Philosophie politique : Hannah Arendt (1906-1975)

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Aménager, dans l’esprit de ses contemporains, un espace de mémoire pour la lumière oubliée du politique, tel est le souci ou l’ambition qui inspire l’œuvre de Hannah Arendt.

 

Philosophe juive allemande, formée par deux grands maîtres, Heidegger et Jaspers, elle a connu deux fois l’exil, en France (1933), puis aux Etats-Unis (1941) dont elle devint citoyenne. Son ouvrage le plus connu, Les Origines du totalitarisme (1951), éclaire l’œuvre entière. De celui-ci à son dernier, Du mensonge à la violence (1972), en passant par ses deux ouvrages de 1963, Eichmann à Jérusalem et Essai sur la révolution, Hannah Arendt s’intéresse aux caractéristiques du phénomène totalitaire et à ses modalités d’émergence.

 

Sa vie et son oeuvre

 

Elle est née à Hanovre en 1906, passe son enfance à Königsberg dans un milieu de juifs cultivés, rencontre Martin Heidegger en 1924 à l’université de Marbourg où elle s’est inscrite en philosophie. Elle reconnaît vite en lui un maître qui la fascine. Ils nouent une relation amoureuse à partir de 1925. Heidegger occupe à l’époque une position en vue à l’université et met la dernière main à son œuvre maîtresse Etre et Temps. En 1926, elle choisit de partir à Heidelberg pour entreprendre une thèse de doctorat sur Saint-Augustin sous la direction de Karl Jaspers, ami de Heidegger.

 

En 1929, elle épouse un ancien étudiant de Heidegger, Günther Stern, comme elle, issu d’une famille juive. Hannah entreprend alors des recherches qui aboutissent à l’écriture de son premier livre, Rahel Vernhagen, la vie d’une Juive allemande à l’époque du romantisme.

 

En 1933, elle fuit le nazisme quelques mois après que Heidegger eut accepté le poste de recteur de l’université de Fribourg et eut adhéré au parti national-socialiste. De 1933 à 1940, elle est exilée en France où elle fréquente Raymond Aron. Elle est internée au camp de Gurs dont elle s’évade en 1940, à la faveur de l’armistice. Divorcée en 1939, elle se remarie avec Heinrich Blücher. Après la guerre, elle s’installe aux Etats-Unis pour y enseigner successivement aux universités de Californie, Chicago, Columbia et Princeton. En 1951, elle obtient la nationalité américaine. Elle se rend célèbre en demandant s’il est possible de juger les crimes contre l’humanité, lors du procès Eichmann en 1964.

 

Elle rendra une dernière visite à Heidegger en 1975, quelques mois avant sa mort.

Elle écrit plusieurs ouvrages : Condition de l’homme moderne, Les origines du totalitarisme, La vie de l’esprit. Elle n’élabore pas de système philosophique, mais influencée par la phénoménologie de Heidegger, elle s’en tient à l’analyse des faits.

 

Les origines du totalitarisme est une oeuvre en trois parties : Sur l’antisémitisme, Sur l’impérialisme et Le système totalitaire.

« En réalité, dans ma tête, cela n’a jamais fait qu’un seul livre. En fait, au niveau de matériaux historiques, il y a trois livres : l’antisémitisme, l’impérialisme et le totalitarisme, mais en faire trois livres n’aurait pas été une bonne chose… parce que je n’aurais pas pu développer mon raisonnement politique. »

 

Le premier volet de l’œuvre, « Sur l’antisémitisme » retrace l’histoire juive en Europe centrale et occidentale jusqu’à l’affaire Dreyfus. Elle se penche sur l’apparition de l’antisémitisme moderne au 19ème siècle, qu’elle décrit comme un agent catalyseur de tous les autres problèmes politiques.

 

« Sur l’impérialisme », le second volet du triptyque, retrace l’histoire de l’expansion coloniale et de la crise de l’Etat nation au 19ème siècle. Sa réflexion l’amène à conclure que l’impérialisme doit être compris comme la première phase de la domination politique de la bourgeoisie bien plus que le stade ultime du capitalisme.

 

Le troisième volet, « Le système totalitaire » décrit les caractéristiques de régimes nazi et stalinien et son parachèvement dans le système concentrationnaire. Le totalitarisme est un terme qu’elle réserve à certaines périodes du nazisme (de 1929 à 1941) et du stalinisme (de 1945 à 1953).

 

Son œuvre eut du mal à trouver un éditeur français ; elle ne fut publiée, en trois fois et chez trois éditeurs différents, en 1972, 1973 et 1982. Bien que très connue aux Etats - Unis, elle fit peu de bruit en France. Le temps a fait son œuvre et aujourd’hui réunir dans une même analyse, nazisme et stalinisme, est devenu plus acceptable….

 

L’année 1933 marque la rupture d’Arendt avec la philosophie et pendant longtemps refuse d’être appelée philosophe, en tout cas philosophe politique :

« Je n’appartiens pas au cercle des philosophes. Mon métier, c’est la théorie politique (…) il y a déjà longtemps que j’ai définitivement pris congé de la philosophie. Comme vous le savez, j’ai étudié la philosophie, mais cela ne signifie pas pour autant que je sois demeurée philosophe…. La plupart des philosophes éprouvent une sorte d’hostilité à l’égard de toute politique, à quelques très rares exceptions près, dont Kant. Je ne veux en aucune façon participer à cette hostilité. »  Entretiens avec G. Gaus, 1965.

 

Le problème politique et le problème moral

 

Ce nouveau type de régime a manifestement pulvérisé nos catégories politiques, ainsi que nos critères de jugement moral. Il fait donc rupture. Il nous oblige à nous interroger sur ce que signifie l’action, la politique, le rôle du peuple ou des masses.

 

La réflexion est donc à la fois politique et morale : qu’est-ce qui a rendu possible de tels régimes ? Comment comprendre la monstruosité des actes de certains et comment comprendre que dans un régime criminel, des hommes ordinaires aient pu continuer d’agir et de juger droitement ?

 

Le point de départ de la réflexion d’Arendt est donc que nous sommes dans une situation inédite où nous sommes contraints de penser « sans béquilles ». Selon le mot de Tocqueville, «quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres». Elle se livre donc à une réflexion sur la modernité, puisque l’exigence minimale est simplement de « comprendre ce que nous faisons. » Il s’agit de conceptualiser les événements, problèmes, questions politiques de façon purement immanente, en refusant toute position de surplomb. Penser autant que faire se peut la situation contemporaine qui se caractérise par sa nouveauté, et par l’impossibilité de tout retour à la situation antérieure.

 

Des régimes comme le nazisme ou le stalinisme sont selon Hannah Arendt absolument inédits et les comprendre est comprendre le cœur de notre temps. Il faut donc saisir ce qui les a rendus possibles. Elle refuse toute forme de « philosophie de l’histoire » et réaffirme l’imprévisible et le nouveau. Un événement n’a donc que des conditions nécessaires, et c’est lui-même, son surgissement imprévu, qui éclaire rétrospectivement ses conditions d’apparition, lesquelles doivent être analysées. Par exemple, si l’effondrement des croyances religieuses traditionnelles est une des conditions de l’émergence du totalitarisme, il n’en est pas une condition suffisante et décrire le totalitarisme comme une « religion séculière » serait erroné.

« La nouveauté n’est pas de contenu idéologique mais d’actes, et ce sont ces actes qui ont fait exploser nos catégories de pensée politique et nos critères de jugements moraux. Ainsi, je procède des faits et des événements et non des affinités et influences intellectuelles. C’est peut-être un peu difficile à percevoir parce que je suis bien sûr très concernée par les implications philosophiques et les changements de l’auto-interprétation intellectuelle. »

 

Donc, Hannah Arendt n’adopte aucune position de surplomb qui pourrait nous dispenser de répondre et d’être responsables, de l’intérieur, des phénomènes auxquels nous sommes confrontés.

 

Les caractéristiques du totalitarisme :

Il s’appuie sur les masses, sa nature est la terreur, son principe est l’idéologie et l’expérience fondamentale où il s’enracine est la désolation.

 

1 - Le concept de masses

 

Les mouvements totalitaires sont des organisations massives d’individus atomisés et isolés. Elle définit le concept de masses dès les premières pages, car ces masses sont la pierre angulaire du totalitarisme. Les masses apparaissent avec la Révolution industrielle, elles sont le fruit de l’automatisation de la société et du déclin des systèmes de partis et des classes. Le système totalitaire ne peut se développer qu’à partir du moment où les masses sont organisées.

 

La propagande est le système de gestion des masses. Elle occupe une place prépondérante. C’est un des instruments les plus importants dont se sert le totalitarisme contre le monde non totalitaire. Elle s’articule autour d’une réalité fictive et se caractérise par son côté prophétique. Dès que le mouvement totalitaire a le contrôle des masses, il remplace la propagande par l’endoctrinement.

