Le cosmos selon Giordano Bruno

par E. Martinez Mihura

 

Il serait difficile de trouver, dans l'histoire de la pensée et de la science, une figure aussi légendaire que celle de Giordano Bruno. Sa renommée, qui fait suite à une période d'oubli de son oeuvre, est due en grande partie à l'intuition remarquable qu'il eut de notre conception de la réalité.  Il faut reconnaître que le fait d'avoir été brûlé sur le bûcher contribua pour beaucoup à l'élaboration de son mythe, au détriment du fait qu'il ait été dominicain. La tradition du  XIXème reconnut, en Giordano Bruno, le héros capable de sacrifier sa vie pour ne pas renoncer à la vérité scientifique, fermeté qui manqua à Galilée au dernier moment. Notre propos n'est pas d'exposer  le côté simpliste de cette interprétation, il suffit pour l'instant de se rappeler que notre époque a achevé sa révision critique. Dans la seconde moitié de notre siècle, des études explicites ont été écrites, notamment celles de Frances A. Yates, qui soulignent la complexité de la pensée de Giordano Bruno.

 

Comme celle de nombreux philosophes de la Renaissance, la réflexion de Giordano Bruno défie toute spécialisation. Cela n'est pas dû à la multitude des centres d'intérêt que l'on peut y découvrir, comme on le fit  par la suite, mais au fait que les ramifications des différents thèmes s'y entrelacent et finissent par se rejoindre. Le Nolain, comme il aimait à se nommer, traita dans ses conférences et ses livres de diverses matières qui s'intègrent de nos jours dans la physique, les mathématiques, la cosmologie, la gnoséologie, l'éthique, la métaphysique et la théologie. Leur interpénétration  aboutit à l'élaboration d'un système philosophique global cohérent qui ne manque  pas d'un certain côté pratique. La science le considère aujourd'hui comme elle considère l'hermétisme, la magie ou l'astrologie, avec suspicion. Vouloir appréhender les idées de Giordano Bruno séparément les unes des autres s'avère une tâche très difficile, car elles se prolongent en ramifications dans toute son oeuvre et  on court le risque, en les isolant,d'en altérer la signification.

 

Notre but est d'exposer les idées de Giordano Bruno sur le cosmos et notre analyse se réfèrera dans la mesure du possible à l'optique astronomique. Il ne fait aucun doute que ses croyances furent influencées de façon déterminante par les progrès scientifiques réalisés au XVIème siècle. Bruno vit à une époque de grands changements scientifiques, connus sous le nom de Révolution Copernicienne.  Ce n'était alors qu'une lutte souterraine pour remplacer la vision officielle, asphyxiante, du monde. Bruno naît en 1548, cinq ans seulement après l'impression du "De Revolutionibus Orbium Caelestium" et la mort de Copernic, et deux ans avant la naissance du grand observateur du ciel que fut Tycho Brahé. Bruno a vécu la moitié de sa vie quand naissent Galilée (1564) et Képler (1571)  Ces décades sont marquées par la contemplation exhaustive des phénomènes et des corps célestes (dont l'objectif final, avoué ou non, est de ratifier ou de démentir Copernic) et par le répertoriage des étoiles dans les limites imposées par la vision humaine. Certains événements dont nous parlerons ultérieurement ébranlèrent le système astronomique traditionnel jusque dans ses fondements, comme, par exemple, l'apparition d'une Nova en 1572, et d'une comète en 1577, étudiées l'une et l'autre par Tycho Brahé, et, dans une moindre mesure, la conjonction de 1583-1584.  Malheureusement Bruno ne put assister à la confirmation de l'authenticité des thèses coperniciennes car il mourut avant, en 1600, sur le bûcher de l'Inquisition.

