LE TOTALITARISME ou l'homme dénaturé

par Fernand SCHWARZ

 

 

Sommaire :

 

Introduction

Chapitre I       Le totalitarisme au regard de la philosophie

Chapitre II      Le totalitarisme au regard de la psycho-sociologie

Chapitre III    Le totalitarisme au regard de l’anthropologie

Chapitre IV     Le totalitarisme, pathologie de l’imaginaire

Conclusion      Sommes-nous aujourd’hui à l’abri du risque totalitaire ?

Bibliographie

 

 

Introduction


Le XXe siècle a été marqué par l’emprise de deux grands systèmes totalitaires, le nazisme et le stalinisme. Ces périodes de l’Histoire, dont l’horreur est unanimement reconnue, posent question aux philosophes : comment les êtres humains ont-ils pu en arriver là ?

 

Il importe de définir clairement la spécificité du totalitarisme, afin de mieux le comprendre pour mieux le combattre. Car, si on en parle beaucoup, la banalisation de l’emploi du terme totalitaire, la tentation de considérer le totalitarisme comme un accident du passé qui ne risque pas de se renouveler, tendent à minimiser le danger que continue à présenter ce phénomène né au XXe siècle.

 

On ne peut s’en tenir à dire qu’Hitler était un fou et Staline un mégalomane. Cela revient à occulter la dimension systématique du totalitarisme comme la réalité humaine des peuples qui lui sont soumis. Pas plus qu’on ne peut croire que le seul entretien de la mémoire des atrocités nazies et staliniennes, bien qu’indispensable, suffise à prévenir tout danger de résurgence totalitaire. Il est nécessaire d’examiner les mécanismes profonds du totalitarisme pour y répondre par une démarche pédagogique qui renforce l’individu en lui-même et dans sa relation au monde.

 

Nous envisagerons le totalitarisme selon trois perspectives. Nous montrerons d’abord qu’il est incompatible avec une véritable démarche philosophique. Nous constaterons ensuite, au regard de la sociopsychologie, qu’il empêche l’intégration sociale et la relation à autrui. Nous montrerons enfin, au regard de l’anthropologie, qu’il constitue une pathologie de l’imaginaire qui détruit toute possibilité de vie intérieure. Et nous verrons qu’il se caractérise par un refus de la mort.

 

La logique totalitaire ne comprend pas l’utilité du temps. Elle nie la mort au lieu de l’assumer.  Elle refuse l’usure du temps donc le vieillissement, et rend ainsi impossible tout processus de maturation ou d’individuation. Le totalitarisme rejette ce qui a fondé la culture humaine et devient une machine à détruire l’humain qui conduit à la bestialité et à la barbarie. Utilisant les peurs de l’être humain et s’appuyant sur ses fragilités et ses faiblesses, il le dénature et lui retire ce qui fonde son humanité.

 

C’est pourquoi cette étude ne se réduit pas à une analyse. Elle se veut une contribution pour se prémunir contre le processus qui permet au totalitarisme de détruire l’Homme d’abord de l’intérieur pour mieux l’éliminer ensuite physiquement.

 

Chapitre I

 


Le totalitarisme au regard de la philosophie

 

Philosophie et totalitarisme : deux démarches incompatibles

 

Nouveau type de régime politique né au XXe siècle, le totalitarisme constitue, au-delà des spécificités idéologiques, une extraordinaire entreprise d’exploitation des faiblesses humaines. Il dispose de trois moyens stratégiques pour arriver à ses fins : une façade institutionnelle de respectabilité, l’idéologie et la terreur, associées l’une à l’autre.

Ces trois stratégies induisent un sentiment de supériorité surhumaine qui justifie le mensonge et le meurtre en tant que mode de comportement, excluant toute culpabilité. Cela signe l’incompatibilité entre le totalitarisme et toute démarche philosophique authentique.

 

Depuis Pythagore, et au-delà des différences entre écoles philosophiques, la quête philosophique est basée sur les notions de justice et d’injustice dans les actes humains et surtout sur les notions de responsabilité (donc de culpabilité) personnelle de l’individu dans ses choix et dans ses actes. C’est ce qu’abolit le régime totalitaire pour lequel est moral ce qui convient au parti. Le fondement de la distinction entre le bien et le mal ainsi balayé, toute vie intérieure, toute quête de soi, tout processus de réflexion individuelle en conscience face au réel, toute vie morale deviennent impossibles.

 

Le propre du système totalitaire n’est pas la manipulation mentale, bien qu’il l’utilise lui aussi pour sa propagande. La manipulation mentale - dont l’effet reste ponctuel - est en effet une mise sous influence qui vise à arracher le consentement de quelqu’un pour lui faire faire quelque chose qu’il n’aurait pas accompli de lui-même. Le système totalitaire va au-delà : il vide l’homme de toute activité intérieure. La conscience individuelle, moteur de toute démarche philosophique,  disparaît. L’individu, rendu irresponsable, devenu incapable de toute relation, coupé de lui-même et des autres au sein même de la collectivité, est transformé en homme de masse.

 

Au contraire, le propre de toute démarche philosophique implique un dialogue avec soi-même. Même dans la solitude, le philosophe n’est jamais seul.

 

I. Les moyens stratégiques du totalitarisme


1. Une façade institutionnelle de respectabilité : l’art du masque

 

Il est important de garder présent à l’esprit que les mouvements totalitaires ont à gérer le paradoxe suivant : faire connaître leur idéologie tant qu’ils ne sont pas au pouvoir, puisque c’est elle qui leur permet de gagner les masses, tout en maintenant une apparence de respectabilité pour faire illusion au régime qu’ils veulent remplacer. Une fois au pouvoir, faire écran afin de rassurer leur propre population, masquer les dissidences et leurrer l’étranger sur leurs véritables ambitions et ce qui se passe à l’intérieur de leurs frontières. Le mensonge est employé de façon systématique et sans vergogne. “Mentez, mentez, disait Hitler, il en restera toujours quelque chose.” Ce n’est pas la vérité qui est une valeur mais le discours au service du parti. La fin justifie les moyens et dispense de tout comportement moral.

 

Alors que les régimes libéraux visent à démontrer qu’ils sont les plus riches et les plus libres, les régimes totalitaires, pour prouver leur supériorité, s’acharnent à démontrer à tout prix et en permanence les performances de leurs héros et de leurs champions sportifs ou scientifiques, pour asséner la preuve répétée que leur régime est le meilleur. L’utilisation du sport par les régimes totalitaires est éloquente à ce sujet. Déjà dans les années 30, Hitler avait utilisé les Jeux olympiques de Berlin pour démontrer la supériorité de la race aryenne. Dès le début de la guerre froide, l’U.R.S.S. utilisa les mêmes Jeux olympiques dans sa rivalité avec l’impérialisme américain, à tel point que le sport était devenu, dans les pays de l’Est, l’affaire de l’Etat. Et les défections des sportifs passant à l’Ouest étaient davantage ressentis comme une défaite que la fuite de ceux qui étaient abattus près du mur de Berlin, parce qu’ils tentaient d’échapper au régime.

 

La conquête de l’espace, notamment celle de la lune, fut un des plus grands terrains de bataille de la guerre idéologique (basée sur l’image et non sur la réalité) entre l’U.R.S.S et les Etats-Unis et dont le premier acte fut le lancement du premier Spoutnik par l’Union soviétique en octobre 1957.

 

Cette façon d’agir a séduit des centaines de millions d’êtres humains dans l’Occident démocratique comme dans le Tiers monde.

 

Le système totalitaire est passé maître dans l’art du masque et de la façade de respectabilité. En braquant les projecteurs sur des éléments soigneusement choisis et orchestrés, il soustrait aux regards sa face obscure et inavouable tout en servant son besoin de démontrer son excellence et sa perfection. C’est pourquoi la propagande est si importante dans ce type de régimes, comme l’avait très bien compris Goebbels, pionnier des techniques modernes de communication de masse, dont tous se sont inspirés par la suite.

 

 

2. L’idéologie : le pouvoir plutôt que la justice

 

Toutes les idéologies contiennent des éléments totalitaires, mais qui ne sont pleinement développées que par les mouvements totalitaires, et cela crée l’impression trompeuse que ce sont le racisme et le communisme qui ont un caractère totalitaire.” (p.218)

Le concept - et le terme même - de totalitarisme est apparu dans les années 50 lors de l’effondrement de l’Empire britannique et l’entrée de l’Inde indépendante dans le Commonwealth. “Avant on utilisait, pour désigner la même chose, le terme ‘d’impérialisme’, voire celui ‘d’impérialisme raciste’ pour désigner l’agressivité en politique extérieure”, précise Sylvie Courtine-Denamy, dans Hannah Arendt, (p.237).

 

La toute-puissance de l’Etat

 

Le terme de totalitarisme sert aujourd’hui à désigner la soif de pouvoir, la volonté de domination, la terreur, ainsi qu’une structure étatique monolithique” (p.237). Cependant on ne peut l’employer sans discernement. Hannah Arendt, en effet, ne se contente pas de définir les caractéristiques spécifiques d’une société totalitaire, dont certaines sont repérables dans une société pré-totalitaire. Elle met en évidence les liens qui unissent ces caractéristiques et le fait que toutes doivent se trouver réunies pour qu’on soit en présence d’un système totalitaire.

 

Dans sa présentation de l’œuvre de Hannah Arendt, Luc Ferry rappelle qu’à partir des années 30, “on commence à parler de ‘fascisme de droite’ et de ‘fascisme de gauche’, voire de fascisme ‘brun’ et de fascisme ‘rouge’ pour signaler l’étrange parenté qui relie les extrêmes - nommément : l’Italie et l’Allemagne d’un côté, l’Union soviétique de l’autre - au-delà des oppositions manifestes. Et bientôt, le terme de totalitarisme s’impose pour désigner certains syndromes autoritaires communs à des régimes qui s’enracinent pourtant dans des traditions politiques et idéologiques différentes”. (Le système totalitaire, France Loisirs, p.8)

 

A la pensée libérale classique du XVIIIe siècle, qui s’est toujours efforcée de garantir les droits individuels à travers la séparation de la sphère publique (l’Etat) et de la sphère privée (la société civile), la pensée totalitaire oppose un Etat conçu comme une unité collective qu’aucun élément extérieur ni intérieur ne vient limiter. Elle considère les gens comme formant un tout indifférencié et non comme des individus. C’est pour cette raison qu’un régime totalitaire préfère toujours préserver la puissance de l’Etat au détriment de la justice ou du perfectionnement du citoyen. En cela, il s’oppose à la philosophie platonicienne. “Ce qui distingue radicalement la politique de Platon (que certains ont qualifié de totalitaire) des régimes totalitaires, c’est qu’elle n’a pas pour fin la puissance de l’Etat, mais la justice, c’est-à-dire l’harmonie sociale obtenue par la perfection morale des citoyens.” (Joseph Moreau, Encyclopædia universalis, article Platon, volume XIV)

 

La spécificité du phénomène totalitaire est soulignée par Hannah Arendt : jusqu’alors on distinguait d’une part les régimes non tyranniques, soumis à des lois qui représentent un pouvoir légitime ;  d’autre part, les régimes tyranniques, non soumis à des lois, qui établissent un pouvoir arbitraire.

 

Interrogé sur la parenté entre le totalitarisme et la monarchie absolue, Marc Fumaroli explique qu’il “serait pathétique que l’on confonde l’absolutisme du XVIIe siècle et le totalitarisme moderne !... Pour qu’il y eût totalitarisme, il eût fallu une société déjà massifiée et des techniques modernes de communication et d’organisation auxquelles rien n’échappe.”(Le Figaro littéraire)

 

Dans la tyrannie, le pouvoir, arbitraire, est entre les mains et au service d’un seul homme, despote au-dessus des lois ; la terreur y menace les seuls opposants. Par contre, dans le système totalitaire, tous sont soumis et sacrifiés s’il le faut à ces lois, à commencer par le chef.