 

2 - L’idéologie

 

« Contrairement à une opinion reçue, le nazisme et le stalinisme ne se caractérisent nullement par le fait qu’une absence de loi permettrait au pouvoir d’être monopolisé par un homme. Certes, les totalitarismes méprisent toute règle de droit positif et refusent l’Etat de droit, mais ce mépris et ce refus proviennent du fait qu’ils prétendent connaître et incarner une loi surhumaine, la loi de l’histoire ou celle de la nature que sont censées nous dévoiler le marxisme stalinien ou la biologie nazie. »

« La prétention de tout expliquer… promet l’explication totale du passé, la connaissance totale du présent et la prévision certaine de l’avenir. »

« Dans leur prétention de tout expliquer, les idéologies ont tendance à ne pas rendre compte de ce qui est, de ce qui naît et meurt… La pensée idéologique s’affranchit de toute expérience dont elle ne peut rien apprendre de nouveau, même s’il s’agit de quelque chose qui vient de se produire. Dès lors, la pensée idéologique s’émancipe de la réalité que nous percevons…. et affirme l’existence d’une réalité plus vraie qui se dissimule derrière les choses sensibles. »

 

L’idéologie coupe les masses du monde réel. Elles « ne croient à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience. Elles se laissent convaincre, non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils font partie. »

 

Les masses naissent de l’atomisation sociale et de l’individualisation extrême. Les masses constituées d’individus atomisés « sont obsédées par le désir d’échapper à la réalité parce que, dans leur déracinement essentiel, elles ne peuvent plus en supporter les aspects accidentels et incompréhensibles. »

 

« Ce n’est que lorsque la forme la plus élémentaire de la créativité humaine, c’est-à-dire le pouvoir d’ajouter quelque chose de soi au monde commun, est détruite, que l’isolement devient absolument insupportable. »

 

3 - La terreur ou la loi du meurtre

 

« La terreur est la réalisation de la loi du mouvement ; son but principal est de faire que les forces de la Nature ou de l’Histoire puissent emporter le genre humain tout entier dans son déchaînement, sans qu’aucune forme d’action humaine spontanée ne vienne y faire obstacle… Culpabilité et innocence deviennent des notions dépourvues de sens : coupable est celui qui fait obstacle au progrès naturel ou historique, au nom duquel on a condamné des races inférieures, des individus inaptes à vivre, des classes agonisantes et des peuples décadents. »  Ainsi, on « élimine l’individu au profit de l’espèce, sacrifie les parties au profit du tout

 

Apparaît l’idée que la modernité se caractérise par le refus d’accepter « ce qui est », une rupture avec « l’étonnement devant le miracle de l’être », pour considérer toute chose comme stade ou moment d’une évolution ultérieure. Ce que les mouvements totalitaires comprennent alors, c’est que ce mouvement est proprement sans fin, illimité. Il s’ensuit que « la terreur est la légalité, si la loi est la loi du mouvement d’une force surhumaine, la nature ou l’histoire. »

 

Il s’agit de réaliser la loi du mouvement afin que le genre humain dans son entier en devienne le vecteur. La terreur est donc l’essence du régime totalitaire. Elle se déchaîne précisément quand il n’y a plus d’opposants au régime. Le régime veut éradiquer toute possibilité de se forger des convictions et de préparer chacun au rôle de victime et de bourreau. Cette logique de terreur a été mise en place par un processus idéologique visant à substituer à la solitude créatrice de l’homme la désolation destructrice des masses. Arendt débouche sur un concept très intéressant, qui est celui de l’homme de masse et là, nous débouchons sur le problème moral de la conscience individuelle.

 

4 - L’homme de masse

L’homme de masse peut être n’importe qui ; c’est un individu isolé, qui fait l’expérience de la désolation, c’est-à-dire du déracinement social, culturel et individuel. La désolation est l’expérience absolue de la non-appartenance au monde, mais aussi de la non-appartenance à soi-même. L’espace intérieur, privé, n’existe plus chez l’homme de masse.

 

« Le totalitarisme a découvert un moyen de dominer et de terroriser les êtres humains de l’intérieur. Etre déraciné, cela veut dire n’avoir pas de place dans le monde, reconnue et garantie par les autres ; être inutile, cela veut dire n’avoir aucune appartenance au monde. Ce qui rend la désolation si intolérable, c’est la perte du moi qui ne peut être confirmé dans son identité que par la présence confiante et digne de foi de mes égaux. Le moi et le monde, la faculté de penser et d’éprouver sont perdus en même temps. »

 

5 - L’éducation totalitaire

 

« Le but de l’éducation totalitaire n’a jamais été d’inculquer des convictions mais de détruire la faculté d’en former aucune. »

« Le sujet idéal du règne totalitaire est l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus. (…)

L’homme nouveau que souhaite produire le régime totalitaire, c’est l’homme générique, le pur et simple représentant de l’espèce, dépourvu de toute affectivité comme de toute initiative et de toute opinion ; la société qu’il prétend instituer, c’est une société privée de mémoire, agrégat d’individus interchangeables, sans appartenance et sans pouvoir. »

 

Le problème moral : la notion de la « banalité du mal »

 

C’est surtout à partir des années 60 qu’Arendt va considérer non plus le problème politique mais le problème moral soulevé par le nazisme. Le problème du nazisme ne vient pas de la conduite des nazis eux-mêmes. Qu’une clique de pervers ou de fanatiques ait rêvé d’instituer un ordre nouveau, reposant sur une inversion du décalogue, et faisant du meurtre un devoir, n’a rien de tellement étonnant. Le vrai problème, le problème moral, est l’acceptation de milliers de citoyens ordinaires qui n’étaient pas des criminels, qui n’ont pas agi par conviction et qui ont pourtant suivi le mouvement. Si elle fut tracée par la haine, la route d’Auschwitz fut pavée par l’indifférence, c’est-à-dire par l’obéissance, la faillite du jugement et la démission de la conscience morale. Faut-il désespérer de toute morale ?

 

Considérer le problème moral signifie regarder le mal politique comme un mal qui met en cause la responsabilité des individus et la notion de conscience morale.

 

Le problème moral, dit elle, est resté en sommeil après la guerre jusqu’aux années soixante parce que l’horreur des faits fut telle qu’elle a laissé les hommes sans parole et tétanisé la réflexion, ne laissant place qu’à un récit trop chargé en émotion et faisant oublier les leçons pourtant essentielles qu’on pouvait tirer de ce qui est arrivé. Ce sont les procès qui se sont tenus après la guerre qui ont commencé à attirer l’attention sur l’aspect moral de la question.

 

En 1961, Arendt assiste comme journaliste, sur sa demande, au procès d’Eichmann à Jérusalem. Eichmann représente l’exemple type de ce qu’on appelle aujourd’hui les « criminels de bureau » ou « les fonctionnaires du mal ». Ceci est à l’origine de tout un questionnement d’Arendt sur la nature du mal. Elle va chercher dans les écrits des philosophes, Socrate (« nul n’est méchant volontairement »), Kant et sa notion d’impératif catégorique etc….. Elle évoluera dans ses analyses, probablement influencée par Karl Jaspers, de la notion de mal radical à la notion de banalité du mal….. Ce qu’Arendt découvre à Jérusalem, c’est que cet homme capable de crimes monstrueux n’a rien d’un monstre. On le décrit comme normal, il n’a pas de tendance au meurtre ; ce n’est pas non plus un idéologue fanatique, ni même un antisémite convaincu. D’où la notion de « banalité du mal », qui cherche à rendre compte de ce mal nouveau.

 

Eichmann se montre incapable de penser. Il répète des formules toutes faites, des clichés. Il est totalement dépourvu quand se présente une situation nouvelle pour laquelle il ne dispose pas d’une banalité déjà présente, il manque totalement d’imagination ; il est, par exemple, incapable de se mettre à la place d’autrui.

 

La vie de l’esprit : Le dialogue avec soi-même

 

Hannah Arendt va également étudier le comportement des gens qui surent garder intacte leur faculté de juger, qui viennent de toutes les catégories socioculturelles et de tous les horizons politiques.

 

Sa conclusion est que, face à la mise en place d’une vision purement administrative du monde réduisant l’humanité à une masse et la pensée à une logique impersonnelle, la seule arme réside en l’homme lui-même. Chaque naissance porte avec elle la possibilité de faire surgir un homme qui, en dialoguant avec lui-même dans une solitude créatrice, fasse vivre ce dialogue comme partage d’amitié parmi les autres hommes, brisant ainsi la désolation d’une humanité privée d’elle-même.