 

Le copernicisme, comme on le sait, ne rencontra pas une adhésion unanime et immédiate. Copernic écrivit le "De Revolutionibus", qui fut porté à la connaissance du public en 1543, entre 1507 et 1530. Plus de cent ans après,encore, en 1633, Galilée subit des persécutions car il était soupçonné d'accréditer les idées émises dans cet ouvrage. Non seulement l'Eglise, avec sa lourde machinerie, consciente du danger que cela représentait pour ses intérêts, mais aussi la plupart des autorités  -plus livresques que vraiment dangereuses, il est vrai- combattirent l'héliocentrisme. Ces autorités refusèrent d'abandonner les thèses d'Aristote, qui les confortaient dans leur sécurité, et elles tombèrent, comme celles d'Oxford par exemple, dans un pédantisme contre lequel Bruno s'opposa avec virulence. Le philosophe fut très vite séduit par la théorie de Copernic (il le considérait comme le libérateur spirituel de l'humanité), car elle coïncidait  parfaitement avec sa vision magique du Cosmos. Comme nous le verrons, ce ne fut ni le calcul, ni le raisonnement scientifique qui convainquirent le dominicain.

 

Giordano Bruno ne peut pas être considéré comme un astronome au sens strict du terme. Il ne fut  jamais un observateur du ciel comme le fut Tycho Brahé. A aucun moment, il n'avança d'arguments mathématiques en faveur de l'héliocentrisme comme Copernic, ou ne formula les lois de la mécanique des corps astraux comme Képler. Il pensait que les méthodes d'observation et de calcul étaient insuffisantes pour comprendre la réalité et pouvaient même entraîner une fausse interprétation. L'activité du Nolain se ramenait à un travail de réflexion sur l'univers (à une échelle supérieure) selon la conception de la philosophie naturelle de l'ancienne Grèce. Il cherchait à relier ses connaissances directement à cette source, car il pensait que : "Au temps des anciens sages succéda la nuit sombre des sophistes téméraires".

 

Le cas de Giordano Bruno est unique dans l'histoire de la philosophie. Sa pensée subit de nombreuses influences mais il sut néanmoins les équilibrer et donner à ses idées une densité d'une originalité inégalée. Dans les jeunes années de sa vie, il fut séduit par Aristote et Thomas d'Aquin. Quand il eut acquis une plus grande maturité, il abandonna les idées d'Aristote mais garda,par contre, tout au long de sa vie, un grand respect pour Thomas d'Aquin. La conception du monde de Bruno est marquée par les idées présocratiques d'Anaximène et d'Anaximandre, elle emprunte une partie de la thèse nucléaire atomique de Leucipe et de Démocrite, accessible à cette époque seulement à travers les versions d'Epicure et de Lucrèce. Elle adopte certains éléments de Platon, mais surtout du platonisme  de la Renaissance, notamment de Marsile Ficin, et elle sauvegarde le plus possible les thèses de Thomas d'Aquin. Certaines croyances de Bruno sur l'univers, le soleil, la terre et les planètes ont des antécédents très précis, mais c'est grâce à lui qu'elles acquirent toute leur résonance à l'intérieur d'un schéma conceptuel neuf et plus ambitieux.

 

Bruno élabora une critique d'Aristote, autorité jusqu'alors incontestée. Cela lui causa beaucoup de difficultés. Il fut, entre autre, expulsé d'Allemagne en 1586, pour s'être opposé à la physique aristotélicienne. Nous pouvons lire dans un de ses dialogues en italien : "... Ce n'est pas un siècle d'or qui a poussé Aristote à la philosophie". L'univers d'Aristote, hiérarchiquement réparti, avec la terre au centre, entourée par cinquante six sphères concentriques et par les mouvements circulaires et uniformes des astres, possédait la perfection propre à un ordre idéal plutôt qu'à celui de la réalité. La perfection se brisa comme le cristal à la suite de diverses observations réalisées au XVIème siècle. Le système, fermé sur lui-même, d'Aristote et de Ptolémée était par définition incompatible avec les nouveaux phénomènes d'où l'importance de la Nova de 1572 observée par Tycho Brahe. L'apparition d'une comète en 1577, étudiée par l'astronome danois, permit d'apporter la preuve que ce genre de phénomène pouvait survenir dans l'atmosphère terrestre. Il se révéla en effet absurde qu'un corps auparavant inexistant (provenant d'on ne sait où) traverse les sphères inaltérables. Le monde de la physique commença à se rallier à Copernic. Un événement non astronomique antérieur à l'ouvrage "De Revolutionibius", la découverte de l'Amérique, constitua un élément décisif dans le changement de mentalité. Le Nolain adhéra à ce courant et les conclusions qu'il en tira dépassèrent le cadre de l'astronomie, s'opposant à la religion officielle qui défendait la fausse idée du Cosmos.

 

Un certain temps avant de rencontrer Copernic, Bruno eut l'occasion de découvrir des philosophes, peu orthodoxes en la matière. Son maître Francesco  Patrizzi, de l'académie de Florence, l'orienta vers la connaissance de la nature. L'académicien portait en lui l'embryon des idées que Bruno développera par la suite. Patrizzi, qui ne mentionna pas Copernic dans ses écrits et ne soutint pas l'héliocentrisme, pensait cependant que le soleil devait être situé au-dessus de la lune. Il croyait que tout ce qui existait était doté de vie. Sans se perdre dans de futiles spéculations, nous pouvons admettre la possibilité que l'ambiance  asphyxiante  du moment entraîna une diffusion publique restreinte des opinions du Maître de Bruno, mais qu'en privé il faisait part au Nolain d'une vision plus avancée et plus complexe. Si l'influence de Patrizzi fut très importante, plus importante encore fut celle de Nicolas de Cues qui joua un rôle décisif dans l'idéologie brunienne. Le Cusain, tel qu'il est connu dans l'histoire de la philosophie, critiqua les théories géocentriques car il les estimait incompatibles avec de nombreux phénomènes observables dans la réalité. Non seulement la terre n'est plus au centre, mais elle perd aussi son immobilité.  En réalité, allègue Nicolas, tout le cosmos est en continuel mouvement. Bruno adhéra étroitement à ces thèses.  La parenté de l'enveloppe théologique qui recouvre leurs réflexions respectives sur la nature rapproche les deux philosophes.  Avec le triomphe de la méthodologie scientifique de l'astronomie pure qui débutait alors, cet "habillage", commun aux penseurs de la Renaissance,devenu inutile, tomba.

 

La science de Nicolas de Cues et de Giordano Bruno était encore noyée dans le pseudo-mysticisme régnant à cette époque. Obsédé par l'idée de l'unité universelle, le Cusain concevait un univers qui contenait tout, de l'infiniment petit à l'incommensurablement grand, sauf Dieu de qui il est le reflet (au contraire de Bruno dont le panthéisme inclut la divinité au sein du Cosmos). Le mouvement de l'Univers, affirmait Nicolas de Cues, peut parfaitement exister sans référence à un mécanisme  ou  à un moteur central.

 

Grâce à ce que nous avons vu jusqu'à maintenant, nous pouvons mieux comprendre le rôle que joua la théorie de Copernic dans le foisonnement des idées de Bruno. Interpréter sommairement la relation qui unit ces deux grands hommes est peut-être utile. Bruno ne fut pas le simple  épigone de Copernic, il était important pour lui d'appréhender l'univers avec la raison et de ce fait, il se servit des thèses exposées dans "De Revolutionibus". Mais, n'étant pas scientifique, il ne prétendit pas apporter de preuves contribuant à démontrer l'héliocentrisme. Cependant, il ne faut pas faire l'erreur de penser que le copernicisme est pour Bruno une simple arme philosophique, efficace en tant que telle, mais susceptible ou non de correspondre au monde physique. Le fait qu'il ait rejeté le commentaire d'Osiander, éditeur du texte de Copernic, est éloquent. Il le critiqua en ces termes : "... Certains épîtres préliminaires ajoutés par je ne sais quel âne ignorant et prétentieux."En cela, il se limitait à respecter la volonté même de Copernic, que celui-ci avait exprimée dans une lettre envoyée au Pape Paul III et dans laquelle il ne cherchait pas à cacher son travail sous le biais de la fiction . Avec le "Dîner des Cendres", Bruno défendit avec ardeur la cause du Copernicisme contre les pédants. Ce dialogue, publié en 1584,  est la première grande argumentation philosophique en faveur du Chanoine polonais. Cet écrit reflète les tentatives de Bruno pour introduire le Copernicisme  dans différents pays, notamment en Angleterre. Evidemment, Bruno s'appuya sur des antécédents comme  "A perfit description of the caelestial orbes". (1576) de Thomas Digges qui se réfère exclusivement au domaine astronomique. Comme il en avait l'habitude, le Nolain élargit ce qu'il avait puisé dans cet ouvrage à un champ plus riche et plus significatif, sans tenir compte des objections religieuses, car la philosophie constitue le plus haut degré de la connaissance.