 

Le totalitarisme est une entreprise systématique pour détruire l’individu ou empêcher son émergence (individuation), au nom d’une loi surhumaine. “Contrairement à une opinion reçue le nazisme et le stalinisme ne se caractérisent nullement par le fait qu’une ‘absence’ de loi permettrait au pouvoir d’être ‘monopolisé par un homme’. Certes, les totalitarismes méprisent toute règle de droit positif et refusent l’Etat de droit, mais ce mépris et ce refus proviennent du fait qu’ils prétendent connaître et incarner une loi surhumaine, la loi de l’histoire ou celle de la nature que sont censées nous dévoiler le marxisme stalinien ou la biologie nazie...” (Le système totalitaire, France Loisirs, p.10). La loi surhumaine à laquelle se réfère le totalitarisme dépasse l’être humain et fonde le but apparent des sociétés totalitaires : la production d’une humanité nouvelle et pure, sans point commun avec ce qu’elle a été jusque-là.

 

Comme telle, elle ne peut tolérer aucune permanence et là se situe la rupture. La table rase exige que l’humanité nouvelle et pure soit forcément différente de tout ce qui a existé par le passé. Toutes les lois, tous les principes permanents sont bafoués puisqu’ils ne peuvent demeurer dans le cadre de ce qui est nouveau et pur. Tout ce qui est instauré est nécessairement sans précédents. Un système totalitaire est un système dont la volonté est de créer un monde sans précédents, totalement déraciné et coupé de ce qui a été, donc totalement nouveau. C’est la table rase prônée par l’idéologie des révolutions, avec la terreur comme instrument.

 

 

L’arbitraire d’une loi surhumaine

 

L’idéologie totalitaire marxiste cherche dans la loi de l’Histoire sa légitimité, le totalitarisme nazi trouve la sienne dans les lois de la Nature. Pour le marxisme, le sens de l’histoire ne pouvait qu’évoluer vers l’avènement du prolétariat par la disparition de toutes les autres classes. Pour le nazisme, l’évolution biologique ne pouvait être couronnée que par l’avènement des aryens à travers la destruction de toutes les autres races. Les lois surhumaines dont ils se réclament sont issues de la pensée positiviste comtienne, des théories matérialistes de l’évolution comme celle de Darwin, du rationalisme et du scientisme, d’une vision moderne et linéaire du progrès.

 

Un des fondements de la pensée totalitaire est en effet l’utilisation caricaturale du principe darwinien de la sélection naturelle et de la loi du plus fort. “Notre siècle, dit Michaël Denton dans Evolution, une théorie en crise, serait incompréhensible sans la révolution darwinienne. Les courants sociaux et politiques qui ont balayé le monde au cours des quatre-vingt dernières années auraient été impossibles sans sa sanction intellectuelle... En fin de compte, la théorie darwinienne de l’évolution n’est ni plus ni moins que le grand mythe cosmogonique du XXe siècle” (p.369). Le nazisme et le stalinisme se sont bâtis sur la sélection naturelle (de race et de classe), appliquant à la vie en société, non des critères culturels qui fondent le droit, mais des critères naturels qui imposent la loi du plus fort.

 

Une autre des caractéristiques de cette loi surhumaine est la logique manichéenne d’opposition. Le prolétaire est opposé au bourgeois, l’aryen au non aryen. L’opposition engendre l’exclusion qui engendre elle-même la logique d’extermination. Dans le système totalitaire, celle-ci n’est pas un crime : au contraire, elle vient en aide à la loi surhumaine en accélérant l’évolution pour les uns, l’Histoire pour les autres.

 

Toute vision idéologique est une vision réductrice de la réalité puisqu’elle sélectionne un aspect du réel - économique, historique, biologique - pour expliquer le monde. Le totalitarisme, avec le concept de la loi surhumaine (classe, race...), amplifie cette réduction et la caricature. Sa logique simpliste est porteuse d’une extraordinaire puissance d’exclusion mais aussi d’orgueil pour celui qui est à l’intérieur et dont la haine est ainsi légitimée. Le totalitarisme mobilise avec une redoutable efficacité l’affectivité primaire et permet de jouer avec la faiblesse de l’être humain et ses instincts les plus primitifs. Bien orchestrée par la propagande, l’idéologie caricaturale totalitaire s’avère extrêmement mobilisatrice et laisse des traces profondes dans les imaginaires, comme on a pu le constater dans le conflit serbo-bosniaque.

 

3. La terreur ou la loi du meurtre

 

A travers la loi de la terreur - qui est la loi totalitaire - l’objectif est d’obtenir que nulle action libre ne puisse faire obstacle au cycle de l’élimination-purification qui entretient le mouvement dans le système et constitue son unique moyen de se perpétuer. Il ne peut, pour se maintenir, que détruire par l’élimination. Il trouvera ensuite une nouvelle souillure pour une nouvelle purification. C’est en cela qu’on se trouve devant un détournement de la notion même de sacrifice.

 

Ce cycle d’élimination-purification montre bien la pathologie de l’imaginaire dont relève la logique du système totalitaire. C’est le mécanisme qui fait oublier les finalités du système mais justifie sa cohérence. Comme le souligne bien Hannah Arendt, tout cela se fait hors de toute prise en compte du comportement individuel des hommes. Il n’y a pas non plus prise en compte du réel qu’on “modifie” selon les besoins.

 

Si c’est la loi de l’Histoire, explique Hannah Arendt, que dans une lutte de classes certaines classes ‘dépérissent’, ce serait la fin de l’Histoire humaine elle-même s’il ne se formait de nouvelles classes qui puissent à leur tour ‘dépérir’ sous les doigts des dirigeants totalitaires. En d’autres termes, la loi du meurtre, par laquelle les mouvements totalitaires prennent et exercent le pouvoir, demeurerait une loi du mouvement.” (p.209)

 

La terreur, explique encore Hannah Arendt, est la réalisation de la loi du mouvement ; son but principal est de faire que les forces de la Nature ou de l’Histoire puissent emporter le genre humain tout entier dans son déchaînement, sans qu’aucune forme d’action humaine spontanée ne vienne y faire obstacle... Culpabilité et innocence deviennent des notions dépourvues de sens : ‘coupable’ est celui qui fait obstacle au progrès naturel ou historique, au nom duquel on a condamné des ‘races inférieures’, des individus ‘inaptes à vivre’, des ‘classes agonisantes et des peuples décadents’” (p.210). Hannah Arendt précise que c’est la terreur qui donne le cadre de la légalité du système, en tant que réalisation de la loi du mouvement. Le régime ne s’intéresse pas au bien-être des hommes ni à leur intérêt mais à la fabrication d’une espèce humaine dans laquelle on “élimine l’individu au profit de l’espèce, sacrifie les ‘parties’ au profit du ‘tout’’.” (p.210)

 

Là est la différence avec l’utilisation de la terreur dans le passé puisque, dans les régimes totalitaires, l’emploi de la terreur ne relève pas de raisons utilitaires, telle l’élimination des opposants. Elle se poursuit bien au-delà de la disparition complète de toute forme d’opposition.

 

Rappelons que la terreur est née en France en 1793. Le premier mouvement à utiliser consciemment et scientifiquement la terreur pour imposer un ordre politique a été, en effet, le jacobinisme. Il ne s’agit pas encore là d’un véritable système totalitaire mais c’en est l’embryon. Les Jacobins pensaient que le peuple n’était pas prêt pour un Etat de droit ni un système républicain. Il fallait, selon eux, spasser par une phase intermédiaire d’Etat dirigé, qu’ils dénommèrent eux-mêmes la Terreur.

 

Les individus ne peuvent être que les victimes ou les exécuteurs de la loi. C’est le rôle de l’idéologie de les rendre aptes à jouer aussi bien le rôle de victime que celui de bourreau. C’est ainsi qu’on a pu voir des accusateurs dans les procès staliniens devenir accusés et collaborer avec leurs juges.

 

La terreur établit entre les hommes “un lien de fer qui les maintient si étroitement ensemble que leur pluralité s’est évanouie en un Homme unique aux dimensions gigantesques” (p.211). Elle détruit la “pluralité des hommes”, et crée “l’Un à partir du multiple” (p.212), dans une acception de l’universalisme contre-nature et criminel. “Les atrocités du siècle, les idéologies totalitaires, proviennent d’une interprétation perverse de l’idée d’universalisme”, dit Claude Jannoud. (Le Figaro)

 

La loi du meurtre constitue un détournement de la notion de purification et de sacrifice. Du sacrifice d’Abraham on passe au meurtre. En réalité, nous passons tous, de façon cyclique et naturelle, par des périodes d’impureté et de pureté. Et la notion même de sacrifice, traditionnellement, est liée à celle de purification et de communion renouvelée avec le divin et la collectivité. Dans la vie quotidienne même, on se lave et on dort après une journée de travail, pour pouvoir commencer, le lendemain, une nouvelle journée en étant tout “neuf”. Le système totalitaire, conformément à la logique d’exclusion, ignore cette alternance naturelle et ne conçoit pas que l’impur puisse devenir pur, et le pur impur. La fascination de la pureté et de la souillure rédhibitoire, comme celle de la nouveauté à tout prix, relève d’une logique manichéenne. Et le sacrifice (ce qui rend saint ou sacré) devient l’holocauste ! Tout régime qui prône l’élimination et la purification est un régime idéologiquement apparenté au nazisme et au stalinisme. Dans ce type de régime, tout ce qui contribue à l’élimination de l’ennemi objectif déclaré est légal. Les purifications ethniques dont il est question ces temps-ci, en différents points du globe, sont des manifestations totalitaires caractérisées.

 

 

II. La tyrannie de la logique


1. Dissocier la pensée de l’expérience : le rôle de l’idéologie

 

Les régimes totalitaires trouvent leur légitimité dans le fait de mettre l’espèce humaine au service de l’évolution, dont l’objectif est la “production du genre humain”. Le nazisme, en facilitant et accélérant la loi de la Nature, à travers la sélection biologique ; le stalinisme en secondant et hâtant la loi de l’Histoire, à travers la lutte des classes. “La prétention de tout expliquer... promet l’explication totale du passé, la connaissance totale du présent et la prévision certaine de l’avenir” (p.219). Le dogme révélé et imposé qui en résulte est l’antithèse même de la démarche philosophique dans laquelle la vérité est découverte progressivement et de l’intérieur par l’apprenti philosophe dans une démarche individuelle d’investigation.

 

Dans le cadre de cette idéologie qui se veut scientifique, à partir de cette idée unique, constituant l’axiome de départ, se déduit une vision réductrice, mutilante, du réel. Ce processus contraignant et implacable détruit toute relation avec la réalité qui cesse d’être la référence. La réalité cesse d’être source d’expérience au profit d’une “réalité fictive” - la fiction totalitaire - sans lien avec elle et au nom de laquelle elle est niée.

 

Dans leur prétention de tout expliquer, les idéologies ont tendance à ne pas rendre compte de ce qui est, de ce qui naît et meurt... La pensée idéologique s’affranchit de toute expérience, dont elle ne peut rien apprendre de nouveau, même s’il s’agit de quelque chose qui vient de se produire. Dès lors, la pensée idéologique s’émancipe de la réalité que nous percevons... et affirme l’existence d’une réalité ‘plus vraie’ qui se dissimule derrière les choses sensibles.” (p.219)

 

La vision réductrice du réel à travers une seule idée qui joue le rôle de prémisse, se développe ensuite dans le carcan mécanique d’une logique qui élimine toute contradiction. “Elle procède avec une cohérence qui n’existe nulle part dans la réalité.” (p.220)

 

2. Une raison qui fonctionne à vide

 

Ces nouveaux idéologues totalitaires (Hitler et Staline) se distinguent de leurs prédécesseurs en ceci que ‘l’idée’ n’était plus en premier lieu l’idéologie  - la lutte des classes et l’exploitation des travailleurs, ou la lutte des races et la préservation des races germaniques - ce qui les séduisait ; ce qui les attirait, c’était le processus logique qui pourrait s’engendrer à partir d’elle. Selon Staline, ce n’était ni l’idée ni le talent oratoire mais ‘la puissance irrésistible de la logique qui subjuguait l’auditoire de Lénine... qui ‘tel un tentacule puissant vous saisit de toutes parts comme en un étau, et à l’étreinte de laquelle vous êtes incapable de vous arracher ; vous devez ou bien vous rendre ou bien vous préparer à une défaite totale.’” (p.221)

 

L’argument le plus convaincant à cet égard, un argument que Hitler comme Staline affectionnaient particulièrement, est celui-ci : vous ne pouvez poser A sans poser B et C et ainsi de suite, jusqu’à la fin de l’alphabet du meurtre. C’est ici que la puissance contraignante de la logique semble avoir sa source ; elle naît de notre peur de nous contredire nous-mêmes. Dans la mesure où la purge bolchevique réussit à faire que ses victimes avouent des crimes qu’elles n’ont jamais commis, elle compte au premier chef sur cette crainte et argumente comme suit : nous sommes tous d’accord sur la prémisse que l’Histoire est une lutte des classes et sur le rôle du parti dans la conduite de celle-ci. Vous savez donc qu’historiquement parlant le parti a toujours raison.” (p.222)

 

La force contraignante de l’argument est celle-ci : si vous refusez vous vous mettez en contradiction avec vous-mêmes et, par cette contradiction, vous retirez tout sens à votre vie . Le A majuscule que vous posez domine toute votre vie à travers les conséquences B et C qu’il engendre logiquement” (p.223). On est devant le refus, érigé en dogme, de remettre en question des idées reçues mais aussi le refus, par orgueil, de reconnaître les erreurs qu’on a pu commettre. Cette incapacité de se remettre en question est liée au manque d’espace intérieur permettant une relation avec soi-même et l’impossibilité qui en résulte de trouver une stabilité autre que formelle et dictée par les apparences.

 

Les dirigeants totalitaires tablent sur la contrainte que nous pouvons nous imposer à nous-mêmes, pour mobiliser en partie les gens dont ils ont encore besoin ; cette contrainte intérieure est la tyrannie de la logique à laquelle rien ne résiste sinon la grande aptitude de l’homme à commencer quelque chose de nouveau. La tyrannie de la logique commence avec la soumission de l’esprit à la logique comme processus sans fin sur lequel l’homme compte pour engendrer ses pensées. Par cette soumission, il renonce à sa liberté intérieure de même qu’il renonce à sa liberté de mouvement lorsqu’il s’incline devant une tyrannie extérieure à lui.” (p.223)

 

3. Une activité intérieure paralysée

 

Sans vécu intérieur et en proie à la fascination de la beauté de la logique, il n’est pas possible de développer la liberté et l’aptitude à se reconstruire, à recommencer, à répondre aux circonstances, à survivre. Ce n’est pas la volonté que détruit le régime totalitaire qui en a besoin pour l’utiliser à ses fins mais l’imagination, c’est-à-dire l’activité intérieure qui permet le contact avec les idées, l’activité symbolique, la créativité. La tyrannie de la logique permet l’emprise sur les imaginaires devenus incapables d’agir d’eux-mêmes - incapables d’imaginer que les choses puissent être autrement que le veut la logique totalitaire. Cette même tyrannie fait accepter comme normaux des comportements comme le meurtre et permet la captation des volontés.

 

Nous nous trouvons devant une pathologie de la rationalité. Les foules totalitaires ne sont pas conduites par l’irrationnel mais à travers un dévoiement de la rationalité. Le totalitarisme ne relève pas de l’irrationnel, mais d’une entreprise rationnelle et systématique. C’est la raison raisonnante fonctionnant à vide, avec oubli total de tout contexte, des finalités transcendantes et des intérêts humains. Les leaders totalitaires et leurs partisans sont capables de comportements irrationnels mais les mécanismes qui les déclenchent obéissent à une logique implacable et froide.

 

Ainsi peut s’expliquer l’emprise du totalitarisme sur les masses modernes qu’il coupe du monde réel. Elles “ne croient pas à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience ; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles mais à leur seule imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent par soi-même. Les masses se laissent convaincre, non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils font censément partie” (p.78). On retrouve là le scénario de la caverne de Platon où les maîtres de la caverne utilisent la mise en scène de la propagande pour répandre ce qu’ils veulent faire prendre pour la réalité.

 

A la lumière de ce qui précède, on comprend que les régimes totalitaires appliquent “un système de valeurs si radicalement différent de tous les autres, qu’aucune de nos catégories utilitaires, que ce soient celles de la tradition, de la justice, de la morale, ou celles du bon sens, ne nous est plus d’aucun secours pour nous accorder à leur ligne d’action, pour la juger, ou pour la prédire.” (p.203)

 

La philosophie est quête de la sagesse. La volonté d’émanciper la pensée de l’expérience et de l’en dissocier rend cette quête impossible. Celle-ci en effet nous aide à tirer les leçons de notre expérience, à en extraire des idées qui, à leur tour, féconderont nos actions. La logique d’exclusion de la pensée totalitaire, son refus de la logique d’inclusion qui est capitale pour la philosophie et pour tout progrès, interdisent cette démarche qui relie pensée et action et les met en convergence.

 

Chapitre II

 

Le totalitarisme au regard de la psychosociologie


Le renoncement à la vie intérieure

 

La démocratisation récente aux niveaux social et économique et la volonté de favoriser l’accès du plus grand nombre aux produits et aux services ont engendré la massification. Mais les masses des sociétés modernes de consommation, bien qu’elles puissent constituer un terreau pré-totalitaire dans certains cas, ne peuvent être confondues avec la société de masses organisée par les systèmes totalitaires. Nos sociétés de consommation, si elles ne la favorisent pas particulièrement, préservent encore une sphère privée (une intimité avec soi-même) qui maintient la possibilité pour chacun d’une réflexion individuelle et d’une vie intérieure.

 

La définition des masses que nous utilisons n’est pas celle du marxisme mais celle qu’en donne Hanna Arendt en tant que ferment actif d’un système totalitaire. Lorsqu’au sein d’une collectivité se manifestent une perte d’intérêt commun, un sentiment de déracinement et d’isolement vis-à-vis de ses proches, le terreau est prêt pour le développement des hommes de masse qui constituent ensuite les masses des systèmes totalitaires. Inorganisés et frustrés, ils voient dans l’idéologie totalitaire un élément sécurisant qui, d’hommes de masse qu’ils étaient, fait d’eux une masse organisée.

 

Les mouvements totalitaires, dit Hannah Arendt, sont des organisations massives d’individus atomisés et isolés” (p.47), les hommes de masse. L’homme de masse, incapable d’établir par lui-même des relations sociales normales, apprécie l’organisation collective de masse qui ne l’oblige pas à sortir de sa propre bulle.

 

1. Une société de masses : condition d’émergence du totalitarisme

 

“Les mouvements totalitaires visent et réussissent à organiser les masses - non pas les classes, comme le font les vieux partis d’intérêts des nations européennes” (p.29). L’individu étant l’ennemi de la société totalitaire, une des caractéristiques de tout mouvement totalitaire est la transformation de la société en société de masses. Mais, parfois, le système totalitaire peut s’installer - comme ce fut le cas en Allemagne et en Russie - parce que l’Etat en place a lui-même créé l’homme de masse. Le problème est survenu avec le capitalisme industriel et l’Etat libéral : par le déracinement rural et la prolétarisation massive, il a lui-même engendré des masses, c’est-à-dire des gens déboussolés, ayant perdu tout sentiment d’appartenance et d’identité, totalement désengagés des structures de l’Etat de l’époque - ce qu’aujourd’hui on appelle une fracture sociale. Tantôt le système totalitaire produit lui-même les masses, tantôt il peut émerger parce que les masses préexistent.

 

Si tous les groupes politiques dépendent d’une force relative, les mouvements totalitaires dépendent de la seule force des nombres, à tel point que les régimes totalitaires semblent impossibles, même dans des circonstances par ailleurs favorables, dans des pays à la population relativement réduite” (p.29-30). C’est du reste pour cette raison que les vraies démocraties ne pourraient qu’être de la dimension du canton suisse où les gens se connaissent entre eux et élisent des personnes qu’ils connaissent personnellement. Il serait très difficile, contrairement à ce qu’on pourrait penser, d’établir un système totalitaire pur avec une population faible. Est-ce pour cela que nous assistons aujourd’hui à la fragmentation d’une société qui tente ainsi d’échapper au risque d’un totalitarisme à l’échelle mondiale ?

 

Un régime totalitaire n’est possible que“lorsque de vastes masses sont surabondantes ou peuvent être utilisées sans aboutir à une dépopulation désastreuse” (p.31). Par ailleurs, “le terme de ‘masses’ s’applique seulement à des gens qui, soit à cause de leur simple nombre, soit par indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l’intérêt commun” (p.32). Le totalitarisme, pour se développer, suppose l’existence de masses, déracinées spirituellement et socialement, qu’il va organiser.

 

La société de masses, née avec la disparition des classes sociales, est marquée par le règne de la quantité et de l’indifférence, qui va jusqu’à la perte de l’intérêt personnel et le désintéressement à l’égard de son propre sort. Autrement dit, la disparition de l’instinct de conservation et la perte du bon sens. L’avènement du règne de la quantité et de l’indifférence, et l’apparition des masses qui en résulte, est lié au fait que la modernité a amputé l’homme de sa véritable dimension imaginaire : ses facultés créatrices, sa capacité d’anticiper, conditions de son adaptabilité.

 

Les masses naissent de “l’atomisation sociale et de l’individualisation extrême” (p.39). Aujourd’hui, un signal d’alerte est constitué par le succès grandissant du populisme et de leaders populistes, comme on le voit avec la montée des fronts nationalistes. Tout comme par celui des groupuscules d’extrême-gauche, qui échappent à la sphère d’influence des partis traditionnels de gauche, et misent sur l’agitation, la violence et le terrorisme. La corruption qui discrédite la classe politique, son incapacité à incarner les idées et les valeurs dont elle se réclame, à représenter des modèles, favorisent également la constitution de masses. A cela il faut encore ajouter la crise économique qui accélère la fracture sociale et l’avènement d’une société à plusieurs vitesses.

 

La fracture sociale, creuset de l’homme de masse

 

Lorsque les critères de réussite s’effondrent, dans un monde où ils sont tous extérieurs, liés à l’image et non à l’être, l’individu exclu du jeu social est atteint en profondeur. S’il ne sait pas se reconstruire de l’intérieur, il perd peu à peu sa capacité d’entrer en relation avec l’autre et de s’intéresser au bien commun. L’apparente unité et cohésion que l’insertion sociale lui conférait ne résiste pas au chômage et à l’absence de domicile fixe. La fracture sociale produit une fracture à l’intérieur même de celui qui en est victime. C’est ainsi que l’homme de masse peut être secrété par les sociétés démocratiques. Les difficultés de réinsertion et de “restructuration” des SDF en sont le signe. L’exclusion sociale, lorsqu’elle se prolonge, entraîne, chez la plupart de ceux qui en sont victimes, une détérioration qui peut être irréversible.

