XIII èmes rencontres d'Averroès

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Initiées il y a douze ans par Jean-Marie Borzeix, directeur de France Culture, Edgar Pisani et Thierry Fabre, alors à l’Institut du Monde Arabe, les Rencontres d’Averroès ont trouvé à Marseille leur lieu idéal de concrétisation


Introduction

«Penser la Méditerranée des deux rives», tel est l’objectif des Rencontres d’Averroès qui se tiennent chaque année en Novembre, à Marseille, depuis douze ans, réunissant chercheurs et universitaires devant un public aussi curieux que réactif.

En 2006, le thème proposé était : «Liberté, libertés, entre Europe et Méditerranée».

La question de la liberté est aujourd’hui au cœur des relations entre Europe et Méditerranée, comme elle a pu l’être hier dans les relations entre les deux moitiés de l’Europe. Trois tables rondes, conjuguées au passé, au présent et au futur, se sont tenues pour tenter de dépasser les fausses évidences et les lieux communs sur ce sujet sensible.

 

Les passeurs de liberté

 

L'avènement des Lumières et la Révolution Française correspondent au début de la toute puissance occidentale. Les valeurs humanistes servent alors autant de prétexte que de justification à la domination européenne sur le reste du monde. Comme l’explique Henry Laurens, (1) l’espace arabo-musulman se trouve depuis lors engagé dans un défi permanent de rattrapage. Altan Gokalp (2) parle, lui aussi, d’un véritable choc pour la rive Sud. Tout au long du XIXe siècle, ces sociétés vont profondément évoluer. Et si les mutations ne se réalisent pas exactement selon nos modèles occidentaux, elles n’en sont pas moins importantes. Elles ont représenté un véritable moment libéral qui est aujourd’hui le plus souvent occulté. «On peut dire que le principe d’égalité primait alors sur la liberté, résume Henry Laurens. Pour des raisons d’efficacité : il fallait des états puissants pour survivre face à la menace de l’Europe». Pour Mohamed Mouaqit (3), «les enjeux de la liberté existaient déjà dans le monde arabe mais sous d’autres acceptations. La question de la liberté ne peut pas être uniquement pensée à partir d’un seul événement fondateur, aussi important soit-il». Les blocages n’étaient pas qu’internes aux sociétés arabo-musulmanes, car les grands principes démocratiques de l’Europe étaient surtout au service de projets coloniaux. On assiste alors à des phénomènes de crispation identitaire. Henry Laurens parle d’un mécanisme qui, en période de doute et de crise, conduit les appartenances nationales à se focaliser sur les origines religieuses.
 L’islamisme apparaît alors comme l’alternative à une modernisation qui n'est synonyme ni de liberté, ni d’égalité et encore moins de prospérité.

La liberté ou la peur ?

 

«Il faut éviter de juger le monde arabo-musulman de façon univoque, prévient d’emblée Hassan Abbas. (4) Les régimes instrumentalisent doublement l’islamisme. Vis-à-vis de l’Occident, ils se présentent comme les gardiens de la liberté contre cette menace. Mais à l’intérieur de la société, les gouvernements jouent la carte du «droit musulman» contre les forces démocratiques. 
Pour Sana Ben Achour (5), les régimes autoritaires se nourrissent des discours tenus par les détenteurs de l’autorité religieuse. Le débat sur la loi et donc sur la liberté est faussé.» Mais la séparation totale entre croyance et action politique est-elle possible ? Est-elle indispensable à l’avènement de la démocratie ? Gema Martin-Munoz (6) est pour le moins réservée : «En Occident, la religion joue un rôle politique indéniable. Le rapport à la foi avec des approches très conservatrices existe aussi chez nous». François Burgat (7) rappelle alors que, depuis le XIXe siècle, le référent religieux a été un élément de mobilisation des sociétés arabo-musulmanes. «C'est une arme idéologique, un réservoir de sens qui permet d’échapper aux catégories imposées par la culture occidentale». «Le référentiel islamique n’est pas univoque, renchérit Gema Martin-Munoz. Il s’organise à travers une grande diversité de formes. Or, les médias occidentaux mettent systématiquement en avant les mouvements les plus extrémistes. Certains partis islamistes ont intégré les notions de liberté, de démocratie et de droit de l’homme. 
Mais pour Hassan Abbas, cette approche est trop conciliante avec les dogmes religieux. «L'islam ne doit pas être le référent incontournable pour penser la rive Sud de la Méditerranée. La domination du lexique islamiste dissimule le nombre important de minorités culturelles qui peuplent les sociétés arabes». 
François Burgat insiste : l’opposition à l’Islam repose sur des références symboliques, historiques, mythiques et religieuses différentes. Mais sur le fond, les valeurs sont communes.

 

Demain, la liberté ?

 

Ce dernier échange s’engage sur des voies prospectives. Pour Driss El Yazami, (8) «la rive Sud de la Méditerranée est trop souvent appréhendée sous l’angle de la terreur et de la violence alors qu’elle est aussi habitée par une véritable galaxie démocratique. Mais le contexte régional freine les mouvements de réforme.» Joseph Bahout (9) rappelle que « 'effondrement du processus de paix entre Israël et la Palestine a été concomitant avec l’effondrement du processus de coopération euro-méditerranéen initié à Barcelone en 1995. Il est illusoire d’espérer des réformes significatives dans le monde arabo-musulman tant que ce processus de paix n’aura pas été mis en œuvre». Driss El Yazami propose de s’appuyer sur un socle démocratique commun : le respect des trois libertés fondamentales : d’opinion, d'expression et d’association ; la mise en place de politiques non discriminatoires ; la fin du recours à l’état d'urgence et d’exception ; l’indépendance de la justice.

Jean Baubérot (10) est persuadé que, d’une rive à l'autre de la Méditerranée, les problématiques ne sont pas structurellement différentes. De part et d'autre, avec plus ou moins de violence, on assiste à l’exacerbation de réflexes identitaires, à l’éclatement des centralités étatiques et nationales. Devant la peur, on en appelle à l’ordre et à la sécurité qui s'exercent toujours au détriment des libertés. De fait, les mutations de la mondialisation déstabilisent l’ensemble de la planète. Sommes-nous entrés de plain-pied dans une ère post-nationale ? En tout cas, sur le continent européen aussi, les états-nations sont en crise. Ces bouleversements génèrent de fortes crispations avec rupture dans la relation de confiance entre l’Etat et le citoyen. Elles provoquent également la radicalisation de la dialectique sécurité/liberté, largement au détriment de cette dernière. Le tout dans  des sociétés du tout médiatique, des sociétés de l’émotion et non plus de la raison».

 

(1) Titulaire de la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France

Hassan Abbas, chercheur à l’Institut Français du Proche Orient de Damas.

(2) Anthropologue, directeur de recherches au CNRS

(3) Politologue, professeur à l’Université Hassan II à Casablanca

(4) Chercheur à l’Institut Français du Proche Orient de Damas

(5) Agrégée de droit à l’Université de Tunis, membre fondatrice de l’association tunisienne des femmes démocrates.

(6) Directrice de l’Institut Internationale d’Études Arabes et du Monde Musulman à Madrid et à Cordoue

(7) Politologue, spécialiste du monde arabe contemporain, directeur de recherches au CNRS

(8) Secrétaire général de la Fédération Internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH)

(9) Enseignant et chercheur associé à l’IEP Paris, chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient