataire contre un sur trois et demi en province), la désocialisation d’un grand nombre d’exclus traduisent un isolement matériel et physique toujours plus grand, reflet d’un isolement psychologique et spirituel, qui engendrent défaite morale et soumission.

 

Conclusion

 

De graves symptômes font craindre que notre société ne dérive vers un totalitarisme culturel et économique, où la pensée unique joue le rôle de l’idéologie officielle, les mass médias celui de propagandistes, et où les véritables maîtres du monde ne sont pas des élus du peuple, mais ceux qui, parmi les 358 milliardaires que compte notre planète, substituent au pouvoir des Etats celui de la puissance financière. Notre société civile est de plus en plus infantilisée par les lois de la consommation, repliée sur ses acquis et se réfugiant dans l’irresponsabilité que lui confère le statut de victime qu’elle s’est choisie. Elle est de plus en plus animée par des réflexes sécuritaires qui l’amènent à choisir d’aliéner sa liberté pour préserver son confort. Déracinée par la massification et le spectacle médiatique qui confond le réel et la fiction et empêche de se forger des convictions propres, toujours plus isolée et fragilisée, elle devient une proie facile pour les démagogues et les manipulateurs.

Ceux qui croient pouvoir combattre le totalitarisme en agitant les épouvantails du passé, et qui limitent leur analyse à repérer dans notre société les symptômes d’hier pour tenter de discerner les dangers à venir, font fausse route. Il est urgent de ne pas se tromper de présent.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Roland CAYROL. Médias et démocratie, la dérive, Ed Presse de Sciences Po, 1997

Pierre BOURDIEU. Sur la télévision, Ed Liber, 1997

Alain-Gérard SLAMA. La régression démocratique, Fayard, 1995

Jean-Marie GUEHENNO. La fin de la démocratie, Flammarion, 1993

Léo SCHEER. La démocratie virtuelle, Flammarion, 1994

Jimmy GOLDSMITH. Le piège, Ed Fixot, 1993

Gérard MERMET. La démocrature, Ed Aubier, 1987

Yves ROUCAUTE. La république contre la démocratie, Plon, 1996

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Benjamin BARBER. Djihad versus Mc World, Desclée de Brouwer,1996

MONTESQUIEU. L’esprit des lois, Nathan, 1994

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Michel TERESTCHENKO. Les grands courants de la philosophie politique, Ed du Seuil, mémo, 1996

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