 

Nées de la désorganisation et de la déstructuration des liens sociaux, les masses, terreau du totalitarisme, constituées d’individus atomisés, égoïstes et désengagés, “sont obsédées par le désir d’échapper à la réalité parce que, dans leur déracinement essentiel, elles ne peuvent plus en supporter les aspects accidentels et incompréhensibles.” (p.79)

 

2. L’homme de masse : de l’isolement à la désolation, le déracinement absolu

 

L’homme de masse ne se caractérise ni par sa barbarie ni par son indigence mentale. (Les mouvements totalitaires attirent également les membres de l’élite cultivée sur lesquels ils exercent une fascination et qu’ils s’empressent de détruire une fois au pouvoir). La caractéristique principale de l’homme de masse est son incapacité relationnelle. L’isolement, extérieur et encore plus intérieur, est, selon Hannah Arendt une caractéristique prétotalitaire. L’homme de masse “est marqué au coin de l’impuissance dans la mesure où le pouvoir provient toujours d’hommes qui agissent ensemble, ‘qui agissent de concert’ (Burke) ; les hommes isolés n’ont par définition aucun pouvoir.” (p.225)

 

L’isolement et le sentiment d’impuissance deviennent peu à peu le moteur d’une incapacité fondamentale et absolue d’agir. L’individu qui s’isole déjà de lui-même et cède à son sentiment d’impuissance se prépare à un destin totalitaire. C’est la défaite morale des gens que veut le système totalitaire, pas leur argent ni quoi que ce soit d’autre. Une fois la défaite morale consommée, rien n’empêche le système de se mettre en place. La perte de confiance en soi, l’incapacité de relever les défis de l’existence, la résignation et le fatalisme sont, sans qu’on s’en rende compte, des comportements pré-totalitaires, qui conduisent à la perte des libertés.

 

A cela le régime totalitaire, qui abolit la distinction entre privé et public, ajoute la destruction de la vie privée : celle-ci est investie par les techniques modernes de communication (on ne saurait minimiser le rôle de la radio dans l’Allemagne nazie et en URSS). Par ailleurs, la méfiance et la délation généralisée interdisent toute relation privée, y compris à l’intérieur de la famille.

 

Ce n’est que lorsque la forme la plus élémentaire de la créativité humaine - c’est-à-dire le pouvoir d’ajouter quelque chose de soi au monde commun - est détruite, que l’isolement devient absolument insupportable” (p.226). Un système est véritablement totalitaire quand il ne laisse à aucune personne la possibilité d’apporter sa touche à l’œuvre commune. Alors, de l’isolement, qui est le terreau de la terreur, naît ce qu’Hannah Arendt appelle “loneliness” et que ses traducteurs ont traduit par “désolation”, c’est-à-dire “l’expérience absolue de la non-appartenance au monde.” (p.226)

 

Le totalitarisme a découvert un moyen de dominer et de terroriser les êtres humains de l’intérieur” (p. 48). “Etre déraciné, cela veut dire n’avoir pas de place dans le monde, reconnue et garantie par les autres ; être inutile, cela veut dire n’avoir aucune appartenance au monde” (p.227). “Ce qui rend la désolation si intolérable c’est la perte du moi qui ne peut être confirmé dans son identité que par la présence confiante et digne de foi de mes égaux... Le moi et le monde, la faculté de penser et d’éprouver sont perdus en même temps” (p.229). Toute vie intérieure est détruite.

 

L’individu est l’ennemi du système totalitaire qui ne se satisfait pas d’une soumission de pure forme, (comme le démontre l’invention des camps de rééducation). Il lui faut obtenir le renoncement à la liberté intérieure. “Comme Epictète le fait observer, l’homme désolé se trouve entouré d’autres hommes avec lesquels il ne peut établir de contact... Le solitaire au contraire est seul et peut par conséquent ‘être ensemble avec lui-même’, puisque les hommes possèdent cette faculté de ‘se parler à eux-mêmes’”. Et tant qu’on peut se parler à soi-même, c’est qu’on est encore là... C’est quand on n’a plus rien à se dire que cela devient dangereux. “Dans la solitude je suis, en d’autres termes, ‘parmi moi-même’, en compagnie de moi-même et donc deux-en-un, tandis que dans la désolation je suis en vérité un seul, abandonné de tous les autres” (p.228). Il n’y a plus de dialogue possible avec soi-même, mais un monologue devenu obsessionnel : la perte de relation, non seulement avec l’autre mais avec soi-même, signe la désolation.

 

Ainsi, l’être humain, victime d’un déracinement essentiel, devenu incapable de tout dialogue avec lui-même, avec les autres et avec le monde, est-il coupé de toute relation. Il est alors prêt à devenir la victime consentante de la machine à détruire l’humain que constitue tout régime totalitaire. L’homme-orphelin, produit par la société de masse, ayant renoncé à lui-même, est prêt à s’en remettre totalement à un système totalitaire, père/mère/famille tout-puissants qui le prendront en charge intégralement.

 

L’assassinat de l’individualité

 

Selon la grille jungienne, il s’agit de la démarche inverse de l’individuation, quête du Soi et construction de soi-même à laquelle est appelé chaque homme. Le moi perdu, au lieu de laisser place au Soi-conscience individué, cède la place à un ego collectif totalitaire. L’homme de masse, pris en charge par un régime totalitaire, toute identité perdue, est victime de l’ombre(au sens jungien) de la quête du Soi. Tel est le but recherché par le régime totalitaire : le camp de concentration nazi était le lieu de “l’assassinat de l’individualité”, où se fabriquaient les “corps sans âme”. L’objectif était de supprimer, après leur mort, toute trace et tout souvenir des internés, comme s’ils n’avaient jamais existé.

 

Lorsqu’on observe la misère du monde contemporain, l’avertissement d’Hannah Arendt garde une percutante actualité : “Ce qui, dans le monde non totalitaire, prépare les hommes à la domination totalitaire, c’est le fait que la désolation, qui jadis constituait une expérience limite, subie dans certaines conditions sociales marginales, telles que la vieillesse, est devenue l’expérience quotidienne des masses toujours croissantes de notre siècle.” (p.230)

 

L’homme “renonce à sa liberté intérieure de même qu’il renonce à sa liberté de mouvement lorsqu’il s’incline devant une tyrannie extérieure à lui. La liberté en tant que capacité intérieure de l’homme est identique à la capacité de commencer, de même que la liberté en tant que réalité politique est identique à un espace entre les hommes où ceux-ci puissent se mouvoir” (p.223). La liberté intérieure est un espace intime dans lequel on entre en relation avec soi-même, ce qui permet à l’individu, en toutes circonstances, de ne jamais être seul. Si ce lien ne s’établit pas, c’est qu’il n’y a pas l’espace, et s’il n’y a pas l’espace, c’est que l’individu concerné n’exerce pas sa liberté intérieure. La liberté intérieure apparaît comme le fondement essentiel de toute institution, organisation ou développement humains.

 

3. L’éducation totalitaire et la perversion du principe du chef


Le but de l’éducation totalitaire n’a jamais été d’inculquer des convictions mais de détruire la faculté d’en former aucune” (p.215). L’éducation totalitaire vise essentiellement à détruire la faculté mentale que possède chaque individu de se forger des convictions.

 

Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (i.e. la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (i.e. les normes de la pensée) n’existent plus” (p.224). Et le rôle de l’éducation est de rendre les individus aptes à jouer aussi bien le rôle de victime que celui de bourreau. De même qu’on a pu voir les accusateurs dans les procès staliniens devenir accusés et collaborer avec leurs juges, Pol Pot a été jugé par ses propres partisans.

 

Bourreaux et victimes sont interchangeables parce que, malgré les apparences, dans une société totalitaire il n’existe pas de hiérarchie qualifiée mais une suite de strates horizontales étanches dans lesquelles les individus, chefs et subordonnés, bourreaux et victimes, sont interchangeables.  C’est un système de pouvoir, non de qualification, qui fonctionne de façon mécanique, dans lequel on n’attend des individus qu’une soumission mécanique sans possibilité d’initiative ni de créativité. Le système totalitaire est ainsi incapable de créer un encadrement compétent et ne connaît pas de chaîne de commandement organique.

 

La dictature d’Hitler aussi bien que celle de Staline mettent en lumière que l’isolement d’individus atomisés non seulement fournit la base du règne totalitaire au niveau des masses, mais encore s’étend jusqu’au faîte de tout l’édifice” (p.137). Le totalitarisme détruit à la fois “le sens des responsabilités et toute compétence” (p.139). “Toute hiérarchie, si autoritaire qu’en soit la direction, toute chaîne de commandement, si arbitraire et dictatorial que soit le contenu de ses ordres, tend à stabiliser, et aurait limité, le pouvoir global d’un chef de mouvement totalitaire.” (p.92)

 

Le principe du chef appliqué dans le régime totalitaire “n’établit pas de hiérarchie dans l’Etat totalitaire... La vraie raison en est qu’il n’y a pas de hiérarchie sans autorité et que... le principe d’autorité est, pour l’essentiel, diamétralement opposé à celui de la domination totalitaire... L’autorité, sous quelque forme que ce soit, implique une limitation de la liberté, mais jamais l’abolition de celle-ci... Entre le pouvoir suprême et les gouvernés, il n’existe pas de niveaux intermédiaires responsables et susceptibles de recevoir chacun leur juste part d’autorité et d’obéissance.” (p.134)

 

Le système totalitaire étant l’instrumentalisation du principe du Chef, la notion de chaîne de commandement s’y trouve au contraire annulée. On attend des responsables, interchangeables, une obéissance littérale, sans initiative, sans créativité, sans gestion possible de la complexité. Ils n’ont aucune marge de manœuvre et aucune latitude pour s’adapter au terrain qui n’est pas pris en compte. Ainsi, Hitler ayant estimé que la bataille de Moscou serait gagnée avant l’hiver, les troupes n’avaient pas de vêtements chauds. Lorsque les généraux l’en informèrent, il leur enjoignit de dessiner une svastika sur les vêtements d’été.

 

Système bureaucratique, collectiviste, organisé par strates horizontales, où chacun est interchangeable, le totalitarisme s’avère absolument incompatible avec toute intégration et toute vie sociales, avec tout développement du potentiel humain, et donc avec toute démarche philosophique.

 

chapitre III

 

Le totalitarisme au regard de l’anthropologie

 

Le rôle régulateur de l’imaginaire et de l’activité symbolique

 

L’anthropologie de l’imaginaire a clarifié, grâce aux travaux de Gilbert Durand, le rôle de l’activité symbolique en tant qu’agent de l’équilibre psychique individuel et psycho-social. L’objet de ce chapitre et du suivant est d’apporter un éclairage sur les dérèglements que le totalitarisme introduit dans le fonctionnement symbolique et les fragilités préexistantes de ce fonctionnement sur lesquelles il s’appuie pour s’imposer. En effet, le dysfonctionnement totalitaire ne correspond pas seulement à un dysfonctionnement social, politique ou économique mais à un dérèglement de la psyché individuelle et collective. C’est une pathologie du fonctionnement collectif, une pathologie de la régulation sociale dans la sphère du symbolique (qui ne se réduit pas uniquement à la folie d’un seul individu, gourou, führer, etc.).

 

1. Image, imagination et imaginaire


Mircea Eliade, dans Images et symboles, précise l’importance de l’imagination : “Les psychologues, au premier rang desquels C. G. Jung, ont montré à quel point les drames du monde moderne dérivent d’un déséquilibre profond de la psyché, aussi bien individuelle que collective, provoqué en bonne partie par une stérilisation croissante de l’imagination. ‘Avoir de l’imagination’, c’est jouir d’une richesse intérieure, d’un flux ininterrompu et spontané d’images... Avoir de l’imagination, c’est voir le monde dans sa totalité ; car c’est le pouvoir et la mission des Images de montrer tout ce qui demeure réfractaire au concept. On s’explique dès lors la disgrâce et la ruine de l’homme qui ‘manque d’imagination’ : il est coupé de la réalité profonde de la vie et de sa propre âme.” (p.23)

 

Dans L’exploration de l’imaginaire, Yves Durand écrit : “Le principe constitutif de l’imagination consiste selon G. Durand, à représenter, à figurer, à symboliser les visages du Temps et la Mort, afin de les maîtriser. Le désir fondamental recherché par l’imagination humaine consiste à réduire l’angoisse existentielle liée à toutes les expériences ‘négatives’ du temps” (p.45). Les structures de l’imaginaire sont réparties selon trois logiques, basées respectivement sur le principe de liaison (imaginaire mystique), le principe de coupure  (imaginaire héroïque), et le principe d’analogie synthétique permettant de jeter un un pont entre les deux précédents (imaginaire synthétique appelé aussi imaginaire de conciliation ou d’alliance). Chacune de ces directions de l’imaginaire tente de résoudre les problèmes posés par l’angoisse existentielle, selon trois orientations et trois scénarios différents : confondre, séparer, relier.