 

Bruno assuma Copernic et l'intégra à son propre système, en même temps que des schémas empruntés à l'hermétisme ou à la théologie . Il va de soi que le système brunien n'est pas identique au Copernicisme car le Nolain  (...) ne voyait pas par les  yeux de Copernic ou de Ptolémée  mais par les siens propres". Le dominicain tira des conclusions qui n'étaient pas explicitement contenues dans la théorie de l'héliocentrisme. Il critiqua même Copernic pour ne pas avoir été suffisamment loin . Il était convaincu que l'astronome ne pouvait pas parvenir à l'essence ultime des choses par la méthode qu'il utilisait, à savoir le calcul. Dans ses œuvres, Bruno s'opposa aux mathématiques en tant qu'instrument de compréhension de la nature. On peut lire dans  "Le Dîner des Cendres" que "savoir calculer, mesurer, faire de la géométrie et établir des perspectives, n'est rien d'autre qu'un passe-temps pour des fous ingénieux". D'après cela, Copernic n'aurait été qu'un mathématicien inconscient de la véritable portée de ses découvertes, dont l'envergure aurait été donnée par un philosophe tel que Bruno. Comme nous le verrons ultérieurement, il définira cette théorie par l'animisme..

 

Giordano Bruno part de l'héliocentrisme de Copernic qu'il expose dans son œuvre de la façon suivante : "... Ces sept (planètes) qui tournent autour du soleil et parmi lesquelles se trouve la terre qui, en se mouvant en 24 heures du côté  appelé Occident vers le côté appelé Orient, provoque autour d'elle ce mouvement apparent de l'univers que nous appelons mouvement du monde et mouvement diurne. Cette fantaisie est fausse, anti-naturelle et impossible car il est possible, vrai et nécessaire que la terre se meuve autour de son propre centre pour participer de la lumière et des ténèbres, du jour et de la nuit, du chaud et du froid, qu'elle se meuve autour du soleil pour participer du printemps, de l'été, de l'automne et de l'hiver vers les pôles et les points hémisphériques opposés pour le renouvellement des siècles et la transformation de son visage, afin que là où était la mer soit la terre, là où était la chaleur torride, soit le froid, là où était le tropique, soit l'équinoxe et que se produise finalement la permutation de toutes les choses, tant dans cet astre que dans les autres, justement appelés par les anciens et les véritables philosophes : des mondes."  Il ne considérait pas le soleil comme le centre absolu, preuve d'une conception étonnamment moderne. En exagérant les idées de Nicolas de Cusa, affirmer l'existence d'un centre n'a plus aucun sens dans un univers sans limites puisque " ... le monde est infini donc il n'existe aucun corps qui puisse occuper exactement le centre ou la périphérie, ou quelqu'autre endroit entre ces deux points.". Le mécanisme céleste expliqué par Copernic est vrai, mais il ne se situe  pas par rapport à une sphère d'étoiles fixes, mais par rapport à un lieu quelconque du cosmos et à une grande distance de systèmes semblables. Nicolas de Cues, comme Giordano Bruno, brisa la sphère tachée d'étoiles et se risqua à regarder de l'autre côté. Bruno élimina d'un trait de plume l'idée ridicule que les étoiles étaient des lanternes clouées dans la voûte céleste. " Parce que les autres étoiles ne sont ni plus fixes, ni fixes de façon différente de celle de notre propre étoile".

 

Avec Copernic et Bruno, la terre n'est plus le point de référence, le corps favorisé parmi les innombrables qui existent. Malheureusement pour le dominicain, cette révolution ne pouvait pas se faire sans verser  de sang. Le géocentrisme, en plus d'être une théorie astronomique, constituait toute  une vision sur la place de l'homme dans l'univers. Vouloir retirer à la terre, unique planète visitée par son créateur, sa place privilégiée, coûta la vie à Bruno car les implications religieuses étaient trop importantes. Bruno détruit aussi un géocentrisme philosophique : la terre devient l'un de ces mondes infinis possédant tous des caractéristiques semblables. Bruno défend, bien sûr la thèse du mouvement de notre planète mais il explique  l'impulsion qui la pousse à se déplacer par sa théorie de l'animisme. La Terre serait un animal (il faut nuancer ce concept le plus possible) qui se situerait dans une succession de relations avec la source de vie solaire :  "... la conclusion à laquelle je voulais arriver sur la nécessité et le fait que toutes les parties de la terre doivent participer successivement de toutes les positions et relations par rapport au soleil, se soumettant à toutes les complexions et les aspects. Dans ce cas et dans ce but, il est convenable et nécessaire que le mouvement de la terre possède des caractéristiques telles qu'elle lui permette certaines permutations pour que là où est maintenant la mer, il y ait un continent et réciproquement. Là où  c'est habité et tempéré, ce soit moins habitable et moins tempéré et réciproquement. En conclusion, que chaque partie ait la même relation avec le soleil que toutes les autres, afin que chaque partie participe de toute la vie, de toute sorte de génération, de toute sorte de félicité."

 

Ces lignes reflètent nettement la pensée brunienne : un héliocentrisme qui emprunte beaucoup à Copernic, mais surtout très imprégné de la compréhension du monde de l'ancienne sagesse hermétique.

 

Comme nous le soulignions antérieurement, le soleil n'occupe pas une place privilégiée dans l'univers. Il n'est que l'une des infinies particules cosmiques ou atomes à une échelle gigantesque, selon la tradition de Démocrite et de Leucipe (pas encore  redécouverts), d'Epicure et de Lucrèce. Le mouvement possible du soleil semble poser un problème au dominicain. Bruno aurait peut-être été en mesure de reconnaître un certain type de déplacement des étoiles, mais sa ferme conviction de l'absence d'un centre absolu de l'univers lui créa des difficultés qu'il ne sut résoudre. La vision du modèle héliocentrique de Copernic a, dans ce cas, probablement trop d'impact pour permettre de concevoir un mouvement stellaire qui ne serait pas en relation avec un centre.

Des systèmes tels que le système solaire développent un cycle vital et constituent les parties d'un tout organique supérieur. (L'idée  de cellule,  qui aurait été une image utile au Nolain pour exprimer  que ce qu'il voulait dire, n'existait pas encore).

 

Giordano Bruno a extrait les conséquences logiques qui découlaient de ces idées de base avec une cohérence admirable qui peut sembler de nos jours  le fruit d'un esprit visionnaire. Certaines déductions étaient extrêmement simples et pouvaient être comprises par quiconque s'intéressait à ces thèmes. La plus évidente était que toutes les étoiles étaient accompagnées par un cortège de planètes. Cela supposait donc que le soleil n'était pas le seul système ainsi constitué.  Bruno fut le premier à affirmer l'existence de planètes tournant autour de lointaines étoiles. Il est allé plus loin que Copernic. La raison pour laquelle le polonais et tant d'autres astronomes et penseurs ne parvinrent pas jusqu'à cette idée, cependant presque inévitable, peut s'expliquer par la commotion qu'elle aurait pu causer dans la pensée religieuse. Toutes les terres se déplacent comme la nôtre de façon non uniforme et sans dessiner de figure géométrique parfaite. Les planètes sont considérées à nouveau comme des animaux.