 

Ces mécanismes naturels de la psyché, véritables trajets de l’imaginaire, permettent à chacun d’entre nous de parvenir à réguler de façon autonome, à travers une activité symbolique, ses angoisses devant le temps et la mort. Quand l’imaginaire entre en dysfonctionnement par suite d’une fragilité personnelle ou d’une intervention artificielle extérieure qui tire profit de cette fragilité - à travers l’embrigadement, la terreur - l’homme perd sa capacité d’être libre. Incapable de circuler à l’intérieur de son imaginaire, happé et prisonnier d’une seule de ses trois logiques, il devient l’homme désolé, enfermé en lui-même. L’homme n’est libre que s’il peut voyager à l’intérieur de lui-même, si la circulation se fait en lui entre les trois logiques imaginaires. C’est pourquoi, dans toutes les quêtes de type initiatique ou mystique, on parle de voyage intérieur, circuit correspondant à une descente en soi-même suivie d’une remontée.

 

Quelles que soient les pressions extérieures, les hommes capables de continuer à voyager à l’intérieur d’eux-mêmes gardent leur liberté et restent eux-mêmes, tels parmi bien d’autres, au XXe siècle, Soljenytsine qui vécut le goulag, ou au XVIe, Giordano Bruno qui passa plusieurs années dans les geôles de l’Inquisition. Un tel homme, parce qu’il peut voyager en lui-même, ne peut se transformer en machine. Il ne peut donc être victime de l’emprise totalitaire.

Un fonctionnement imaginaire sain est la condition d’une vie intérieure équilibrée, elle-même condition de toute liberté.


2. La fonction de l’activité symbolique : établir des liens

 

Dans L’imagination symbolique, Gilbert Durand rappelle la définition du symbole d’A. Lalande : “Tout signe concret évoquant, par un rapport naturel, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir” et continue : “L’on voit derechef quel va être le domaine de prédilection du symbolisme : le non-sensible sous toutes ses formes : inconscient, métaphysique, surnaturel et surréel. Ces choses ‘absentes ou impossibles à percevoir” (p.11). Contrairement aux signes comme ceux qu’on utilise dans le code de la route et dont le choix est conventionnel, dans le symbole le signifiant n’est jamais arbitraire. Le signifié n’est cohérent et accessible qu’au cœur d’une activité symbolique (mythe, rite, art sacré...). Hors du contexte et du processus symboliques, son sens disparaît. Le symbolique est une activité autonome : elle possède une cohérence qui lui est propre et le rend inaccessible par d’autres voies (économique, sociale, etc.).

 

Le symbole a pour rôle de faire saisir ce qui ne peut être saisi par la pensée directe et nécessite une médiation. C’est ainsi qu’un drapeau crée une identité commune, qu’un geste (par ex. offrir un bouquet de fleurs) instaure une relation ou constitue un signe de reconnaissance. Dans les rêves, les symboles expriment peurs et angoisses inconscientes qu’ils amènent à la conscience, faisant ainsi œuvre de médiation entre inconscient et conscient. Lorsque l’activité symbolique connaît un dysfonctionnement, cette médiation ne se fait plus ou s’exerce de façon réductrice : il y a pathologie.

 

Gilbert Durand explique que la pensée symbolique appartient au mode indirect de représentation du réel dont dispose la conscience. “Dans ces cas de conscience indirecte, l’objet absent est re-présenté à la conscience par une image, au sens très large de ce terme (p.8) : “Les Images, précise Mircea Eliade, sont par leur structure même multivalentes. Si l’esprit utilise les Images pour saisir la réalité ultime des choses, c’est justement parce que cette réalité se manifeste d’une manière contradictoire, et par conséquent ne saurait être exprimée par des concepts.” (p.17)

 

La fonction qui autorise cela est l’imagination symbolique qui permet d’entrer en relation avec des objets ou des idées qui, par leur nature, ne peuvent être présentées . Ainsi la mort, si on peut voir ses effets dans la présence d’un cadavre, reste insaisissable. Pourtant bien qu’on ne puisse la voir, la conscience, à travers l’imagination symbolique, peut se la re-présenter à travers des symboles comme la faux, par exemple.

 

L’imagination symbolique est l’outil, la faculté de la conscience indispensable pour faire des liens, établir des relations, utiliser l’analogie. Sans elle, il n’y a pas de relation possible entre l’abstrait et le concret, pas de transcendance, pas d’approche possible de l’invisible, donc pas d’activité intérieure. Une activité symbolique équilibrée est le meilleur garde-fou contre l’avènement de l’homme désolé d’Hannah Arendt. On ne peut éliminer l’activité symbolique, inhérente à l’homme (comme l’ont prouvé entre autres, Freud, Jung et Eliade). Mais sa mutilation et son détournement - qui limitent son fonctionnement à un seul circuit - font le lit du totalitarisme.

 

3. Le rôle régulateur de l’activité symbolique

 

Gilbert Durand met ainsi en évidence l’importance de l’imagination pour qu’une société soit saine.  “Il y a des sociétés sans chercheurs scientifiques, sans psychanalystes..., mais il n’y a pas de sociétés sans poètes, sans artistes, sans valeurs”, nous rappelle-t-il (p.112). Et encore : “L’imagination symbolique constitue l’activité dialectique même de l’esprit... elle dessine toujours le ‘sens figuré’, la création perceptive, la poésie de la phrase qui au sein de la limitation nie cette limitation même. Car la vraie dialectique, comme l’a démontré Lupasco, n’est pas une synthèse apaisée, elle est une tension présente des contradictoires. Et si tant de symboles, tant de métaphores poétiques animent les esprits des hommes, n’est-ce pas en dernière analyse, parce qu’ils sont les ‘hormones’ de l’énergie spirituelle.?” (p.114)

 

La perturbation du fonctionnement symbolique, individuel ou collectif, peut être due à des raisons diverses. Mais elle se traduit toujours par des difficultés de régulation, dans l’échange avec soi-même et avec les autres. Une hygiène de vie psychique défectueuse peut entraîner une pathologie tant au niveau individuel que collectif. Cela peut induire des comportements de compensation  (ingestion excessive de nourriture, par exemple) ou de répression, jusques et y compris  l’inhibition par la dépendance à l’égard de neuroleptiques ou de drogues. On a constaté combien l’emprise du totalitarisme est facilitée sur les esprits, lorsque l’hygiène de vie psychique est détériorée au niveau de la médiation et de la régulation.

 

L’imagination, en tant que fonction symbolique, apparaît comme le facteur général de l’équilibration psychosociale. En effet, la régulation des rapports dans une collectivité n’est pas simplement d’ordre économique et politique. Le pouvoir et l’argent sont aussi des puissances symboliques qui déterminent des stratégies et/ou des finalités associées à la représentation que les individus et les groupes ont du réel par rapport au succès, au bien-être, au bonheur, à l’accomplissement, etc. En effet, les formes de pouvoir comme de réussite diffèrent en fonction des visions du monde qui sont celles des peuples et des civilisations.

 

4. La gestion de la complexité et la résolution des contradictions


Au point de vue anthropologique où nous nous sommes placé, explique Gilbert Durand, le dynamisme équilibrant qu’est l’imaginaire se présente comme la tension des deux ‘forces de cohésion’, de deux ‘régimes’ qui recensent chacun les images (représentations), en deux univers antagonistes.” (p.89)

 

Dans l’état normal et moyen de l’activité psychique, la réalité est traitée à l’aide de régimes imaginaires antagonistes qui permettent de l’aborder dans sa complexité et ses aspects contradictoires. Les choses, en effet, peuvent être en même temps bonnes et mauvaises et il faut pouvoir à la fois distinguer, relier et intégrer. L’activité psychique, pour pouvoir établir une relation avec le réel, a besoin de rapports distincts et complémentaires. C’est dans cette dynamique permanente entre les différents régimes de l’imaginaire que se crée et se recrée sans fin l’équilibre des individus et des groupes sociaux. Nous avons déjà noté à quel point la logique totalitaire homogénéise et cherche à tuer la diversité et les contrastes pour mieux asseoir son emprise.

 

Le récit, historique ou mythique, comme l’avait constaté Lévy-Strauss..., est ‘système’ d’images antagonistes. C’est le récit qui, dans le mythe d’Œdipe, permet de coordonner les épisodes antagonistes tels que l’hostilité des consanguins et la surestimation de la consanguinité.

Et surtout ce dynamisme antagoniste des images permet de rendre compte des grandes manifestations psychosociales de l’imagination symbolique et de leur variation dans le temps. Le développement des arts, l’évolution des religions, des systèmes de connaissance et de valeurs, les styles scientifiques eux-mêmes, se manifestent avec une régularité alternante qui a été depuis longtemps repérée par tous les sociologues de l’histoire et de la culture. L’on a constaté que les grands systèmes d’images..., de ‘représentation du monde’, se succèdent de façon tranchée au cours de l’évolution des civilisations humaines.” (p.90)

 

5. Les deux régimes de l’imaginaire

 

La réalité est faite d’événements contradictoires, c’est la relation établie entre eux qui permet une appréciation équilibrée. Ce cheminement, que parcourt l’énergie symbolique, est appelé trajet anthropologique par Gilbert Durand. Yves Durand explique : “La théorie de G. Durand est une anthropologie articulée sur la notion de ‘trajet anthropologique’, c’est-à-dire ‘l’incessant échange qui existe au niveau de l’imaginaire entre les pulsions subjectives et assimilatrices et les intimations objectives émanant du milieu cosmique et social.’” (L’exploration de l’imaginaire, p.28)

 

On constate que ces trajets passent à travers trois schèmes qui mènent à trois types d’action (distinguer, relier, confondre) et deux polarités (diurne et nocturne).

 

Le régime diurne


On ne peut distinguer sans lumière, et c’est là le rôle de la polarité diurne de l’imaginaire dans lequel les principes logiques d’exclusion, de contradiction et d’identité jouent à plein : la lumière contre les ténèbres, le haut contre le bas, l’ascension contre la chute. Les principaux symboles du régime diurne sont le soleil, le père, les armes, l’échelle, le clocher, l’aigle mais aussi la colombe. C’est le domaine de ce qu’on pourrait appeler l’imaginaire de midi : l’imaginaire héroïque. Il est lié à la transcendance et à la quête. Une de ses caractéristiques est de vouloir coordonner toutes les synergies et inhiber tous les antagonismes.

 

Le régime nocturne


Le régime nocturne est divisé en deux aspects. L’un, placé sous le signe de la fusion, est le strict opposé de l’imaginaire héroïque diurne. L’imaginaire mystique - qu’on pourrait appeler l’imaginaire de minuit, est lié à l’obscurité de la nuit la plus profonde. Sans la lumière, les choses se fondent et se confondent. L’imaginaire de minuit est mystique et sensuel. Il permet de faire agir les principes d’analogie, de similitude. On y trouve les idées de descente, de chute, de profondeur, de calme, d’intimité, de ce qui est caché (cf. l’ésotérique). Ses archétypes essentiels sont le microcosme, la valorisation de ce qui est petit (small is beautiful), la mère, le récipient, la nourriture, la maison, le centre. Ses symboles : le ventre, tout ce qui avale et est avalé, la tombe et le berceau, l’œuf, la barque. Il permet la digestion, l’assimilation, l’intégration. A travers lui se mettent en place les principes d’organisation intérieure, les repères intérieurs. On se rend compte de l’importance de cet imaginaire pour sauvegarder l’homme du danger totalitaire.

 

Le deuxième aspect du régime nocturne est lié aux zones de pénombres et de clair-obscur - entre chien et loup - que sont l’aube et le couchant. Il relie la lumière de midi à l’obscurité de minuit sans les confondre ni exclure l’un ou l’autre. Ces moments de crépuscule, où il est difficile de distinguer ce qui relève du jour et ce qui relève de la nuit, correspondent aux moments de transition entre deux éléments précisément définis. Moments liés à la naissance et à la mort, moments particulièrement bouleversants où on est en contact avec l’inconnu, le tout autre. La transition se fait en reliant les contraires sans les faire disparaître, et en faisant émerger un tiers qui est leur synthèse (tel l’enfant dans le couple). Dans l’aube, le jour et la nuit sont présents. Ni séparés ni confondus, les polarités peuvent être distinguées, de même que, dans l’accouplement, l’homme et la femme tout en étant unis restent distincts.

 

C’est pourquoi cet imaginaire - l’imaginaire de conciliation (synthétique) - permet de relier, sans les confondre, les antagonismes. Sa logique est celle de l’union des contraires, la logique d’inclusion, la dialectique des antagonismes qui permet la dramatisation, toute la poétique mythique. Ses principes sont ceux de causalité, de finalité, de cause efficiente. Il est lié aux idées de progression, de mûrissement, de retour. Ses principaux archétypes sont ceux qui permettent des synthèses, tels le fils, la roue, l’arbre, le calendrier, la notion de sacrifice et d’initiation, tout ce qui a à voir avec le rythme, les cycles et les rites de passage (baptême, puberté, mariage, enterrement...). Cet aspect du régime nocturne pour lequel le réel est à la fois noir et blanc se situe à l’opposé de la logique manichéiste totalitaire.

 

Les deux régimes et les trois types d’imaginaire sont indispensables pour trouver l’équilibre car l’activité mentale navigue de l’un à l’autre. La pathologie survient quand le cheminement s’arrête et qu’on se cantonne dans l’un des trois ou encore dans deux d’entre eux. Ce sont des “forces de cohésion” antagonistes dont les logiques ne constituent que la formalisation. L’imaginaire d’alliance permet l’intégration sociale car il fait le lien entre la relation à soi (i.e. la vie intérieure) et la relation à autrui.

 

6. Le détournement du symbolique au niveau collectif

 

La plupart des sociologues et anthropologues des civilisations, rappelle Gilbert Durand, ont observé qu’il existait des ‘patrons’ de civilisation..., qui permettent de classer ces dernières en deux grands groupes irréductibles... Cultures apolliniennes ou cultures dionysiennes, Orient et Occident..., viennent recouper sociologiquement la distinction entre régime diurne et régime nocturne que nous avions déjà discernée psychologiquement et sont indicatifs de tel ou tel régime symbolique préférentiel utilisé globalement par telle ou telle culture singulière.” (L’imagination symbolique, p.105)

 

Les résultats statistiques des études qui ont été faites sur les civilisations ou les groupes culturels ou sociaux prouvent qu’on arrive à un vaste système d’équilibre antagoniste “dans lequel l’imagination symbolique apparaît comme système de ‘forces de cohésion’ antagonistes. Les images symboliques s’équilibrent les unes les autres plus ou moins finement, plus ou moins globalement selon la cohésion des sociétés, selon également le degré d’intégration des individus dans les groupes.” (p.108)

 

Le déséquilibre ou la pathologie naissent lorsque cette dynamique est brisée. C’est le cas dans la logique imaginaire totalitaire où, l’individu n’ayant plus d‘activité intérieure, son imaginaire devenu pathologique, il est rendu incapable d’établir des relations avec lui-même, avec les autres et avec la Nature. C’est l’imagination et son trajet qui permettent la relation intime avec soi-même comme avec l’autre.

 

La logique totalitaire se nourrissant des gens et les vidant de l’intérieur, il ne reste de l’activité symbolique que le contenant et non le contenu ou signifié. Les activités symboliques perdent leur capacité de régénération parce qu’elles ont été vidées de leur sens. Les symboles perdent alors leur qualité de régulateurs, car ils ne sont plus porteurs de repères et ne sont plus que des outils de conditionnement. La dimension intérieure et celle du sacré disparues, les symboles vidés de leur contenu, les formes symboliques desséchées deviennent des prisons, alimentées par le psychisme des hommes de masse et remplies par les leaders du moment. Cela est rendu possible par l’homogénéisation, vision pervertie de l’unité sans rien à voir avec le véritable universalisme. Celui-ci, en effet, assume les différences au lieu de les gommer et, en tant qu’union des contraires, ne peut être saisi que par l’imaginaire synthétique, totalement étranger à la pensée totalitaire.

 

Tout est figé dans ces régimes qui n’ont plus d’autre dynamique que celle qu’impose la fuite en avant. L’activité symbolique, imaginaire, qu’ils proposent, encadre les masses sans leur apporter ni dimension spirituelle ni créativité et encore moins le développement d’une véritable conscience individuelle. L’embrigadement remplace la régulation. La destruction et la mort se substituent à l’émergence des individus ou des collectivités que permet une activité symbolique saine et vivante. C’est pourquoi on peut dire de cette activité symbolique qu’elle est détournée ou vidée. L’activité symbolique, dans les Etats totalitaires, est mécanique : défilés, uniformes, etc., sont des moyens de cohésion sociale purement formels car vidés de tout contenu intérieur.

 

Chapitre IV

Le totalitarisme, pathologie de l’imaginaire


1. Une pathologie du régime diurne de l’imaginaire

 

La superposition des apports respectifs de Gilbert Durand et de Hannah Arendt met indubitablement en évidence le fait que le totalitarisme constitue une pathologie du régime diurne de l’imaginaire. Derrière une lutte apparente contre les ténèbres et l’affirmation d’une victoire sur la mort se cachent la peur et l’angoisse devant le temps, l’incapacité à y faire face et un refus  de la réalité.

 

Cela n’est pas sans rappeler la parabole bouddhiste : désireux de protéger son fils, le père du futur  Bouddha avait interdit dans son palais la présence d’aucun vieillard, d’aucun malade, d’aucun cadavre. Comme lui, le système totalitaire tente de construire un monde clos en milieu stérile. Au nom de la pureté, il refuse le contact avec la réalité et se condamne à la stérilité. Mais aucune emprise totalitaire ne parvient à être totale et définitive. Le réel reprend toujours ses droits et la vie s’arrange pour que, comme le futur Bouddha lorsqu’il sort pour la première fois du palais de son père, on rencontre les trois messagers du destin que sont la souffrance, la maladie et la mort. La confrontation avec la réalité et son acceptation telle qu’elle est sont la condition indispensable pour que la douleur devienne conscience et source de dépassement et de liberté.

Le sens tout entier du Régime Diurne de l’imaginaire, explique Gilbert Durand dans Les structures anthropologiques de l’imaginaire, est pensée ‘contre’ les ténèbres, est pensée contre le sémantisme des ténèbres, de l’animalité et de la chute, c’est-à-dire contre Kronos, le temps mortel. Or le schizophrène reprend à son compte, en l’exagérant, cette attitude conflictuelle entre lui-même et le monde... L’antithèse n’est qu’un dualisme exacerbé, dans lequel l’individu régit sa vie uniquement d’après des idées et devient ‘doctrinaire à outrance’. Toutes les représentations et tous les actes ‘sont envisagés du point de vue de l’antithèse rationnelle du oui ou du non, du bien et du mal, de l’utile et du nuisible...’” (p.213)

Nous devons noter... la parenté incontestable du Régime Diurne de l’image et des représentations des schizophrènes... La maladie..., précise-t-il, présente un ensemble de formes et de structures qui constituent un cohérent syndrome de la schizomorphie, syndrome où nous retrouvons sous un aspect caricatural les éléments symboliques et schématiques du Régime Diurne de l’imagination.” (p.207)

 

Les structures schizomorphes de la représentation définies par Gilbert Durand sont les suivantes (p.208 à 212) :

1. La perte de contact avec la réalité, la défiance par rapport au donné, aux séductions du temps.

2. La volonté de distinction et d’analyse, de séparation, “‘le mur de glace’ qui sépare le malade de ‘tout et de tous’ et ses représentations les unes des autres.”

3. Le géométrisme qui “s’exprime par un primat de la symétrie, du plan, de la logique formelle dans la représentation comme dans le comportement.”

4. La pensée par antithèse.

 

La rationalité est caractéristique du régime diurne de l’imaginaire. L’hypertrophie de ce dernier au détriment du régime nocturne a pour conséquence naturelle une hypertrophie de la rationalité. Celle-ci se manifeste de la façon suivante : le processus logique du raisonnement l’emporte sur le contenu, idée ou fait qu’il est censé traiter. La pensée vidée de son contenu, tout lien évacué avec la réalité, la mécanique implacable de la logique exerce sa tyrannie sur les esprits fascinés, prisonniers de son esthétique formelle et de sa beauté de glace. Rappelons Hannah Arendt citant Staline : “Ce n’était ni l’idée ni le talent oratoire mais ‘la puissance irrésistible de la logique qui subjuguait l’auditoire de Lénine... qui ‘tel un tentacule puissant vous saisit de toutes parts comme en un étau, et à l’étreinte de laquelle vous êtes incapable de vous arracher.” (cf. p.)

 

En conséquence de quoi, l’imaginaire solaire réduit à l’état de coquille vide, l’homme totalitaire est condamné à obéir à la logique officielle et non plus à sa conscience propre. Rappelons une fois encore Hannah Arendt : “La tyrannie de la logique commence avec la soumission de l’esprit à la logique comme processus sans fin sur lequel l’homme compte pour engendrer ses pensées. Par cette soumission, il renonce à sa liberté intérieure.” (cf. p.)

 

Il s’agit là du développement pathologique d’une tendance naturelle : celle qui se manifeste par la fascination et l’engouement à l’égard du jeu et de ses règles, ou encore à l’égard de l’informatique et de son cadre sécurisant. La tentation nous guette tous d’accepter le confort et l’esthétique sans risque d’un monde parfaitement cohérent, où tout est propre et rien ne “grippe”, où le cadre et le processus l’emportent sur le contenu. Il existe mille et une façons d’y céder, bénignes ou non. Nul n’est à l’abri d’un tel enfermement et la liberté se gagne par une surveillance constante.

 

2. Mégalomanie ou sujétion : le piège de l’archétype “lumière”


Dans le processus d’individuation décrit par Carl Gustav Jung (cf. le n°151 de Nouvelles de l’Acropole, Devenir soi-même aujourd’hui), quatre étapes précèdent la rencontre avec soi -même ou archétype du Soi. La quatrième constitue le moment le plus dramatique. C’est celui de la rencontre avec l’archétype “lumière” où le moi doit affronter directement le pouvoir en soi. Le moi se trouve confronté à une potentialité éblouissante, source de pouvoir, l’archétype “lumière”, accompagné d’images puissantes, suggérant omnipotence et omniprésence. Face à cela, l’individu a le choix entre le dérobade ou l’affrontement.

 

Celui qui cède à la tentation de s’identifier à cet archétype se sent détenteur d’un pouvoir suprême et tombe dans la psychose de se prendre pour Dieu... Celui qui se dérobe et refuse la rencontre intérieure, par peur de l’inconnu ou de la puissance du sacré à laquelle il est confronté, se cramponne à sa personnalité dans ce qu’elle a de plus extérieur. Il peut aussi se réfugier dans un groupe idéaliste à valeurs dualistes opposant fortement le bien et le mal. Le leader ou chef charismatique du système totalitaire relève du premier cas et ceux qui le suivent du second.

 

Le danger de cette étape est l’inflation psychique qui peut aboutir à la schizophrénie (scission de l’âme). Pour dépasser ce stade dualiste face à l’archétype “lumière”, il faut être capable de contacter le transcendant sans tomber dans une vision dogmatique. Mais il faut savoir, précise Yolande Jacobi dans La psychologie de C. Jung, que l’inflation est si fréquente dans cette phase que “tout le monde y fait une incursion, à un moment ou un autre. L’individu ne s’en sortira qu’en faisant acte d’humilité, se différenciant par là des contenus de l’inflation

 

Pour ce faire, il n’y a qu’une méthode, expliquée par Rojo Sierra dans Introduction à la lecture de C. G. Jung : “un travail utile qui l’accrochera à la terre (humilité vient de humus, terre) ou il pourra implanter ses racines évitant ainsi d’être projeté vers la psychose par l’ouragan de la personnalité-mana. (nom donné par Jung à celui qui n’a pas résolu sa rencontre avec l’archétype ‘lumière’). Si cette humilité est acquise - le processus d’individuation n’est pas indiqué pour les orgueilleux - le moi ne se gonfle pas de pouvoir et il survient alors, du fait du renoncement, une tranformation totale : un mystérieux archétype latent s’active, dont les propriétés ne se découvrent que si le sujet a pu se libérer de l’inflation : l’archétype du soi.” (p.132)

 

On ne peut échapper au piège de l’archétype “lumière” sans se relier à la terre, au concret. Sinon, victime  comme Icare de la mégalomanie, pour n’avoir voulu connaître que les hauteurs, on est, comme lui, précipité dans les profondeurs. Il faut, grâce à l’imaginaire d’alliance, concilier le haut et le bas. La démarche initiatique implique à la fois la tête et les mains, le corps et le mental, reliés par la vie morale. Sans quoi, l’hypertrophie verticalisante dans l’imaginaire diurne évacuant la logique d’inclusion, il n’est plus possible de penser en relation, de relier vie intérieure et vie extérieure. Toute expression de l’intériorité devenue impossible, l’homme désormais désolé, selon l’expression de Hannah Arendt, connaît une perte de sensibilité qui s’accompagne d’un besoin de sensations toujours plus fortes.

 

L’imagination diurne, nous dit Gilbert Durand, ...grossit hyperboliquement l’aspect ténébreux, ogresque et maléfique du visage de Kronos, afin de durcir davantage ses antithèses symboliques, de fourbir avec précision et efficacité les armes qu’elles utilisent contre la menace nocturne” (Les structures anthropologiques de l’imaginaire, p.134). Le syndrome de Kronos caractérise le totalitarisme.

 

3. Le syndrome de Kronos ou le monstre auto-dévorant

 

Les sociétés totalitaires mettent au service de la “fabrication” de l’humanité (pour le nazisme, à travers la sélection raciale, pour le stalinisme à travers une sélection sociale liée aux classes) un outil : le meurtre. Puissances dévoratrices, Baal/Moloch modernes, elles sont au service de la mort. La mort, l’apocalypse, la destruction et le néant exercent paradoxalement sur elles une véritable fascination.

 

Elles sont habitées par l’ombre du Kronos grec qui dévore ses propres enfants, “symbole de l’instabilité du temps destructeur, prototype de tous les ogres du folklore européen” (p.94), aspect négatif du temps linéaire qui mène à l’usure, au vieillissement et à la mort ; “ce qui dévore, ce qui ronge... et fait peindre à Goya, sur le mur de sa salle à manger, un atroce Saturne dévorant ses enfants... Le peintre espagnol a fait une insurpassable analyse iconographique de la bestialité, symbole éternel de Kronos comme de Thanatos.” (p.96)

 

La citation que fait Gilbert Durand des propos d’un schizophrène, “qui répète de manière délirante l’acte  cosmogonique,” frappe par sa parenté avec l’attitude du totalitarisme : “Je n’ai pas peur des microbes, je les tue... Je peux faire passer la terre entière en moi, à la longue, parce qu’il n’y a pas de fin à cela. Je nettoie la matière en la faisant passer dans mon corps. Cette matière a une forme parce que je lui ai donné une forme. La matière qui est passée en moi est propre... Ma terre domine l’ancienne, qui est sucée par la mienne. Celle-ci sera fondue par la mienne. On se trouvera alors sur une nouvelle terre...” (p.486)

 

Entreprise éternellement recommencée et éternellement vouée à l’échec que celle-ci, comme celle du totalitarisme, pareille à celle de Sisyphe, condamné à hisser sans fin en haut d’une montagne un rocher qui retombait sitôt le sommet atteint.

 

Le totalitarisme, dans sa volonté de procéder à la création d’une humanité “pure”, dévore l’individualité, en détruisant ce que chacun a d’unique, tout comme il recèle “un principe qui détruit toute communauté humaine” (Le système totalitaire, p.231). Ce versant négatif de l’imaginaire héroïque, par refus de la mort, finit par précipiter vers elle, dans une fuite en avant, dans une ivresse suicidaire.

 

Hannah Arendt donne des exemples très clairs de la façon dont les régimes nazis ou soviétiques se sont dévorés eux-mêmes par le processus logique lui-même. “En parfaite harmonie avec ‘le raisonnement froid comme la glace’ (Hitler) et ‘l’irrésistible puissance de la logique’ (Staline), les travailleurs perdent sous le règne bolchevique jusqu’aux droits qui leur avaient été octroyés sous l’oppresion tsariste, et le peuple allemand subit une sorte de guerre qui ne tient aucunement compte du minimum requis pour que survive la nation allemande. Il ne s’agit pas là d’une simple trahison commise pour satisfaire l’intérêt personnel ou l’appétit du pouvoir : il est dans la nature même des politiques idéologiques que le contenu réel de l’idéologie (la classe laborieuse ou le peuple allemand), qui fut à l’origine de ‘l’idée’ (la lutte des classes comme loi de l’Histoire ou la lutte des races comme loi de la Nature), soit dévoré par la logique avec laquelle ‘l’idée’ est mise à exécution.” (p.222)

 

Le fait de ne pas assumer le temps et la mort entraîne l’incapacité à accepter l’échec, à en tirer les leçons, le refus de la remise en question, l’impossibilité de toute évolution. Le système totalitaire doit s’alimenter de l’extérieur, en parasite destructeur de tout ce qu’il touche. Il est condamné à la stérilité.

 

4. Le refus du processus mort/renaissance et d’une véritable évolution


Le véritable progrès ne consiste pas en une accumulation de possessions mais dans le passage d’un état inférieur à un autre supérieur : il est le résultat d’un processus initiatique. “L’initiation n’est pas un apprentissage intellectuel, expliquions-nous dans Tradition et voie de la connaissance, mais un processus de renouvellement intérieur qui procure, entre autres, une vision globale du monde. Toute initiation signifie ‘mort’ de l’ancienne personnalité et adoption d’une nouvelle personnalité plus harmonieuse.” (p.267)

 

Cette démarche est à rapprocher de la maïeutique, science de l’accouchement de l’âme que pratiquait Socrate. Le deux-fois né est celui qui, après être né dans son corps, vit la naissance à son être intérieur. Telle est la quête du philosophe.

 

L’initiation, philosophiquement parlant, comme le dit Mircea Eliade dans La nostalgie des origines, “équivaut à une mutation ontologique du régime existentiel” (p.17). Il s’agit d’une quête de l’être et non de l’exploit. Tout ce qui est apparence dans cette quête, ce qui est en porte-à-faux tombe au cours du processus initiatique. C’est pourquoi on en sort différent : l’être authentique, dépouillé des faux semblants superficiels, se révèle dans son authenticité. Un tel processus est inconcevable dans le système totalitaire.

 

Mircea Eliade explique dans Le sacré et le profane : “Le symbolisme et le rituel initiatique comportant l’engloutissement par un monstre (cf Kronos) ont tenu une place considérable aussi bien dans les initiations que dans les mythes héroïques et les mythologies de la Mort. Le symbolisme du retour dans le ventre (imaginaire mystique) a toujours une valence cosmologique. C’est le monde entier qui, symboliquement, retourne, avec le néophyte, dans la Nuit cosmique, pour pouvoir être créé de nouveau, c’est-à-dire pour pouvoir être régénéré” (p.165). On traverse la nuit pour arriver au jour au lieu de se protéger de la nuit pour pour ne pas perdre le jour.

 

Le processus initiatique abolit le temps en permettant de réintégrer les origines. Dans le rite de passage, le retour au chaos est nécessaire, car là se trouvent toutes les potentialités et les moyens de la régénération. L’homme et le système totalitaires en ont peur : leur cohérence intérieure n’est pas suffisante pour permettre de descendre dans le chaos et d’en renaître. Ils ne sont pas sûrs de pouvoir survivre à cette descente et en remonter. La démarche initiatique prépare les gens à ne pas être désintégrés par le chaos mais à vivre la déstabilisation qu’il procure pour en sortir grandi. Ce qui se dissout dans le chaos est l’accessoire mais jamais l’essentiel, dont il est porteur.

 

5. Le refus des complémentarités et de l’imaginaire de conciliation

Le système totalitaire utilise de l’imaginaire diurne la fonction de diabolisation et le refus du contraire  à tel point que l’aspect nocturne lui devient intolérable et qu’il le nie. C’est pourtant l’imaginaire mystique qui pose les racines de l’intimité et de l’intériorité, grâce auxquelles l’être humain construit sa liberté, en les développant. C’est pourquoi le totalitarisme le rejette. Cependant, ne se définissant que par opposition, il lui faut un coupable et il a besoin de l’imaginaire mystique comme repoussoir.

 

Le héros totalitaire ignore toute incitation intérieure. Il a besoin de l’ordre extérieur ; il obéit à des ordres et n’est jamais responsable. Il est la caricature du héros, son ombre au sens jungien. En effet, “le héros est celui, homme ou femme, qui est capable de parcourir le cycle d’épreuves auxquelles il est confronté, en développant, chemin faisant, l’aptitude à se libérer de ce qui, en lui, était artificiel et superficiel. Parallèlement émergent ses qualités intrinsèques et il devient alors apte à vivre un destin”, écrivions-nous dans La quête du héros intérieur (revue Nouvelle Acropole n°139, p.15). Le véritable héros est l’antithèse de l’homme de masse, incapable de prendre en main son propre destin et sa vie intérieure.

 

Le totalitarisme ignore fondamentalement l’imaginaire où cohabitent lumière et ténèbres, visible et invisible, vie et mort. Vie et mort, lorsqu’elles cohabitent et collaborent, libèrent de l’usure, de la mécanicité et de l’anéantissement, permettant au temps de devenir cyclique et ouvert à la fois, tel celui de l’année et des saisons, suite de morts et de renaissances successives, qui se répètent en étant toujours différentes. L’imaginaire de conciliation, celui de l’union des contraires et moteur de toute activité symbolique (instauratrice de liens) est le garde-fou naturel contre le système totalitaire. La notion de rythme grâce à laquelle jour et nuit peuvent cohabiter est à la base de tous les rites de passage, de transformation. C’est au cœur de cet imaginaire que se situe tout processus de transmutation initiatique, tout devenir. C’est ce que recouvrent les symboles si différents en apparence que sont la roue, le deux-fois né, la pierre, philosophale, etc.

 

Le processus initiatique est un des thèmes symboliques qui expriment le mieux la nature de l’imaginaire de conciliation. En effet, l’initiation est un passage de la conscience d’un état à un autre à travers un circuit qui fait appel tant à des aspects de l’imaginaire diurne qu’à des aspects de l’imaginaire nocturne. Bien qu’apparemment antagonistes, ils s’harmonisent par complémentarité, au sein de l’imaginaire d’alliance. L’initiation implique la volonté de transcendance, de véritable dépassement intérieur qui permet d’assumer la mort, la quête, le combat (solaire). Mais elle implique aussi la descente (mystique) dans les profondeurs de l’être pour en revenir, la descente dans la tombe qui devient berceau d’une nouvelle naissance.

 

Si le héros est représentatif de l’imaginaire diurne, l’intuitif, l’anachorète, le poète sont l’illustration spirituelle de l’imaginaire mystique. L’imaginaire d’alliance est illustré par le passeur (le mystagogue), le pèlerin, le processus de passage qui est à la base de tous les scénarios de vie (baptême, mariage, enterrement, etc.) dont l’initiation est le modèle. Sans elle, il n’y a pas d’accouchement de l’âme, de transmutation, de passage d’un niveau de conscience à un autre. Si l’initiation se situe parmi les symboles de l’imaginaire d’alliance, c’est qu’elle réalise la complémentarité vie/mort. Complémentarité qui est à l‘œuvre dans l’accouchement de l’âme ; dans la transmission du savoir et la communication qui supposent émetteur et récepteur fonctionnant en réseau comme une unité. Les Grecs avaient symbolisé cet imaginaire à travers la figure d’Hermès, dieu de la communication et de la connaissance.

 

Inhiber l’imaginaire de conciliation, c’est se perdre dans la confusion qui interdit toute collectivité ou se murer dans un ordre figé. C’est lui qui rend possible la communauté. Il est la base de tout dialogue, de la relation intelligente à deux. Et il n’y a pas de dialogue plus essentiel que le dialogue avec soi-même. Le fonctionnement synthétique de l’imaginaire est l’anti-corps par excellence contre la désolation de l’homme de masse, car il garantit la possibilité du dialogue avec soi-même, la possibilité d’être en contact avec sa vie intérieure et donc de n’être jamais seul. Si l’imaginaire mystique donne le sentiment de la présence et de l’intimité avec soi-même, si le solaire exprime l’intériorité en la projetant à l’extérieur, l’imaginaire de conciliation constitue l’interface sans laquelle cette expression sera brutale ou violente ou n’aura pas lieu.

 

Le système totalitaire est l’antithèse de toute transmutation, de tout passage et de toute initiation. Le véritable héros, à l’issue de sa quête, est un autre homme (contrairement à la star, héros factice, produit d’une image et non d’une transformation intérieure). Si l’imaginaire de conciliation ne fonctionne pas librement, c’est le processus de transmutation humaine qui est bloqué.

 

Le totalitarisme est incompatible avec toute notion de vie intérieure et de transmutation et ne peut aider à évoluer. Contrairement à ce qu’il prétend, il ne sert pas l’évolution mais en est l’antithèse.  Loin de servir une loi transcendante, il aboutit à une dégradation de l’humain.

 

Conclusion

Sommes-nous aujourd’hui à l’abri du risque totalitaire ?

 

Après avoir inventé le libéralisme et la démocratie, l’Europe fit apparaître et émerger des régimes qui les ont détruits, et ceci non ‘malgré’ les hommes mais avec l’appui de millions d’hommes. Le XXe siècle fut le siècle d’énormes avancées... mais aussi le siècle de la crise la plus profonde traversée par la démocratie libérale... Le monde libéral a de fait révélé une faiblesse : la faiblesse de la sphère politique.” (La crise de la démocratie libérale, intervention de François Furet à la Convention de Naples, sur la généalogie du totalitarisme, peu avant sa mort)

 

Au moment de la chute du communisme et alors qu’on pense que la liberté et la démocratie ont définitivement gagné, Furet nous avertit, avec une grande lucidité, que la pensée libérale, née depuis trois siècles, porte en elle des faiblesses qui génèrent à son insu, un terreau prétotalitaire. C’est en effet au sein de ces régimes qu’est né le totalitarisme.

 

Le grand problème du système libéral, dit François Furet, est qu’il fait procéder l’autorité publique de la sphère civile dans laquelle les individus luttent pour leur intérêt privé.” La faiblesse du système libéral tient à ce qu’il engendre l’individualisme et par là même s’avère incapable de transformer l’homme libéral en véritable citoyen, capable de concilier intérêt personnel et intérêt collectif.

 

Dans le passé, nazisme et communisme se sont engouffrés dans cette faille, exploitant les besoins de protection, de fraternité, de solidarité et d’intérêt collectif que la démocratie libérale avait négligés. Ils ont dissous l’individu dans un être collectif, sans existence en dehors de lui, et l’ont sacrifié sur l’autel de la collectivisation.

 

La sphère du collectif est exclue de la responsabilité de chacun et livrée à l’imaginaire utopique et presque magique de l’autorégulation. “Le libéralisme dans ce qu’il a d’utopique, comme l’autorégulation de la société à travers les échanges et le marché, eut des jours heureux dans les années 80 et une période de mode dans les sociétés de l’Est à l’époque de la chute du communisme. Mais l’illusion d’une société autorégulée par le marché a disparu de nos sociétés. Par contre, nous assistons à la persistance de la tradition antilibérale qui se nourrit des points faibles du capitalisme qui, je le répète, consiste dans un déficit de la sphère politique. En somme, je ne pense pas que libéralisme puisse éviter, au XXIe siècle, les crises du politique qui sont insérées dans son code génétique”, conclut François Furet.

 

C’est pourquoi il n’est pas aussi simple de se rendre compte à quel moment on passe d’un système non-totalitaire à un système totalitaire. Les formes du totalitarisme à venir ne sont pas forcément celle du passé. Là est le piège, car il est clair que jamais l’avenir ne ressemble au passé, et qu’il y a plus à craindre de ce qui ne ressemble en rien à tout cela, que de ce qui en est proche. En effet, les gens sont capables de reconnaître ce qu’ils connaissent déjà et de se prémunir contre.

 

Il faut se garder de croire, disions-nous dans le n°137 de la revue Nouvelle Acropole (p.17) que, parce que des fragments de passé reviennent, les événements historiques se répètent, même si certaines résurgences parodiques le donnent à penser. Il est certain que l’Histoire sera contrainte... d’emprunter de nouveaux chemins. Cela ne veut pas dire pour autant que les “revenants” ne feront pas partie du “compost”, mais ils seront déclinés différemment.”

 

Les idées simples, nous dit Alain Minc, intégrisme, tribalisme, ne constituent que les ingrédients d’une nouvelle idéologie. Celle-ci ne sera pas une simple résurrection des années 30. A rechercher le nazisme derrière la violence des ‘skinheads’ allemands qui mettent le feu aux centres d’accueil pour immigrés, nous nous égarons. Ils ont beau arborer la croix celtique, ils ne sont pas les SA d’un nouveau parti. De même fait-on fausse route en recherchant derrière la Ligue Lombarde une nouvelle incarnation des chemises noires mussoliniennes. Ce sont de nouveaux produits qui sont en préparation dans les chaudrons idéologiques. On peut aujourd’hui en deviner le fumet, même s’ils constituent encore des systèmes en devenir.” (Le nouveau Moyen Age, p.108)

 

Le but de l’éducation totalitaire, selon la phrase de Hannah Arendt déjà citée, n’a jamais été d’inculquer des convictions mais de détruire la faculté d’en former aucune” (p.215). L’éducation totalitaire vise essentiellement à détruire la faculté mentale que possède chaque individu de se forger des convictions. Et “le sujet idéal du règne totalitaire... (est) l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (i.e. la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (i.e. les normes de la pensée) n’existent plus.” (p.224)

 

La parade au risque totalitaire consiste précisément à aider les gens à développer, à l’intérieur d’eux-mêmes, une conscience susceptible de leur donner des convictions personnelles, nées de leur expérience et de leur propre évolution.

 

Face au risque totalitaire : vaincre la peur de la mort

 

Depuis plusieurs siècles, l’Occident a choisi la raison discursive comme seul mode de fonctionnement mental. Depuis, l’imagination est la folle du logis, la mort tabou, l’intériorité négligée. Et finalement, l’excès de raison suscite dans l’inconscient collectif une forte tendance à la rejeter. Ce rejet à son tour favorise de puissantes poussées irrationnelles.

 

Le défi actuel consiste, non pas à exclure la raison, mais à l’associer à l’imagination. C’est pourquoi il est si important de récupérer un fonctionnement imaginaire global et de susciter à nouveau l’imaginaire de conciliation, capable de relier l’une et l’autre sans les opposer, et de faire jaillir de leur alliance une créativité renouvelée. La problématique de cette fin de siècle et l’enjeu du suivant sont la réintégration de cet imaginaire qui a été largement repoussé alors qu’il est la clé de la régulation du pychisme individuel et collectif. Il constitue une des meilleures garanties contre le retour d’un imaginaire mystique sous une forme irrationnelle incontrôlable, comme d’un imaginaire diurne exarcerbé, servi par les partisans de l’exclusion.

 

Dans l’univers, ordre et désordre, unité et multiplicité cohabitent et se combinent, comme le mettent en évidence la biologie et la physique contemporaines. Notre difficulté à en tirer les leçons  profite à la logique totalitaire. Il nous faut arriver à vivre cette réalité naturelle et universelle dans nos vies individuelles et sociales. Trouver dans les antagonismes à favoriser et à explorer la créativité sans laquelle il n’est pas d’innovation possible. Apprivoiser la logique d’inclusion où le blanc et le noir, le jour et la nuit cohabitent.

 

La capacité d’assumer la contradiction et de concilier les contraires est ce qui distingue l’être humain de l’animal. Gagner à titre individuel et collectif cette capacité de penser à nouveau en termes de complémentarité est essentiel. Comment, sinon, pourrons-nous assumer l’enjeu des besoins individuels et collectifs, en évitant l’homogénéisation et la massification ?

 

Le totalitarisme constitue une exacerbation des tendances pathologiques de nos sociétés modernes libérales, à la fois “mortiphères et mortiphobes”, selon l’expression de l’anthropologue Louis-Vincent Thomas, (Revue Nouvelle Acropole n°122, p.20). A tant craindre la mort, on finit par obtenir le contraire de l’effet recherché et on la provoque. A tant craindre la mort, le totalitarisme la provoque. Mortiphobe, il devient mortiphère. A tant craindre le temps et voulant tuer la mort, le totalitarisme tue les hommes et, en eux, l’humain.

 

Vaincre la peur de la mort, c’est vaincre la panique qu’exploite la terreur. Si la mort cesse d’être tabou, si nous la réintégrons dans notre cheminement quotidien individuel et collectif, nous serons capables de surmonter la tentation totalitaire.

 

BIBLIOGRAPHIE

Hannah ARENDT • Les origines du totalitarisme, le système totalitaire, Editions du Seuil, 1995

Le système totalitaire, France Loisirs, 1989, préface de Luc FERRY

 

Sylvie COURTINE-DENAMY Hannah Arendt, Les dossiers Belfond, 1994

 

Michaël DENTON Evolution, une théorie en crise, Flammarion, 1992

 

Gilbert DURAND • L’imagination symbolique, PUF, 1976

Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, 1990

 

Yves DURAND L’exploration de l’imaginaire, L’espace bleu, 1988

 

Mircea ELIADE • Images et symboles, Gallimard, 1982

La nostalgie des origines, Gallimard, 1971

Le sacré et le profane, Gallimard, 1990

 

François FURET La crise de la démocratie libérale (Convention de Naples sur La généalogie du totalitarisme)

 

Pierre HADOT Qu’est-ce que la philosophie antique ? Folio Essais, 1995

 

Yolande JACOBI La psychologie de C. Jung, Ed. du Mont-Blanc, Genève, 1994

 

Alain MINC Le nouveau Moyen Age, Gallimard, 1993

 

Jean-Françoise REVEL Histoire de la philosophie occidentale, Agora, 1996

 

Fernand SCHWARZ La tradition et les voies de la connaissance, Editions Nouvelle Acropole, 1987

 

Rojo SIERRA Introduction à la lecture de C. G. Jung, Ed. Georg, Genève, 1995

 

Revue Nouvelle Acropole

• n°122, nov./déc. 1991, Regards sur la mort

• n°137, mai/juin 1994, L’aube d’un nouveau moyen âge

• n°139, sept./oct. 1994, La quête du héros intérieur

• n°151, juin/juillet 1997, Carl Gustav Jung, Devenir soi-même aujourd’hui