Bruno spécule sur la possibilité qu'il puisse exister une vie telle que nous la connaissons sur notre planète, "car il est impossible qu'un esprit rationnel et tant soit peu éveillé, n'imagine que ces innombrables mondes qui se révèlent aussi magnifiques, sinon plus, que le nôtre, ne puissent être peuplés d'habitants semblables, voire même meilleurs." Avec ce concept, Bruno parvenait à un degré des plus révolutionnaires et des plus hérétiques (au moment où il était déjà en danger) car il admettait l'existence d'une vie intelligente extra-terrestre et introduisait par conséquent l'incertitude sur son origine. Peut-être que le dominicain se souciait peu de cette conséquence. Les êtres vivants, y compris les hommes, ne sont pour lui que des accidents sur la couche extérieure des véritables êtres vivants que constituent les corps sidéraux. Néanmoins la monade (nous reviendrons sur cette idée) qu'est l'être humain reflète le cosmos tout entier.

 

 

L'animisme de Bruno embrasse l'univers qui est conçu comme un tout vivant, s'étendant sans limite dans l'espace comme dans le temps, c'est-à-dire infini et éternel. L'idée de l'infini apparaît pour la première fois dans les temps modernes après la publication de "De Revolutionibus", dans l'oeuvre de Thomas Digges que nous avons citée plus haut. Mais cette façon strictement astronomique d'envisager le problème n'est pas l'essentiel pour comprendre toute la portée de l'idée brunienne, il faut revenir à nouveau à Nicolas de Cusa. Il est nécessaire de mentionner brièvement la dimension théologique que comportent les doctrines sur l'univers de Bruno et d'El Cusano bien que ceci ne soit pas notre optique. Nicolas croit que l'univers est un miroir de la divinité et Bruno pense que la divinité est immanente à l'univers "... Nous savons que nous ne devons pas chercher l'unité loin de nous car nous l'avons à côté, voire même en dedans pour autant que nous habitions en nous-même." Chez Nicolas de Cusa, cause et effet se distinguent parfaitement alors que chez Giordano Bruno, ils sont une seule et même chose : reflet d'un panthéisme qui annonce Spinoza où, à une cause infinie, correspond un effet également infini. Cependant, le dominicain apporte une nuance, à savoir que la divinité serait la monade de toutes les choses. Le concept de monade qui influa tant sur Leibniz, est chez Bruno quelque chose de vague, "une unité de genres déterminés". Issue de l'atomisme, nous pouvons la définir comme l'unité minimum indivisible qui constitue la matière cosmique". La  monade brunienne emprunte beaucoup du minimum de Francesco Patrizzi, qui est quelque chose de potentiellement grand ou petit.

 

De ce fait, tout se réduit aux monades, y compris les corps stellaires qui ne seraient pas autre chose que des monades d'unités supérieures se répétant à l'infini. Cependant, tout est régi par l'unité, car "l'unité se trouve dans le nombre infini et le nombre infini est l'unité. L'unité est un infini implicite et l'infini est l'unité explicite.". Toute possibilité d'ordonner le cosmos en sphère, tel qu'il était conçu auparavant, disparaît. Seule une conception totalisante pouvait éluder l'impression de retour au chaos de l'univers brunien.. Copernic ne considère pas le cosmos comme  infini mais comme  un ensemble limité et parfaitement fermé sur lui-même. Avec Bruno, l'univers cesse d'être une masse compacte et rigide pour devenir un processus en continuelle transformation. Il n'est plus un mécanisme, il s'apparente à un organisme formé par les mondes infinis.